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    Méditérranée: Communautés et conflits
    Les médias mettent le feu autour de Mare Nostrum

    Par L'Economiste | Edition N°:2432 Le 28/12/2006 | Partager

    . La révolution technologique sert les libertés. Mais elle rend les dévires incontrôlablesY a-t-il une identité méditerranéenne? Cela a-t-il du sens depuis la disparition de l’empire romain, puis de l’espace musulman quand celui-ci allait de l’Andalousie aux portes de Vienne en passant par le sud? S’il y a une identité ou une histoire commune, alors que peuvent faire les médias pour la mettre, la remettre, en valeur? Et d’abord, doivent-ils le faire?Questions complexes. Surtout lorsque la réponse intègre des facteurs de bouleversements aussi variés que les conflits de civilisations, celui du Moyen Orient, l’invasion de l’Irak, le sentiment d’être «humilié par l’Occident», la profusion des chaînes satellitaires, l’éclosion récente d’une presse indépendante dans de nombreux pays arabes ou la rapide diffusion de l’usage d’Internet… En termes de production journalistique et idéologique, cette situation est inédite. Sur le plan strictement médiatique, elle a mis un terme au monopole des Egyptiens ou encore des Syro-libanais. Désormais, l’espace médiatique est à la fois pluriel et concurrentiel. Cet espace est-il un ring ou une agora? Imaginaires collectifsCes évolutions ont renforcé le poids symbolique des médias dans les sociétés, alors que l’apport des NTIC a permis leur diversification dans l’audiovisuel et l’électronique.Ainsi, si les régimes politiques arabes semblent bloqués, les sociétés, elles, vivent un véritable bouleversement médiatique. Et ces mutations sont transnationales; elles vont vite… et ne sont pas sans conséquences sur la construction des identités collectives.Alternative moderne au vide politique et idéologique de nombreux pays méditerranéens, les médias configurent les imaginaires aujourd’hui plus que jamais.Partie intégrante d’une société civile qui peine encore à s’imposer, ils ont un impact sociopolitique, économique et symbolique de plus en plus important sur les sociétés qu’ils desservent. Mohamed Tozi a d’ailleurs rappelé que «la télévision reste le principal support d’informations au Maroc, avec une part importante de la population qui suit l’un ou l’autre des JT». Même son de cloche chez les voisins méditerranéens. Mais tous se sont accordés à déplorer le passage trop rapide à la révolution numérique et au règne de l’image. En effet, à cause de l’alphabétisation tardive des sociétés méditerranéennes, comment réfléchir l’image alors qu’il n’y a pas eu d’appropriation de l’écrit? Un pouvoir de l’image d’autant plus dangereux lorsque le spectateur n’a pas de culture de décryptage d’informations, qu’il est plus aisé d’acquérir avec la presse écrite. Un écueil qui a été plusieurs fois souligné, dans nos colonnes, par notre chroniqueur, le Pr. Bentollila.Ces mutations complexes et rapides des canaux médiatiques, qui plus est fragiles et réversibles dans le cadre de la Méditerranée, peuvent entraîner des configurations d’imaginaire très dangereuses… des identités meurtrières, disait Amin Maalouf, il y a déjà 20 ans. L’exemple le plus probant réside dans l’acharnement de certains médias à faire du monde occidental et oriental deux mondes fermés et en guerre l’un contre l’autre. Ainsi, et comme le rappelle le journaliste Thomas Deltombe, «le récit médiatique français est malheureusement parsemé d’incitations à la dichotomie entre la population musulmane minoritaire en Europe et le reste de la société». Par exemple, lorsque Arte, la chaîne franco-allemande, titre une de ses émissions «Caricatures, 2 mondes s’affrontent»; ou lorsqu’on retrouve en première page du très répandu Métro «L’Islam s’enflamme», ou encore, au Maroc, «L’Espagne exporte son sida» (lors de la sinistre campagne d’assainissement). Qu’en est-il de la déontologie, de la pertinence et surtout de la neutralité journalistique? Plus inquiétant encore, une émission de «Envoyé spécial», diffusée en février 2006 titrée «Au nom de la foi» est l’exemple type du masque que peut porter un discours médiatique: «Pour mieux critiquer l’Islam, on le noie dans l’obscurantisme en général», remarque Deltombe.Il en est de même, dit-il, pour le choix des invités sur les plateaux télévisés. «Max Gallot, Bernard-Henry Levy et autres intellectuels n’ont eu de cesse de pointer la dichotomie», souligne le spécialiste du traitement de l’information journalistique en France(1). Ce type de prise de position, qui va à l’encontre d’une démarche pour une alliance des civilisations, n’est pas un phénomène récent en France. Régis Debray (intellectuel français), en 1989, alimentait déjà cette guerre des mots en déclarant sur un plateau de télévision à une heure de grande écoute: «Il existe un capital génétique de civilisation différente ». Sensationnalisme ou relent fasciste?Dans tous les cas, ces traitements de l’information influent fortement sur l’imaginaire collectif, sur l’opinion de citoyens et d’électeurs. Un impact nocif qui a été lamentablement démontré lors des dernières élections présidentielles en France.


