×
  • Compétences & RH
  • Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste Docs de Qualité Enquête de Satisfaction Chiffres clés Prix de L'Economiste 2019 Prix de L'Economiste 2018 Perspective 7.7 milliards Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    Culture

    Réforme de l’héritage en Islam: Quand le mieux se veut ennemi du bien
    Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur

    Par L'Economiste | Edition N°:2685 Le 03/01/2008 | Partager

    Mouna Hachim est universitaire, titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Faculté des lettres de Ben M’Sick Sidi Othmane. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication (en tant que concepteur-rédacteur) et dans la presse écrite, comme journaliste et secrétaire générale de rédaction dans de nombreuses publications nationales. Passionnée d’histoire, captivée par notre richesse patrimoniale, elle a décidé de se vouer à la recherche et à l’écriture, avec à la clef, un roman, «Les Enfants de la Chaouia», paru en janvier 2004.  Une saga familiale couvrant un siècle de l’histoire de Casablanca et de son arrière-pays. En février 2007, elle récidive avec un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» qui donne à lire des pans essentiels à la compréhension de l’histoire du Maroc sous le prisme de la patronymie.L’information parue dans la presse concernant l’héritage des femmes en Islam ne pouvait que m’interpeller pour une raison strictement personnelle d’abord.En substance, ces informations annoncent, pour les prochaines semaines à venir, la mise sur le tapis, pour la première fois au Maroc, de cette question «taboue» qu’est l’égalité des femmes dans le domaine de l’héritage. C’est essentiellement l’intervention des oncles (et des tantes!!!) dans le partage, en l’absence de descendants directs mâles, ainsi que le stipule le Coran, qui serait au cœur de la problématique selon le magazine, lequel prévoie déjà une bataille annonciatrice avec les conservateurs.Questions: peut-on nous épargner ce genre de batailles où l’on voit déjà dressés les portraits-robots manichéens des deux parties en conflit: les modernistes versus les obscurantistes? Si l’on est opposé à cette réforme touchant à la sacralité du texte coranique, cela fait-il nécessairement de nous des esprits rétrogrades à combattre? Ne doit-on pas poser les enjeux soulevés par cette question dans le cadre d’un débat public serein où tout un chacun a son mot à dire? Comme l’affirme cet adage du terroir voulant qu’une personne éprouvée soit parfois plus habile à répondre qu’un médecin, je vais donc me permettre, une fois n’est pas coutume, de me situer sur un plan tout à fait personnel pour illustrer mes propos.J’avais vingt et un ans et plein de rêves insouciants dans la tête lorsque mon père a été terrassé par un infarctus à l’âge de 43 ans. En plus du deuil en lui-même, de cette mort brutale inattendue, de cet ensemble de rituels et d’étouffantes traditions familiales vidées de leur substance comme une coquille creuse, de cette hypocrisie sociale qui transforme un cruel jour de deuil pour les uns en sempiternelle réunion mondaine, nous avons fait l’expérience ma mère, mes quatre plus jeunes sœurs et moi-même d’une histoire et de situations absolument kafkaïennes.Du jour au lendemain, notre maison n’était plus notre maison, ni nos meubles, nos meubles. Ni la voiture de mon père ne nous appartenait plus. Ni même nos fourchettes et nos cuillères. Une histoire aussi tragique que cocasse qui sert de trame de fond à mon roman semi-autobiographique «Les enfants de la Chaouia» où pour la première fois, la problématique de l’héritage des femmes est ainsi posée, sans toutefois chercher à révolutionner le monde.Dire que notre maison ne nous appartenait plus est une image, en réalité. Les oncles et les tantes héritent seulement de 20% de la totalité des biens. Une part dérisoire si elle ne se plaisait pas à ressembler à cette fameuse histoire du clou de Joha. Tout le monde connaît ce personnage facétieux de la littérature orale, mais rappelons son histoire pour rafraîchir les mémoires et pour égayer un peu l’atmosphère. Joha, voulant vendre sa maison, avait émis une seule réserve au nouveau propriétaire médusé. Il tenait à rester maître du vieux clou accroché dans le séjour. Le propriétaire, pensant à une lubie d’un esprit farfelu, acquiesça à cette étrange demande. Mal lui en prit. Le lendemain, à la première heure, Joha vint y accrocher son burnous, puis revint le prendre, le remplaça par un rouleau de corde qui lui servait à atteler sa monture, qu’il délogea ensuite au profit de la dépouille pestilentielle de son âne. Et ainsi de suite jusqu’à ce que l’hypothétique propriétaire dût s’enfuir, excédé par les allées et venues de Joha et par la pression nerveuse qu’il lui assenait. Le clou lui appartenait, là était tout le problème.La part que détiennent les oncles et les tantes dans l’héritage équivaut en substance au clou de Joha: une quantité négligeable, mais une présence certaine.Le côté kafkaïen de cette histoire d’héritage démarre dès le troisième jour de la mort avec un inventaire cynique des biens. Viennent ensuite toutes ces réunions au milieu d’amandes grillées et de ripailles, de lamentations sur le pauvre défunt et d’évaluation des biens de ses enfants. Comme invités de marque incontournables: les nombreux frères et sœurs, les demi-frères curieux, les douze témoins mâles repêchés par-ci et par-là pour attester que ces cinq filles étaient bien celles de leur père et des Adouls cacochymes qui en ont vu d’autres. Comment oublier aussi cette mémorable scène où l’oncle, institué héritier-en chef, évalue pendant des heures, en compagnie d’un expert, jusqu’à votre bureau et votre matelas, vos verres et vos plateaux…Bref, au-delà de l’héritage en lui-même et des modestes parts que représentent ces biens matériels, c’est la nature humaine, féminine et masculine, vile et mesquine au contact de l’argent