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    Economie

    Ourika: Une heure pour tuer

    Par L'Economiste | Edition N°:194 Le 07/09/1995 | Partager

    Le 17 août, le paysage paradisiaque de la vallée de l'Ourika allait devenir une désolation et le cimetière d'on ne sait encore exactement combien de personnes. En quelques minutes, un mur de boue haut de trois mètres écrase tout. J'ai eu de la chance. Surtout que mes enfants n'étaient pas avec moi. Sinon..


    Il fait si beau et si chaud en cette journée du 17 août que nous avons décidé de faire de l'escalade. Nous, c'est Mohamed Khmassi, enseignant à Marrakech et originaire de l'Ourika qu'il connaît donc bien, sa femme Latifa, mon mari Rachid (un sportif bien entraîné) et moi, journaliste à L'Economiste. Nous avons loué une petite maison à Aghbalou, juste au-dessus de l'Oued, à 2m en surplomb. Les enfants sont pour quelques jours chez mes parents à Fès.
    Pour faire l'escalade, pas bien compliquée, mais magnifique, des quatre premières cascades de l'Ourika, il faut aller à Siti Fatma, à 14 km de la maison, en voiture. Ce que nous faisons en début d'après-midi. Il fait toujours beau et le paysage est de plus en plus magnifique, saisissant de beauté, au fur et à mesure de l'escalade. Nous nous arrêtons là, car le reste est plus dur, plus risqué. Nous ne sommes d'ailleurs pas les seuls à avoir fait cette promenade: de nombreuses personnes sont là.
    A Siti Fatma, nous nous arrêtons pour manger un tajine local. Il est près de 18h30, il faut rentrer à Aghbalou. Siti Fatma est bondé d'estivants en cette belle journée. Difficile de donner un chiffre, les rives de l'Oued sont pleines de monde. La plupart ne verront pas le jour se lever.

    C'est sur le chemin du retour que la pluie commence à tomber. Sur la route, entre Siti Fatma et Oulmès, nous nous arrêtons encore une fois: le paysage est vraiment trop beau. Quelques campeurs se sont installés là, à l'écart des chemins de grand passage. Je ne sais pas ce qu'il ont pu devenir, personne n'a pu me renseigner. Mohamed Khmassi nous fait remarquer un ciel noir, très lointain et un éclair: "un orage, l'oued risque d'être en crue ce soir". Nous n'y prêtons pas vraiment attention. Vers 19h00, nous sommes tous les quatre à la maison et il pleut vraiment fort et il y a des éclairs. Coupure d'électricité. Nous avons une lampe de poche et quelques bougies. Les deux hommes ont envie d'aller faire un tour en voiture, Latifa et moi préférons rester à l'abri
    C'est un roulement presque assourdissant qui interrompt soudain notre bavardage: la crue de l'Oued. C'est étrange, mais nous ne nous sommes pas inquiétées, pour autant. Il doit être 19h30, 20H00 au maximum, je ne regarde pas ma montre à ce moment. Je sors avec la lampe de poche pour voir.
    L'Oued est déjà presque au niveau de notre maison. A partir de là tout va très vite. Nous partons vers le café Izenzaren, un peu plus haut, nous sommes sûres d'y être à l'abri. Mais les propriétaires du café nous ordonnent de fuir et vite, "l'oued arrive". "Assif, assif", crient les villageois. Je veux attendre Rachid et Mohamed. Un homme nous hurle violemment de courir: "l'Oued est là". Je me retourne: l'eau entre par toutes les issues. Sur la route, un véritable mur de boue encore lointain arrive droit vers nous. Je reste tétanisée une fraction de seconde. Ma camarade a la présence d'esprit de me tirer. Nous courons aussi vite que nous le pouvons. Un villageois nous guide vers un sentier à quelques mètres du café. Notre chance. Avec derrière nous le mur de boue de près de 3 mètres de haut, qui écrase tout. Un bruit assourdissant, l'Oued entraîne d'énormes pierres, arrache les arbres, rase tout, emporte ceux qui n'auront pas couru assez vite, qui n'auront pas eu la chance de trouver le sentier tout de suite, ceux qui n'étaient pas sortis pour voir...

    Nous sommes hébétées. De jeunes villageois nous mettent en sûreté et redescendent pour essayer de trouver des survivants. Une jeune voisine est là, son bébé de 11 mois roulé dans une couverture. L'Oued emporte les voitures: "c'est fini, nous allons être emportées aussi". Je veux parler, je n'y arrive pas. Latifa se met à pleurer: "Où sont nos maris?"
    Nous les retrouvons plus tard, traumatisés eux aussi. Ils avaient abandonné la voiture quand l'Oued l'a entraînée puis lutté contre le courant. Mohamed connaît la région et mon mari est sportif, cela les a sauvés. Ils avaient couru à travers un champ de maïs que la boue recouvrait rapidement, puis trouvé un sentier pour grimper sur les hauteurs.
    Personne ne dira assez le courage, la bravoure des jeunes villageois. Il faudrait plus d'une page de journal pour le raconter. Un jeune homme surnommé "Aoud", à cause de sa force sans doute, a pu arracher une femme au courant de boue. La famille Boukdir, avec quelques autres, se sont groupés pour tirer 8 personnes d'une Fiat 127 blanche que le courant emportait. Mais trop c'est trop: à voir les silhouettes englouties par la boue, à mesurer leur impuissance, ces jeunes villageois s'agenouillent et pleurent.
    Vers 21H00, l'Oued rentre dans son lit. En une heure, il avait cassé, avait tué
    Une longue, longue nuit commence.

    Fatima MOSSADEQ


    Beaucoup de "constatateurs" et
    peu de sauveteurs


    Toute la nuit, presque ahurie, je regardais à l'oeuvre ces villageois armés de courage et de bravoure, qui n'ont pas hésité une seconde à chercher et à secourir les victimes. Les secours publics, je ne les ai vus que le lendemain après-midi.

    Les villageois déménagent les rescapés vers les montagnes et offrent vivres et vêtements. Un hôtel, dont la construction n'a jamais été achevée à Aghbalou sert de refuge de fortune. A 22H00, des employés de l'ONE sont là mais ils ne peuvent pas rétablir l'électricité du fait des risques d'électrocution. Si l'ONE est passé, les secours aussi vont passer, attendons!
    Vers 2H00 du matin, remue-ménage: le gouverneur arrive en 4 X4 pour "constater les dégâts", mais pas de couvertures, ni d'eau. Il repart vite: les sinistrés n'ont pas mâché leurs mots. Une odeur indéfinissable se répand, l'air devient irrespirable, étouffant. "C'est l'odeur du toffane", répètent les villageois.
    Dès les premières lueurs du jour, vers 5 heures, nous regagnons la route. J'éclate en sanglots: tout est dévasté. Où sont les enfants, les femmes et les hommes qui étaient là hier? Des dizaines, des centaines, plus? Qui le saura jamais? Les survivants, boueux, pieds-nus, à peine couverts, commencent à fuir. Là, un groupe dégage quelques cadavres. Je n'ai aperçu que les chevelures, les corps étaient prisonniers des branches des arbres et de la boue. Atroce.
    A 7h00 du matin, plus de 12 heures après la catastrophe et 5 heures après les constats du gouverneur, une petite ambulance blanche passe. Dérisoire. A 9H00, une seconde ambulance de la Protection Civile, celle-là, et une troisième vers 11H00, également de la Protection Civile. En revanche, les autorités se succèdent, les unes après les autres, toujours "pour constater les dégâts". Leur passage suscite l'exaspération et l'indignation, d'autant qu'ils se renvoient la responsabilité les uns aux autres.

    Les survivants d'Oulmès, Irghaf et Siti Fatma regagnent à pied le restaurant Le Maquis à l'entrée des Gorges. Le Maquis donne du thé et du pain gratuitement à tous ceux qui se présentent. Les premiers véhicules n'arrivent qu'en début d'après-midi: trois camions-bennes d'abord et un peu plus tard un car. Les rares voitures privées qui ont "survécu" auront été plus efficaces pour faire office de navette entre l'Ourika et Marrakech. Les propriétaires en deviennent chauffeurs-ambulanciers puisqu'il n'y a personne d'autre. Un break, Renault 21 je crois, avec une immatriculation officielle, aura les vitres brisées par les gens: le conducteur refusait de charger des victimes.
    Sans argent, sans voiture, nous empruntons auprès des villageois de quoi téléphoner à mes parents à Fès. Nous marchons jusqu'à l'hôtel Ourika, l'unique téléphone de la région.
    Vers 15h30, un hélicoptère tourne au-dessus de nous.
    Les tracks arrivent également à ce moment-là pour dégager la route devenue impraticable à hauteur d'Oulmès.
    Les ambulances, je crois qu'elles sont trois, ont passé tout l'après-midi du vendredi 18, jusqu'à très tard dans la nuit, à transporter les agonisants et les cadavres dégagés de la boue et des décombres par les villageois et les élèves-gendarmes, arrivés peut-être en fin de matinée.

    Fatima MOSSADAQ.


    Bilan officiel des dégâts de la vallée de l'Ourika


    - Nombre d'estivants la journée du 17 août: 35.000 selon le secrétaire général du Ministère de l'Intérieur.
    - Bilan officiel du Ministère de l'Intérieur des pertes en vies humaines 150 morts et 88 disparus
    - Bilan du Ministère des Travaux Publics:
    · Débit de pointe de l'Oued Ourika le 17 août: 1.000 m3/s
    Dernières crues de cette importance:
    · Novembre 1967: 1.060 m3/s
    · Juillet 1988: 820 m3/s
    La période de retour de crue de 1995 serait de 30 ans.
    - Bilan du Ministère de l'Agriculture pour toute
    la Province du Haouz. Les dégâts ont touché:
    · L'infrastructure d'irrigation de petite et moyenne hydraulique
    · L'arboriculture fruitière (rosacées, noyers et oliviers)
    · Les cultures annuelles et pérennes (maraîchage, fourrage, maïs)
    · Les points d'eau pour l'alimentation en eau de la population et du cheptel.
    · L'infrastructure hydro-agricole:
    - Près de 350 km de séguias traditionnelles détruits ou comblés
    - 110 prises d'eau pour séguias, des sources et des bassins d'accumulation endommagés.

    Selon le Ministère de l'Intérieur, les dégâts sont estimés à plus de 79 millions de Dirhams:
    · Le secteur agricole: 28 millions de DH
    · Travaux Publics: 25 millions de DH
    · 53 fonds de commerce: 12 millions de DH
    · 64 voitures particulières: 6,5 millions de DH
    · 65 logements: 4,92 millions de DH
    · Les établissements hôteliers: 1 million de DH
    · Les établissements sanitaires: 0,90 million de DH
    · Les équipements d'exploitation des mines: 0,56 million de DH
    · Les établissements scolaires: 0,24 million de DH.


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