Entreprises

Tourisme: Les contrats-progrès qui divisent

Par Nadia DREF | Edition N°:5280 Le 25/05/2018 | Partager
De l’argent public en jeu: 9 millions de DH pour la CNT et 16 millions de DH pour la Fnih
Le mea culpa de 5 fédérations qui demandent l’arbitrage de la CGEM
Ce sera l’un des dossiers chauds de Salaheddine Mezouar
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Selon les 5 fédérations, la CNT et les fédérations et associations régionales ont perdu les légimités de représentativité du secteur

Une guerre de leadership est en train de miner le secteur touristique au moment où la profession devrait être solidaire pour mener sereinement le co-pilotage de la Vision 2020.

Pourtant, seul l’intérêt général doit primer dans un secteur fragilisé  souffrant de plusieurs maux: baisse des fréquentations dans les hôtels classés, chute de 50% des circuits des villes impériales, arrivée d’Airbnb, faiblesse de la flotte aérienne nationale, concurrence étrangère, faible taux de réception de touristes, ubérisation tous azumuts, manque de visibilité…

La pomme de la discorde réside dans la mise en œuvre des contrats-progrès signés entre les ministères des Finances et du Tourisme et la Confédération nationale du tourisme (CNT) d’une part, et de la Fédération nationale de l’industrie hôtelière (FNIH), d’autre part. Les représentants des 5 fédérations (FNAVM, Anit, Flascam, FNTT, FNR) s’opposent déjà au futur binôme (Kabbaj-Bentahar) ainsi que celui sortant (Kabbaj-Zemrani).

Ils affirment «n’avoir jamais eu accès» aux contrats-progrès paraphés en décembre 2017. Idem pour le contrat-progrès signé avec la Fnih. «La signature s’est faite en catimini et sans communication», dénonce Jalil Benabbés-Taarji, président de l’Association nationale des investisseurs touristiques (ANIT).

«Ce document n’est pas disponible et n’a jamais été diffusé aux administrateurs que nous sommes. Il se dit, d’ailleurs, qu’il a été gelé jusqu’à la fin des difficultés actuelles». Une information que nous n’avons pas pu confirmer auprès de la tutelle.

Nous n’avons pas pu avoir également une copie dudit contrat-progrès. Pourtant, ce n’est pas un document confidentiel car l’argent du contribuable est engagé! Ce qui est en jeu actuellement, c’est la somme de 9 millions de DH à débloquer sur 3 ans pour le pilotage de la Vision 2020, du moins de ce qui pourra être réalisable vu l’approche de l’échéance.

Actuellement, 3 millions de DH ont été versés par l’Etat à la CNT. Par ailleurs, le pilotage du contrat-progrès avec la Fnih sera doté de 16 millions de DH à débloquer par l’Etat sur 3 ans. La première tranche s’élève à 8 millions de DH. Mais attention! Il s’agit d’un cadeau empoisonné car, à tout moment, les équipes de Driss Jettou pourront se pointer chez la CNT pour faire les audits nécessaires.

D’ailleurs, Othmane Chérif Alami, président de la Fédération nationale du transport touristique (FNTT) et de l’Association régionale des agences de voyages de Casablanca a pointé récemment du doigt la récente signature par Abdellatif Kabbaj de contrats-progrès avec l’Etat. Selon Chérif Alami, «cela montrait les failles d’un homme voulant utiliser l’argent public pour perpétuer un système en faillite».

Le nouveau binôme qui devra chapeauter la mise en œuvre de la stratégie sera connu le 12 juin prochain, sauf rebondissement. «L’AGE n’aura pas lieu puisqu’elle n’est pas réglementaire car convoqué irrégulièrement», avance avec assurance Jalil Benabbés-Taarji.

Dans un communiqué publié le 14 mai, Abdellatif Kabbaj, président sortant de la CNT, a annoncé sa candidature pour un nouveau mandat en binôme avec Hamid Bentahar. C’est un comité transitoire composé des professionnels (Oumani, Bssit, Zelmat, Benamour, Chaoui et Zemrani) qui devra préparer l’Assemblée générale élective, laquelle sera convoquée par un conseil d’administration le 12 juin.