qui a frappé mon esprit. Pour justifier leur comportement, certains recourent au Coran. Mais que font-ils de toutes ces vertus prônées pour les croyants, dans le Coran: la bonté, la justice, l’humilité, la charité? Que font-ils de toutes les prescriptions concernant l’orphelin et les liens de sang? Ça aussi c’est dicté par notre religion, ou alors ne préfèrent-ils lire que ce qui les arrange!Dans un pacte explicite fait de droits et de devoirs, le parent mâle, de la lignée paternelle, doit veiller moralement et matériellement sur la famille. Seulement, les temps changent; et les structures traditionnelles solidaires aussi. Dans la réalité quotidienne d’aujourd’hui, chacun rame de plus en plus dans sa propre felouque. Les oncles empochent généralement l’héritage sans s’inquiéter du sort des filles de leur frère. Ce qui était impensable il y a à peine deux générations. Rien qu’à l’idée qu’avec un mâle comme frère -même malade mental!- les choses seraient autrement, cela vous donne un coup définitif au moral et un sentiment d’indignation extrême. Heureusement qu’il y a cette foi inébranlable et cette conviction profonde que Dieu dans sa miséricorde ne peut produire des lois injustes. Afin donc de mieux comprendre, je me suis d’abord plongée dans la lecture du Coran qui n’a besoin de nul intercesseur. La sourate des Femmes, médinoise, est notamment frappante de clarté, presque mathématique en matière de succession, envisageant tous les cas de figure, donnant l’impression de ne laisser aucune place aux tergiversations et aux tripatouillages.Petit extrait: «Voici ce que Dieu vous enjoint au sujet de vos enfants: au garçon, une part équivalente à celle de deux filles. S’il n’y a que des filles, même plus de deux, à elles alors deux tiers de ce que laisse le défunt. Et s’il n’y en a qu’une, à elle alors la moitié. Quant aux père et mère du défunt, à chacun d’eux le sixième de ce qu’il laisse, s’il a un enfant. S’il n’a pas d’enfant et que ses père et mère héritent de lui, à sa mère alors le tiers. Mais s’il a des frères, à la mère alors le sixième, après exécution du testament qu’il aurait fait ou paiement d’une dette. De vos ascendants ou descendants, vous ne savez pas qui est plus près de vous en utilité. Ceci est un ordre obligatoire de la part de Dieu, car Dieu est certes, Omniscient et Sage (…) Et si un homme, ou une femme, meurt sans héritier direct, cependant qu’il laisse un frère ou une soeur, à chacun de ceux-ci alors, un sixième. S’ils sont plus de deux, tous alors participeront au tiers, après exécution du testament ou paiement d’une dette, sans préjudice à quiconque. Telle est l’injonction de Dieu! Et Dieu est Omniscient et Indulgent».Sans avoir forcément décodé toute la portée de ce partage, je me suis pliée à la sagesse des lois divines. N’étant pas spécialiste en la matière, un ‘Alem pourra mieux nous dire si ces prescriptions sont rangées dans le cadre des sourates dites Mohkamâte et donc immuables étant liées au dogme ou alors aux sourates Mochtabahâte, c’est-à-dire allégoriques et évolutives selon les époques, conformément à la distinction opérée dans la sourate Âl-Imrane. En plus clair: un Ijtihâd est-il possible pour adapter ces lois à notre époque moderne?Aucune confusion en revanche n’a jamais été faite dans mon esprit entre le Message de l’Islam et la mauvaise foi des hommes, héritiers des coutumes misogynes des sociétés patriarcales. L’Islam a doté la femme d’une personnalité juridique indépendante, lui a reconnu le droit d’hériter, de gérer librement ses biens, de choisir son mari, de garder son nom de jeune fille, de divorcer. Il a limité le nombre des épouses jusque-là illimité et a soulagé Eve de la culpabilité de la chute du paradis, devenue œuvre aussi bien de l’homme que de la femme dans le Coran.Dans le cadre de mon projet de thèse comparatif sur la courtoisie française et la courtoisie andalouse au Moyen Age, je me suis également rendue compte du chemin parcouru par les femmes des «sociétés laïques modernes» depuis le Moyen Age où les pères de l’Eglise, désignaient toutes les Eve, responsables du péché originel, par des qualificatifs dégradants comme «Armes du diable», «Larves du démon» ou «sentinelles avancées de l’enfer». Pendant ce temps-là, de l’autre côté des Pyrénées, les musulmanes, en pleine apogée de leur civilisation participaient à des expéditions militaires ou tenaient des salons littéraires.Lorsqu’on évoque la laïcité en Europe et lorsqu’on bataille pour la sécularisation de la législation en terre d’Islam, on a souvent tendance à oublier le contexte historique, politique et géographique qui l’a fait naître et sa genèse en tant que réaction contre la mainmise totale de l’Eglise, misogyne en matière des droits des femmes. Doit-on dès lors accorder à cette application de la laïcité une vocation universelle, au point que certains défenseurs de la veuve et de l’orphelin la prennent tacitement pour modèle?Aucun livre, aucun discours intellectualiste n’a réussi en tous les cas à me fournir une explication plausible quant au sens significatif de cette loi relative à la succession dans le Coran. C’est une des vicissitudes de la vie qui me l’a apprise tout à fait par hasard, bien des années plus tard, sous forme de symbole: ma tante paternelle, célibataire, sans enfant, se trouvant hors de la maison de ses parents, n’a pu trouver un abri et des revenus que grâce à sa part d’héritage de son frère que j’étais la première à lui contester en son temps. Que serait-elle devenue en l’absence de ce que la législation divine, toute en bonté et en prévoyance, l’a dotée? Avec toute la bienveillance de l’ensemble des bonnes âmes de la planète, parviendra-t-on à fabriquer des lois parfaites et à rendre les Hommes humains? Dans le doute méthodique, j’en appelle, à travers cet humble témoignage, à la prudence avant le jugement et à la délivrance des idées toutes faites au risque de passer à côté du sens de la justice et de la vérité.


    Héritage dans la chrétienté

    Dans la Loi canonique chrétienne, la femme considérée comme mineure, passe de la tutelle de son père à celle de son mari. Elle perd son droit de propriété, ses biens, ses revenus et sa dot, au profit de son époux qui avait en outre toute la latitude pour annuler ses engagements, notamment ses transactions commerciales ou ses donations.Le droit romain adopté par l’Occident médiéval est à ce titre frappant d’iniquité, l’éloignant de la sphère politique et sociale pour la vouer au foyer et à la reproduction.Par ailleurs, la Loi salique renferme un ensemble de lois en matière d’héritage dont les premières moutures remontent au règne du roi Clovis, considéré comme le premier roi catholique de la France, régnant de 481 à 511. Cette Loi salique contient une règle qui exclue les femmes du droit de succession à la terre des ancêtres. Une règle étendue au XIVe siècle à la succession au trône en France au nom du principe de la masculinité.Même si la révolution française a tenté par le biais de quelques femmes notoires notamment, de mettre fin en 1790 à cette inégalité entre les sexes, la femme reste soumise aux hommes selon le Code civil de Napoléon proclamé en 1804. De même, il a fallu attendre 1944 pour voir une femme voter en France et 1946 pour voir la consécration de l’égalité entre les sexes.


    Succession et droit des femmes dans le judaïsme

    Dans les textes fondateurs du judaïsme, une distinction essentielle est établie entre les hommes et les femmes auxquels sont assignés des rôles définis et distincts. En matière d’héritage précisément, la femme pouvait hériter de son père bien que les mâles aient un droit de préséance, principalement le frère aîné.Dans la Torah (At-Tawrât, signifiant Loi en hébreu), nous pouvons ainsi lire: «Tu parleras aux enfants d’Israël, et tu diras: Lorsqu’un homme mourra sans laisser de fils, vous ferez passer son héritage à sa fille».Dans la juridiction juive orthodoxe, la femme est considérée, par ailleurs, comme la propriété de son époux, autant que sa dot et ses biens propres, laissés en usufruit à son mari. Le Talmud précise à ce propos:«Comment une femme peut-elle posséder quoique ce soit? Tout ce qu’elle a appartient à son mari; Ce qui est à lui est à lui, et ce qui est à elle est aussi à lui». Même en cas de décès de son mari, la veuve n’hérite pas de ses biens, tandis que lui hérite de sa femme toujours selon la Loi talmudique. La femme se contente de récupérer sa dot initiale dont elle avait perdu la propriété du vivant de son époux. Une situation inégalitaire revue par les Takanot et les décrets des rabbins.Aujourd’hui, les juifs de la diaspora restent soumis à la loi des pays où ils vivent, tandis que dans de rares pays comme le Maroc ou le Canada, ils continuent à appliquer leur juridiction religieuse de manière autonome. En Israël, en revanche, ils peuvent choisir entre une juridiction rabbinique ou une juridiction civile qui accorde l’égalité entre les deux sexes depuis 1965.

    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc