×L'Editorialjustice régions Dossiers Compétences & RH Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
eleconomiste

Dossiers

Mafias : Siclari, le plus menacé des juges

Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

Quatre policiers en armes se tiennent devant la porte d'entrée de cet immeuble de bureaux du centre de Rome. Toutes les vitres sont à l'épreuve des balles. Une longue rangée de voitures de polices banalisées, des Alfa Romeo, stationnent dans la rue. A l'intérieur, un soldat italien monte la garde en face de la porte.
Rencontre avec le juge Bruno Siclari, chef de la lutte anti-mafia.
Il occupe un poste à haut risques. En 1992, la mafia a assassiné Giovanni Falcone, le juge anti-mafia le plus célèbre d'Italie. Jusqu'à cette période, les enquêteurs et les juges anti-mafia opéraient depuis 159 districts judiciaires différents, le travail des uns interférant sans cesse avec celui des autres. Aujourd'hui, tous les juges anti-mafia rendent compte à Bruno Siclari, au bureau national dont le siège est à Rome. Le juge Siclari, qui a fêté ses 70 ans en décembre dernier, est né à Reggio de Calabre, l'un des paradis de la mafin. Au début de l'entretien, il semble bourru et méfiant. Assis courbé sur son bureau, tripotant sa pipe. Mais à mesure que l'entretien se déroule, il s'anime et formule une mise en garde très claire, affirmant qu'après ses récents succès l'Italie risque de céder à l'autosatisfaction dans sa lutte contre la mafia. Par Saskia Reilly, World Media Coordination.

QUESTION: Avez-vous enregistré des résultats satisfaisants dans votre lutte contre le crime organisé ?

REPONSE : De nombreux parrains ont été arrêtés - des gens qui ont réussi pendant des années à échapper aux arrestations : Nitto Santapaola, Leoluca Bagarella et Toto Riina. Mais il n'y a pas eu que les Bagarella ou les Riina. C'est l'ensemble de ces arrestations et de ces succès qui est important. Des millers de gens ont été arrêtés, des milliers ont été condamnés.
De nouvelles investigations actuellement en cours vont déboucher sur de nouvelles arrestations. Et le succès peut se mesurer à l'aulne des richesses et d'objets de valeur mis sous séquestre. Nous avons confisqué des biens valant des milliards et des millards de lires. Il nous faut frapper la mafia au porte-feuille, car c'est grâce à l'argent qu'elle a été créée, a perduré et s'est renforcée.

QUESTION : Comment avez-vous réussi à trouver des informateurs au sein de la mafia et à faire tomber les gros parrains ?

REPONDRE : Au début des années 1990, après des années d'insuccès auprès des organisations criminelles, l'Etat s'est consacré avec plus de conviction à cette tâche. L'assassinat du juge (Giovanni) Falcone a d'abord pétrifié l'Italie, puis l'a incitée à réagir. L'Etat a voté toute une série de nouvelles lois.
Avant, l'Etat avait toujours sous-estimé la force de la mafia parce que les mafieux procédaient surtout à des réglements de compte entre eux. Ils ne s'en prenaient pas à la population, à la police ou aux fonctionnaires des services publics. Pourtant, la mafia s'était tranquillement infiltrée dans l'appareil judiciaire.

QUESTION : Mais ne craignez-vous pas qu'un nouveau gouvernement puisse relâcher ses efforts ?

REPONSE : Le climat d'il y a deux ou trois ans était très spécial. Les juges étaient devenus des vedettes. Après l'assassinat de Giovanni Falcone, il y eut beaucoup d'agitation et de tension. Aujourd'hui, il est difficile de maintenir l'attention de la population sur la mafia. Les gens ont beaucoup d'autres soucis. A la longue, cette chute du soutien populaire finira par être préjudiciable à la lutte anti-mafia. Les juges et la police ont besoin de se sentir soutenus par la population.

QUESTION : La mafia multiplie-t-elle ses acitivités à l'étranger ?