«Je suis candidat et les candidatures restent ouvertes. Je compte sur le comité transitoire pour que cette assemblée élective se fasse avec la participation de tous», fait valoir Abdellatif Kabbaj, président de la CNT, qui a arraché le vote «contesté» pour que la confédération reste une fédération externe, affiliée à la CGEM.

Pour leur part, les «insoumis» ne veulent pas se présenter aux prochaines élections. Selon eux, les deux assemblées générales sont «non réglementaires». De l’avis de Othmane Chérif Alami: «Le binôme sortant a déclaré que pendant ces trois années il n’a rien fait vu les obstacles. Il est prêt à remettre les clés. Nous n’avons pas voulu les prendre».

Et d’ajouter: «Le problème dure depuis 3 ans. Il n’y a pas de problème d’ego ni de personnes. Mais de méthodologie de travail de respect des statuts, des procédures de travail, de l’adéquation responsabilité. La CNT et l’ensemble des fédérations et associations régionales ont perdu une certaine légitimé de représentativité active».

Le comité des «insoumis», épaulés par Amyn Alami, président du Comité d’experts (Comex), ayant élaboré une analyse du secteur entre 2010-2015 et une projection en 2030 (voir aussi article page suivante), compte a priori user de ses relations pour annuler l’AGE.

Les 5 fédérations ont jusqu’au 12 juin pour trouver une solution. Ils misent sur l’arbitrage de la CGEM. C’est d’ailleurs l’un des premiers dossiers chauds pour Salaheddine Mezouar. «Le président de la CGEM a le droit de convoquer le comité des sages élargis», précise Taarji. Pour ce faire, il s’appuie sur un protocole d’accord portant sur la nouvelle organisation des instances patronales du tourisme signé le 20 décembre 2011.

Un comité ad hoc CNT/CGEM a été mis en place en 2016. Les 5 fédérations cherchent un soutien sous le parapluie de la CGEM où «la rigueur est obligatoire, la discipline est à respecter et les règlements doivent être revus et corrigés». Ce retour au bercail (après l’externalisation en 2007) est présenté comme «une phase transitoire» qui s’impose le temps d’assainir les représentations professionnelles afin de mieux orienter le secteur.

«Ce n’est pas une fin en soi, mais le retour est nécessaire», argue Jalil Benabbés-Taarji.

Une chose est sûre, la bataille continue, d’ici le 12 juin, où tous les moyens sont permis (lobbying, arbitrage…). En revanche, le binôme gouvernemental Sajid-Boutaleb reste «out», feignant de ne rien voir. Un indicateur très révélateur sur la gouvernance même du secteur!

                                                            

Verbatim

Othman Chérif Alami, président de la FNTT: «Nous n’avons pas besoin d’un ministère du Tourisme. Il n’y a qu’à regarder les autres modèles dont la France. Nous avons besoin de fortes structures régionales avec des budgets. La forme est à définir: soit sous forme d’agences de développement touristiques régionales ou autres. Il va falloir créer un écosystème tourisme qui réunira tous les intervenants. Les entreprises ont marre de ces chamailleries dans les associations, les fédérations, le gouvernement…»

Jalil Benabbés-Taarji, président de l’Anit: «Nous avons tardé volontairement à prendre la parole, nous avons laissé aux personnes de bonnes volontés et à la CGEM de jouer leur rôle de conciliation, jusqu’au 11 mai. Une fois ces tentatives ont échoué et que les 5 associations ont été suspendues par écrit de la CNT, ce qui est une fiction juridique, nous avons décidé de communiquer. Nous avons été silencieux et frustrés depuis 10 ans. Nous nous sommes inclinés de manière démocratique devant la majorité. C’est un mea culpa car nous n’étions pas les premiers à dégainer. Aujourd’hui nous sommes arrivés à un constat très clair: la CNT est dans un état de faillite morale et financière».   

Khalid Abbadi, président de la FNR: «La CNT n’a pas le droit de dissoudre la Fédération nationale des restaurateurs. Sa décision est nulle et non avenue. J’ai été élu en 2012. Nous avons 1.200 membres dont 500 issus de Casablanca. Sur les 9 associations régionales membres, la seule qui s’acquitte de ses cotisations est celle de Casablanca. Nous voulons travailler avec la CGEM pour la mise en place d’un label des restaurants classés (de 1 à 3 fourchettes)».

 

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