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    Culture

    Les médias doivent-ils être libres de parler du terrorisme?
    par Roland Mauch, ambassadeur d’Allemagne au Maroc

    Par L'Economiste | Edition N°:1909 Le 03/12/2004 | Partager

    Les médias peuvent-ils traiter du terrorisme en totale liberté? En principe oui. Toutefois, une question s’impose: compte tenu du processus de formation de l’opinion des lecteurs, des auditeurs et des spectateurs, ne doit-il pas y avoir des limites? Si oui, lesquelles et qui est-ce qui les définit? Certes, c’est le code pénal qui trace des limites. Traiter des délits ne constitue pas en soi un délit. Ceci est évident. En revanche, appeler à commettre des délits, en exaltant par exemple la violence, constitue bel et bien un délit. . Le droit pénal est trop courtCette constatation suppose pourtant que les actes terroristes constituent toujours des actions délictuelles.Les débats de longue haleine au sein d’organisations internationales, comme les Nations unies, montrent qu’il n’est manifestement pas aisé de se mettre d’accord sur la définition du terrorisme, des actes terroristes et de leur caractère pénal: pour les uns, il s’agit de terroristes, tandis que pour les autres de combattants pour la liberté ou indépendance. La question de savoir si le droit pénal constitue dans tous les cas une limite pour la représentation du terrorisme varie selon l’opinion politique que l’on a. Un simple coup d’œil sur le paysage médiatique international montre que les reportages sur les conflits actuels, tels qu’en Irak, au Moyen-Orient ou au Soudan, sont très différenciés et que leurs auteurs respectifs laissent entrevoir des sentiments de sympathie pour l’une ou l’autre des parties en conflit. Si les spectateurs, les auditeurs ou les lecteurs ne disposent pas d’une autre source d’information, on peut alors assumer que leur opinion aurait été influencée de manière partiale. Cette partialité équivaut une censure.Dans des conditions de reportages partiaux ou censurés, il est évident que ces reportages seront ou pourront être utilisés abusivement à des fins de propagande. L’argument parfois avancé, selon lequel les médias devraient reproduire une image objective de la réalité, est erroné. Car, outre l’éventualité de l’abus, existe-t-il une objectivité? Il ne pourra jamais en exister, aussi longtemps que les êtres humains éprouvent et perçoivent différemment et s’expriment, en conséquence, différemment. Aucune société vivante n’est uniforme, abstraction faite de la nécessité d’un consensus de base sur les valeurs communes et des règles fondamentales régissant la façon de vivre ensemble dans une société. Les tentatives de fabriquer une uniformité de l’information et de l’opinion, ont toujours abouti à des situations de dictature. En ce cas, c’est la liberté de la presse qui est, en règle générale, la première à mourir. . Personne n’est immuniséSi l’on est d’accord sur le fait que le terrorisme, c’est-à-dire l’aspiration à la terreur, a pour objectif de menacer des personnes dans leur bien-être psychique et physique, et que les actes terroristes signifient coups et blessures, meurtres, contraintes assorties de menaces ou de violences, viols, en somme souffrances humaines et mort, si donc on ne se laisse pas aller, quels qu’en soient les arguments, à reconnaître les objectifs politiques édulcorés des terroristes comme une justification de leurs actes, les reportages sur les actes terroristes sont à considérer comme des reportages sur des délits avec toutes les conséquences que prévoit le code pénal en la matière.Inversement, il est vrai aussi que la qualification de délit ne doit pas mener à criminaliser des reportages pour satisfaire des intérêts seuls de l’Etat, d’un régime ou de ceux qui prétendent s’exprimer au nom de la société. En ce sens, aucun Etat et aucune société ne sont immunisés contre les excès. Je vous rappelle les débats houleux, parfois acharnés des années 1970 en République fédérale d’Allemagne, lorsqu’il s’agissait d’adopter des mesures renforcées dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, relevant aussi bien du droit pénal que du droit administratif. La meilleure garantie contre les excès demeure encore et toujours un système démocratique représentatif, assurant l’élaboration de lois et le contrôle de l’exécutif selon les normes de l’Etat de droit. Ceci prévaut, d’ailleurs, également pour les structures ou les règlements destinés à l’autocontrôle déontologique.Autant les critères, selon lesquels la représentation du terrorisme et des actes terroristes dans les médias trouve ses limites, sont clair, autant est-il plus ardu d’établir des critères aussi nets lorsqu’il s’agit d’articles de fond et d’analyses. Il doit être permis de discuter publiquement sur les raisons pour lesquelles un terroriste est devenu terroriste et bien d’autres questions pertinentes comme celles-ci par exemple: Qu’est-ce qui pousse de jeunes gens à monter dans une voiture chargée d’explosifs et à tuer d’autres personnes et soi-même par ce moyen? Comment se fait-il que visiblement de nombreux musulmans, qui se sont apparemment intégrés dans les sociétés des pays industrialisés et qui sont d’une certaine manière “des randonneurs entre les mondes divers”, se soient mués en assassins et en candidats au suicide au nom de ce qu’ils appellent leur religion? S’agirait-il peut-être d’un sentiment d’infériorité transformé en agression et auto-agression dans un environnement qui ne les comprend pas et lequel ils ne comprennent pas? Un tel sentiment, conjugué à la conviction d’être le meilleur en revendiquant une supériorité, mène-t-il à l’unique issue possible, à savoir “ la fin”? Existe-t-il peut-être des parallèles avec des événements historiques dans d’autres pays? Les médias offrent pour cela le forum requis (pour tous les débats). Je pense que l’ appel est approprié dans la mesure où les journalistes, les correspondants et les reporters portent une énorme responsabilité sur ce point. Il n’y a rien à objecter, lorsque des analyses et des reportages laissent apparaître de la compréhension, voire même, de la sympathie pour l’une ou l’autre partie. En revanche, il est inadmissible que les lecteurs, les auditeurs et les spectateurs n’apprennent qu’une partie de la réalité, en raison d’un paysage médiatique mis au pas. Le discours ouvert est essentiel pour la survie de nos sociétés et leurs libertés, aussi bien dans nos pays respectifs qu’entre ces mêmes pays. Nous ne devons pas admettre que ce discours absolument nécessaire soit kidnappé par les prêcheurs de l’incompréhension et de la haine qui aveuglent et qui nient les réalités. Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser le champ libre à Ossama Ben Laden.


    Quelques petites questions simples…

    Même des questions plus simples s’imposent: est-il vrai que les immigrants musulmans de la 2e et de la 3e génération en Europe sont moins intégrés dans leur pays d’accueil que ne l’est la génération d’immigrants d’avant? Pourquoi une société permet-elle à un père de dispenser sa fille des cours d’éducation physique au motif que la religion interdirait l’activité sportive aux filles et aux femmes? Le mariage forcé d’une fille mineure ne porte-t-il pas atteinte aux principes fondamentaux sur lesquels reposent nos droits de l’homme et par-là nos valeurs communes? Ou: l’honneur, qui se fonde parfois sur des convictions archaïques, que je n’arrive pas toujours à saisir, et qui justifie dans certaines régions le meurtre de femmes, est-il un droit à protéger, lorsqu’il s’agit en face de la protection des droits de l’homme? Autrement dit: quelle valeur abstraite, comme par exemple la patrie ou le paradis, pèse davantage que la vie d’un être humain? Dulce et decorum est pro patria mori“, disait le poète romain Horace (65 – 8 avant J-C.: “Douce et glorieuse est la mort pour ma patrie”) et exprimait ainsi l’exaltation de la mort héroïque. La prétention à l’infaillibilité, qui ressort de ces mots, m’effraie même si elle a pu faire partie, pendant longtemps et dans de nombreux pays, inclus l’Allemagne, d’un consensus de certaines couches sociales, sinon d’une grande partie de la population.Ce sont des questions légitimes qui nécessitent un débat public. Ni de prétendues considérations de préservation de l’Etat, ni les impératifs de ce qui est appelé le politiquement correct ne doivent obstruer un tel débat. Je salue le fait que la discussion sur ces questions prenne place en Europe, suite à l’horrible assassinat du réalisateur hollandais van Gogh et aux épouvantables attentats perpétrés contre des institutions musulmanes. Ces discussions devrait se faire partout.----------------------------------------------------------------NB: Le présent texte est un résumé (réalisé par la rédaction de l’Economiste) de la conférence introductive prononcée par l’ambassadeur Mauch, lors du séminaire organisé par les Fondations politiques allemandes, à Rabat, le 29 novembre dernier, sur le thème: Médias et terrorisme.

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