REPONSE : La législation italienne a fait peur aux dirigeants de la mafia, qui est en train d'exporter certaines de ses activités en dehors d'Italie et de s'intéresser à l'Europe de l'Est, au Canada et à l'Australie - des pays où il n'existe pas de lois anti-mafia.
Il nous faut le soutien de toute l'Europe pour mettre en place une législation efficace contre la mafia. Celle-ci agit souvent sans rien faire d'à proprement parler illégal pour un certain nombre de pays. Par exemple, en Italie, la mafia a une tendance bien connue à influencer les électeurs. Et elle y parvient sans proférer la moindre menace. Il lui suffit de dire : "nous vous conseillons de voter pour le candidat X" et le tour est joué. Les gens savent parfaitement qui est ce "nous". Et c'est ce "nous" qui fait peur. Sans législation appropriée, il est difficile de poursuivre en justice les auteurs de tels actes. En Italie, nous avons des lois selon lesquelles le simple fait d'appartenir à la mafia est illégal. Il nous fallait des lois précises pour combattre la mafia. Il nous fallait conduire différemment les procès. Il nous fallait ralentir la rotation des juges pour qu'ils puissent acquérir un maximum d'expérience. Il nous fallait former spécialement des forces de police et des juges.
Mais si le reste de l'Europe ne comprend pas cela, nous n'irons pas loin. Un juge d'Angleterre aura des difficultés à poursuivre en justice les auteurs de certains crimes. D'un point de vue juridique, l'Angleterre n'a pas grand chose à apprendre de nous, mais elle ne dispose pas des instruments et de la législation qui sont les nôtres. C'est pourquoi ses juges ne peuvent pas réagir de la manière adéquate.
La France, en revanche, nous comprend bien. Nous avons des contacts avec les magistrats français. Ils savent qu'il ne faut pas attendre que la mafia soit plus puissante pour réagir.

QUESTION : Actuellement, l'Italie est en proie à certaines luttes de pouvoir entre les appareils judiciaire et législatif. Dans quelle mesure cela a-t-il affecté votre action contre la mafia ?

REPONSE : Toutes les institutions, quelles qu'elles soient, provoquent toujours des réactions dès lors qu'elles commencent à acquérir davantage de pouvoir. Il existe aussi un certain ressentiment à l'égard de l'appareil judiciaire parce que les juges ont fait disparaître deux partis de la scène politique : les chrétiens-démocrates et les socialistes.

QUESTION : Mais la mafia n'était-elle pas de mèche avec des politiciens de la Démocratie Chrétienne ?

REPONSE : Il existait des liens puissants entre une partie de la Démocratie Chrétienne et la mafia. La Sicile a reçu des trillions de lires en contrats publics. La mafia voulait obtenir ces contrats. Pour y parvenir, elle a recherché des contacts parmi les dirigeants politiques car c'étaient eux qui donnaient l'ordre de débloquer les fonds. Ceux qui voulaient obtenir les contrats devaient s'adresser aux Chrétiens Démocrates puisqu'ils étaient le parti au pouvoir.

QUESTION : L'ancien Premier ministre Andreotti a-t-il vraiment appartenu à la mafia ?

REPONSE : Lorsqu'il était membre du gouvernement, Andreotti a pris des mesures très précises contre la mafia, et a même engagé une action sévère contre elle. C'est pourquoi tout le monde dit : "Non, nous ne voulons pas vous juger en tant que membre du gouvernement. Nous vous jugeons en tant que responsable d'une section de la Démocratie Chrétienne très étroitement liée à la mafia. Et en tant que responsable de cette section, vous ne pouviez pas ne pas savoir ce que votre section faisait et avec qui elle était en relations". Mais il fait partie de notre passé politique et non pas de la scène politique et mafieuse actuelle.

QUESTION : N'y a-t-il pas de liens entre la mafia et Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi ?

REPONSE : Si vous étiez mafioso et que vous deviez décider pour qui voter, voteriez-vous pour le candidat qui fait de l'intensification de la lutte contre la mafia l'article premier de son programme politique ? Probablement pas. Vous voteriez plutôt pour le type qui dira : "Réduisons le nombre des juges, ils commencent à échapper à notre contrôle". C'est lui qui peut vous offrir quelque chose. Il est inutile pour le candidat de faire des promesses à la mafia. Il lui suffit de faire connaître son programme politique. Comme le parti de Berlusconi exprime ce point de vue, il est logique qu'en Sicile et en Calabre la mafia le soutienne.

QUESTION : Comment voyez-vous l'avenir ? Craignez-vous pour votre vie ?

REPONSE : Je ne crains pas pour ma vie. Je suis calabrais et très fataliste. J'ai des origines arabes et il y a des années que je suis fataliste. Depuis que j'ai commencé à me spécialiser dans le crime organisé, j'ai pris en compte le fait qu'il pouvait m'arriver quelque chose. Mais de toute façon, notre heure à tous finit par sonner un jour ou l'autre. END

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]

    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc