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    Economie

    "Le SMIG ne sert à rien" : Entretien décapant avec un expert de la Banque Mondiale

    Par L'Economiste | Edition N°:239 Le 18/07/1996 | Partager


    "Si votre code du travail a plus de dix pages, jetez-le". "Mais pourquoi personne ne parle de la validité du SMIG?". Entretien plus que décapant avec M. Ishac Diwan, de la Banque Mondiale.


    - L'Economiste: Comment doit être un bon code du travail?
    · Ishac Diwan:
    Le plus difficile est d'arriver à concevoir le marché du travail comme un vrai marché, qui fonctionne sur l'offre et la demande et non pas avec des conditions imposées par la législation ou des règlements. Il faut rompre les tabous. En réalité, ce n'est pas si compliqué, car un bon code ne doit pas avoir plus de dix pages.

    - Qu'entendez-vous pas conditions imposées?
    · La condition la plus fréquente, c'est le salaire minimum. Viennent ,derrière, le travail des femmes, la sécurité de l'emploi... Ces conditions font que, dans le secteur formel, embaucher devient un gros investissement, et l'écart se creuse entre les secteurs formel et l'informel. Il faut bien comprendre que toute condition que vous imposez à votre marché provoque un supplément de distorsions dans l'informel.

    - Mais le salaire minimum est un acquis social...
    · Quel est le sens réel du salaire minimum? C'est de dire à l'employeur que cela ne vaut pas le coût d'employer quelqu'un qui a une productivité inférieure au salaire minimum. Quand vous avez un taux d'analphabétisme très élevé comme au Maroc, cela veut dire que vous condamnez une partie de la population au chômage ou à l'emploi sauvage. Le salaire minimum n'a de sens que pour les emplois protégés. Il n'en a pas pour les autres et il accroît le chômage. C'est une constante que vous pouvez voir vous-même tous les jours. C'est d'ailleurs pour cette raison que les pays qui ont un salaire minimum élevé par rapport aux salaires moyens réels ont aussi tout un arsenal juridique pour protéger certains emplois, les emplois avec salaire minimum. Ce sont aussi les pays où le chômage et le travail au noir se développent.

    - Trop de rigidités d'un côté donneraient donc trop de flexibilité de l'autre?
    · Exactement. Plus vous protégez votre système, plus vous avez des gens qui tombent en dehors du système et n'ont plus aucune protection, pas même de leur sécurité physique. Le mécanisme fait que vous poussez du travail vers la délocalisation ou vers l'informel, cette zone sauvage. Ce sont les systèmes trop protégés qui font que les enfants sont employés à la limite de l'esclavage, que les employeurs fuient devant l'emploi...

    - Mais on ne peut pas laisser ce terrain sauvage car la relation entre l'employeur et l'employé n'est pas une relation égalitaire.
    · C'est exactement ce que je vous dis. Je m'explique. Ce n'est pas à l'échelle nationale qu'il faut aller dans le détail des relations de travail. Il faut au contraire permettre aux parties de s'engager dans le temps avec des contrats bilatéraux. Une convention collective sectorielle est préférable à un code du travail trop précis et trop volumineux. En revanche, le code du travail doit prévoir comment les conventions collectives s'élaborent, pas ce qu'elles contiennent.

    - Les syndicats tiennent beaucoup aux protections de l'emploi et au salaire minimum.
    · C'est vrai et c'est très fréquent dans le monde. Je crois néanmoins que le rôle des syndicats peut devenir plus important à travers les conventions collectives, qui concernent plus de gens, aussi bien dans le formel que dans l'informel, que n'en concerne le salaire minimum ou les emplois protégés. En face, avec un contrat, les entreprises pourraient investir dans l'emploi. Les données seraient complètement changées: elles sauraient exactement combien coûte cet investissement et ce qu'il peut rapporter. En outre, il y a des problèmes graves dans les pays pauvres comme les conditions de santé dans le travail. Les syndicats sont les seuls à pouvoir peser pour améliorer les conditions sanitaires du travail. Individuellement, l'employé est incapable de contrôler que, dans son usine, les conditions d'hygiène et de sécurité du travail sont toutes bonnes. Il lui faut un minimum d'organisation pour cette surveillance. C'est au code du travail de fixer les règles du jeu de cette organisation.

    - Inutiles les syndicats nationaux qui s'occupent de politique générale?
    · Pas inutiles, car ils ont leur mot à dire dans les cas de chocs macro-économiques ou pour suivre le développement des conventions sectorielles. Ce sont des instances nationales qui sont capables de repérer les différences d'un secteur à l'autre et d'en comprendre le pourquoi. Quand les syndicats ne représentent pas toute la classe ouvrière, il est évident qu'il y a un problème quand ils négocient pour tout le monde. Je conçois que dans les pays où les partis politiques jouent mal leur rôle, ce sont les syndicats qui sont obligés de les remplacer au niveau macro-économique. La Nature a horreur du vide, c'est bien connu.

    Propos recueillis par Nadia SALAH


    Les questions sans réponse


    "Que ce soit interdit ou non, les familles pauvres font travailler les enfants". Cruel exemple de la manière dont les meilleures intentions peuvent être passées à la trappe. M. Ishac Diwan, expert de l'Institut pour le Développement dépendant de la Banque Mondiale, est un spécialiste des questions du travail et de la formation(1). "Ce n'est même pas dans l'intérêt des familles pauvres d'interdire le travail des enfants".

    "Au Maroc, votre système éducatif est un grand mystère: pourquoi les dépenses sont-elles aussi élevées quand la moitié de la population adulte reste illettrée et qu'une partie importante des enfants, dans le monde rural, ne va toujours pas à l'école régulièrement". Avec sa mine de ne pas y toucher, M. Diwan met le doigt là où cela fait vraiment mal et où cela fera mal encore bien longtemps: même si demain matin tous les enfants vont à l'école, en l'an 2040, il y aura encore des femmes qui ne sauront ni lire ni écrire.

    Autre distorsion: les plaintes constantes à l'endroit de la formation ne trouvent pas de traduction dans les niveaux des rémunérations. "Le Maroc est le pays arabe où la formation rapporte le plus", souligne M. Diwan. "Le fait que les formations débouchent sur des emplois rémunérateurs devrait inciter les familles à faire entrer leurs enfants dans le système scolaire, mais ce n'est pas ce qui se passe". L'autre grand mystère marocain est là: la formation d'après le secondaire rapporte 4 fois plus que le travail sans éducation, ce qui est beaucoup, mais ce qui ne provoque pas l'augmentation de la fréquentation scolaire. "En principe, cette situation est corrélée à une augmentation du chômage, mais ce n'est pas ce qui se produit au Maroc", note M. Diwan: le taux de chômage est à 16%, et parmi les chômeurs seulement la moitié est à la recherche du premier emploi et seulement 1 chômeur sur dix est un diplômé. "En Egypte par exemple, le taux de chômage est de 20% et tous les chômeurs sont à la recherche de leur premier emploi, alors que l'Egypte n'a pas encore commencé ses réformes structurelles".

    N. S.


    (1) M. Ishac Diwan a fait un exposé lors de la journée sur la mondialisation, organisée par la Banque Mondiale et notre confrère La Vie Economique, le 5 juillet 1996. Mais en dépit de l'actualité (les négociations syndicats-gouvernement, dans le cadre du Dialogue social), les questions de travail et de formation n'ont pas vraiment retenu l'attention. Au cours de l'émission spéciale de 2M, le 6 juillet 1996, elles n'ont pas figuré au programme.

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