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    Chronique

    L’ex-président français dans tous ses états: Voyage en «Sarkozie»
    Par le Pr. Mustapha SEHIMI

    Par L'Economiste | Edition N°:4421 Le 16/12/2014 | Partager

    Assurément, Nicolas Sarkozy ne laisse pas indifférent: tant s’en faut.

    Mustapha Sehimi est professeur de droit, politologue et avocat au barreau de Casablanca

    Dans le personnel politique français des deux décennies écoulées, il occupe une place particulière. Un surdoué, sans doute. Une bête politique, personne ne le conteste. Un destin qui l’a porté en 2007 sur les fonts baptismaux de la République  –  cinq ans à l’Elysée – et qui peut-être n’est pas – encore? –  achevé. Bouillonnant, impatient souvent truculent, il est clivant. Un profil qui retient l’intérêt du monde de l’édition puisque pas moins d’une dizaine de livres par an lui sont consacrés.
    Dans la dernière livraison de ces semaines-ci, trois ouvrages méritent une mention spéciale: ils témoignent bien des multiples facettes de l’ex-chef d’Etat. Le premier, de deux journalistes, Nathalie Schuck et Frédéric Gerschel – a pour titre «Ça reste entre nous, hein?»* relate deux ans de confidences. Il a reçu ces deux auteurs, en secret, et il s’est lâché, pourrait-on dire, tant sur le quinquennat de son successeur que sur ses proches. Il a la dent dure: il ne mâche pas ses mots.
    Il lui a fallu se résigner à une autre vie depuis son échec de 2012. Comment allait-il l’assumer? C’est simple: ce sera une vraie-fausse retraite. Son réquisitoire sur le bilan des trente mois de François Hollande est sans appel: «Il ne fait plus rien voter! Il est trop faible! Pourquoi la situation est-elle dangereuse? Parce qu’en France, quand le président est faible, c’est un problème». Il l’accuse de mettre la France à genoux. Au passage, il se délecte du formidable pied de nez de l’Histoire avec l’étalage de la vie privée sur la place publique –  Valérie Trierweiler puis Julie Gayet –, ce dont on l’accusait lui-même hier. Il apparaît tour à tour fanfaron et revanchard, très inquiet d’une situation détériorée qu’il juge même «prérévolutionnaire»... Il invoque le devoir pour expliquer son retour accéléré alors que son plan envisageait plutôt 2015. Vu des coulisses, ce livre est un brûlot, faisant parfois «du gros rouge qui tache» comme il le dit. Il n’épargne personne – il se montre cash, tel qu’en lui-même.
    Avec le deuxièrne ouvrage «Sarko s’est tuer»,** de deux grands reporters du journal “Le Monde”, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, c’est un tout autre registre: celui d’un portait disons judiciaire couvrant pas moins de onze affaires menaçant l’ancien président. Comment et pourquoi s’est-il trouvé dans cette nasse? Des témoignages et des documents inédits sont sollicités dans cette enquête. Ils livrent tous ce paradoxe: comment l’homme qui a construit sa carrière sur une image de “Monsieur Propre”, épargné par les scandales, se retrouve confronté dans une bonne dizaine d’enquêtes politico-financières actionnées dans le cadre de la mise en mouvement de procédures judiciaires pouvant être sanctionnées par des jugements? Corruption, trafic d’influence, abus de biens sociaux, prise illégale d’intérêts, blanchiment... Voilà le tableau.
    Il est vrai que toutes ces affaires ne présentent pas le même degré de dangerosité. Les plus anciennes portent sur des faits antérieurs à son accession à l’Elysée, en mai 2007; beaucoup sont liées à son quinquennat; les plus récentes sont postérieures à sa défaite, en mai 2012. Il redoute moins les développements des procédures relatives à des faits commis lors de son mandat de 2007 à 2012: il est en effet protégé par l’immunité attachée au statut du chef de l’Etat. Sauf à établir que les actes litigieux sont considérés comme “détachables” de la fonction présidentielle - affaire Lagarde-Tapie, Pérol BPCE, sondages de l’Ely-sée, rétrocommissions dans les contrats passés avec le Kazakhstan,...
    Pour les deux auteurs, l’issue de ces multiples procédures importe peu, finalement; ils se placent d’abord sur un plan moral et éthique. Et dans cette optique-là, ils estiment qu’un homme politique empêtré dans tant de scandales – avec de fidèles collaborateurs ou soutiens politiques aux prises avec la justice   ne pourrait pas, dans de nombreuses démocraties matures, prétendre exercer à nouveau la fonction suprême. Leur conclusion est nette: à défaut de l’être pénalement, Nicolas Sarkozy s’est en quelque sorte rendu moralement inéligible. Question d’exigence d’une «éthique de responsabilité», pour citer le sociologue allemand Max Weber; de devoir d’exemplarité, lequel s’étend aussi à son entourage, dont il est à leurs yeux nécessairement comptable.

    Une bête politique, personne ne le conteste. Nicolas Sarkozy ne laisse pas indifférent. Un profil qui retient l’intérêt du monde de l’édition puisque pas moins d’une dizaine de livres par an lui sont consacrés. Dans la dernière livraison de ces semaines-ci, trois ouvrages méritent une mention spéciale: ils témoignent bien des multiples facettes de l’ex-chef d’Etat

    Ce qui frappe c’est un modus operandi similaire, des pratiques récurrentes, une brutalité évidente aussi; sans oublier des serviteurs zélés à l’œuvre, prêts à tout, jusqu’à risquer de mettre en danger celui qu’ils pensent protéger. Un mécanisme extrêmement efficace qui n’hésite pas à l’occasion de franchir la ligne jaune – telle cette affaire de trafic d’influence à la Cour de cassation, la seule dans laquelle il est pour l’heure poursuivi.
    Nicolas Sarkozy en a certainement trop fait; et puis comment évacuer qu’il s’est attiré tant d’inimitiés. Ils sont si nombreux en effet à avoir, à un moment ou à un autre, à tort ou à raison, subi ses foudres, à s’être sentis blessés – son Premier ministre, François Fillon, traité de “collaborateur”: «Il est nommé, moi je suis élu!» Maintenant que cet animal politique est affaibli, ils se ruent sur lui – c’est pratiquement la curée. Parmi ces “martyrs du sarkozysme”, une profession bien particulière: celle de la magistrature où la rancune est tenace. Et dans cette corporation de magistrats, comparés à des “petits pois”, se trouve une caste qu’il abhorre tout particulièrement: celle des juges d’instruction – il tenta même une réforme de la justice supprimant, entre autres, ces magistrats instructeurs. Les juges ont-ils oublié? Pas le moins du monde et l’ex-chef d’Etat laisse entendre à l’envi qu’il est victime d’une forme d’acharnement de la part de certains juges qui ne rêvent que de “faire tomber Sarko”.
    Avec le troisième livre «Comédie française» *** de Georges-Marc Ben-amou, c’est encore un autre exercice: celui d’un récit d’un journaliste-écrivain, socialiste, biographe de François Mitterrand, qui en 2006 a rejoint Sarkozy comme conseiller en communication et culture. (2007-2008). Il a été au cœur du pouvoir, dans les coulisses de l’Etat. Il raconte des choses vues – un singulier voyage. Il a connu la conquête héroïque de l’éblouissement, l’arrivée au palais de l’Elysée, quand s’invente un règne et s’installe un pouvoir; puis le temps de l’ambition contrariée et des tourments intimes du jeune président; enfin, celui de sa propre chute. «Il faut que tu quittes le palais», lui annonce un matin Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée. Il nous livre un éclairage sur la Ve République, la France et ses chimères, les élites qui gouvernent, le processus de décision comme celui du renoncement, sans oublier la Cour.
    Georges-Marc Benamou a mis du temps pour achever ce récit qu’il considère comme une thérapie personnelle efficace. Il estime que Sarkozy a fait “fausse route” avec son fameux discours de Grenoble sur l’immigration, le 30 juillet 2010, en portant atteinte aux «valeurs morales et républicaines»; et qu’il n’est plus qu’«un père de la nation défaillant», ce que Mitterrand avait qualifié, dans une confidence à cet auteur – de “petits présidents”, après De Gaulle ... et lui-même.
    Dans ce lot de livres, Georges-Marc Benamou se distingue par sa «patte»: celle d’un écrivain qui a pris le temps de ruminer tout un ensemble de matériaux liés à son parcours – hier avec  Mitterrand, puis avec Sarkozy, pour finir en disgrâce. Une étape féconde, malgré tout, qui lui a permis d’appréhender un jeu de rôles: la «comédie française». Avec ses ornières. Référence est faite ici à une concentration archaïque du pouvoir mais couplée à une impuissance politique, un apparat monarchique et des  histoires de cour et de coeur, le déni sur l’état réel de la France et la peur d’affronter les Français – d’où les hésitations, les reculades et le temps perdu. Une gouvernance à la peine dans une société frileuse, corporatiste, rétive à la réforme.

    Confidences en off…

    Des confidences rapportées en «off» dit-on-elles n’ont pas été démenties. Sarkozy a le trait cruel. Sur tout le monde. Pas un responsable de son parti, l’UMP, ne trouve grâce à ses yeux: «Tous des cons», «Pas dignes d’Etat». Sur François Fillon, son ancien Premier ministre: «Il paraît qu’il a beaucoup souffert pendant cinq ans, peut-être aurais-je dû abréger ses souffrances plus tôt? C’est un loser». Xavier Bertrand: «Ce petit assureur, un médiocre». Juppé: «Il me fait passer pour jeune». Copé: «Ceux qui ont fait ça paieront»; ses anciens ministres: «Des ingrats». Le maire: «Quand les gens le voient, ils zappent»; ses vieux amis fidèles,  Hortefeux, Estrosi, Morano,...): «Ils se réunissent pour dire qu’ils m’aiment, je ne vais pas leur dire qu’ils sont tous cons!». Nathalie Kosiusko-Morizet: «Une fille fantastique». «Valls candidat? N’importe quoi!». Marine Le Pen, l’adversaire: «C’est une masse, elle fait hommasse».

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    * Nathalie Schuck, Frédéric Gerschel, «Ça reste entre nous, hein?», Flammarion Document, 2014, 269 p.
    ** Gérard Davet, Fabrice Lhomme, «Sarko s’est tuer», Stock, 2014, 310 p.
    *** Georges-Marc Benamou, «Comédie française», Fayard, 2014, 328 p.

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