    Le paradoxe de la Haca

    LE professeur Mohamed Tozi estime que «la presse marocaine est une presse peu structurée mais avec une influence grandissante». Avec 900 publications recensées, Tozi reconnaît cependant qu’il existe au Maroc «un début de structuration avec l’avènement de grands groupes de presse sur le marché médiatique». Il déplore que «le journalisme d’investigation soit encore très faible».Selon le chercheur marocain, «un canard n’a pas besoin d’être lu pour exister, mais cela ne l’empêche pas d’avoir de l’influence». Selon lui, les hommes politiques marocains «se lèvent tous les matins et vérifient les pires publications, de peur d’y être cités».Précisant que le milieu des médias au Maroc était encore «opaque », il souligne le statut selon lui «polémique» de la Haca (Haute autorité de l’audiovisuel) «directement et explicitement lié au Palais». Il souligne toutefois que cette situation procure au président de la Haca «plus de liberté par rapport aux acteurs et au gouvernement».


    «Bleue Bazar» bientôt

    Paul Germain, rédacteur en chef et directeur de programme pour TV5 Monde, a annoncé sa collaboration prochaine avec Yasmine Chami, la sociologue et anthropologue marocaine. Ils animeront une émission mensuelle, sur cette chaîne, destinée à «créer des passerelles entre les diverses populations du contour méditerranéen». Ce programme devrait porter le nom de  Bleue Bazar, un titre que Paul Germain qualifie de «représentatif d’un bassin méditerranéen où les valeurs se côtoient et se cultivent».   Il a également déclaré que le choix de la ville qui abritera l’émission ne s’est pas fait sans polémiques. Tanger, qui était pressentie dans un premier temps, a dû céder sa place à Marseille, «afin d’éviter tous sentiments de favoritisme entre les pays du sud», a précisé Paul Germain. Rappelons qu’Euronews, la chaîne TV financée par l’Union européenne, diffuse un documentaire joliment baptisé «Méditerraneo». Cette émission sur le mode de la découverte touristique s’attache à montrer des lieux historiques avec des savoir-faire artisanaux mettant en valeur une communauté méditerranéenne.  Néanmoins le succès est très limité, comme celui de la chaîne Euronews, d’ailleurs.


    Risques et bienfaits des satellites

    «Dès les années 60, le monde arabe a commencé à se dépolitiser, laissant les médias combler le vide entretenu par des régimes politiques pétrifiés», souligne Omar Saghi, doctorant à l’IEP de Paris. Quarante ans plus tard, ce jeu des représentations et des images s’est considérablement intensifié avec la propagation des bouquets satellitaires. La construction de «petits et grands Satans», en miroir entre le Nord et le Sud, se nourrit, entre autres, du manque de réglementation des chaînes satellitaires au niveau international.Ces chaînes, pour la plupart offshore, jouissent d’une liberté d’expression et de diffusion large. Elles se sont affranchies des moyens de contrôle des espaces nationaux. En effet, les nouvelles technologies en matière d’information ignorent les frontières. Cette situation aura eu l’avantage de réduire la censure des Etats autoritaires, certes, mais elle aura ouvert une brèche pour la diffusion en toute impunité de discours haineux et propagandistes. Ces nouveaux médias ont au final contribué à redéfinir le rapport des «Arabes» à l’Occident. En se substituant aux gouvernements arabes enfermés dans leur mutisme, les nouveaux médias se sont imposés comme des interlocuteurs de la toute puissance américaine, analyse Omar Saghi. Mais sa préoccupation principale réside dans le type d’identités que créent ces chaînes satellitaires à long terme. Que ce soient El Jazeera, France 24 (la nouvelle chaîne publique d’informations continues émettant en arabe et en français) ou CNN en passant par El Houra, on peut tout logiquement considérer que la reconfiguration de l’espace médiatique est en train de modifier l’ordre des relations internationales. Mais à quel prix pour les identités de la Méditerranée?Najlae NAAOUMI------------------------------------------------------------------------------------------------------(1) Thomas Deltombe : «L’islam imaginaire, la construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005»; Ed La Découverte; 2006.

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