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Mafias : L'Allemagne, nouveau champ de bataille

Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

Depuis la chute du Mur de Berlin, l'Allemagne est devenue l'un des terrains favoris des mafiosi russes, tchèques ou polonais. Procédures plus rapides, sanctions plus sévères, interventions plus musclées: pour combattre la criminalité, le gouvernement et les Länder pratiquent le détournement de la loi à la manière d'un sport de haute compétition.


Une nuit ordinaire, sur une bretelle d'accès à l'autoroute au Nord de Munich. Deux policiers contrôlent Wladimir T. "Mes papiers sont chez moi, à la cité universitaire", explique l'homme âgé de 25 ans. Lorsque les policiers lui intiment de les suivre, le jeune Russe sort un pistolet de 9 mm et appuie sur la détente. L'un des hommes est touché au bras, et le tireur réussit à prendre la fuite. Plus tard, on apprendra que Wladimir était un tueur de la Mafia russe; quelques mois plus tôt, il avait déjà poignardé un trafiquant de plutonium ouzbek.
De telles scènes sont courantes dans la nouvelle République fédérale. Profitant des frontières plus transparentes, les gangsters de l'Est se bousculent sur ce nouveau marché. Ils sont proxénètes, trafiquants de drogue ou d'armes, passeurs de réfugiés clandestins, cambrioleurs en tous genres ou voleurs de voiture. Les règlements de compte entre bandes rivales sont souvent mortels.
Le ministre de l'Intérieur Manfred Kanther (CDU) est montré en exemple. Son cheval de bataille, c'est la lutte contre la criminalité organisée -un cheval de bataille dont la course effrénée, comme le redoutent les libéraux, pourrait bien envoyer dans le fossé l'Etat de droit. Il suffit d'un coup d'il aux statistiques de la police ou des tribunaux pour s'en convaincre: la menace réelle que représentent les mafiosi russes, tchèques ou polonais est plutôt minime. Le problème, c'est plutôt la législation destinée à la combattre.

Or, distinguer la criminalité normale de la criminalité organisée n'est pas une tâche aisée. L'Office fédéral de la police judiciaire utilise une foule de critères pour définir la criminalité en col blanc: organisation hiérarchique, homogénéité ethnique, division du travail, actions délictueuses de tous types. "C'en est fini des petits voyous en casquettes à carreaux d'Alexanderplatz", explique Peter-Alexis Albrecht, professeur de droit pénal à Francfort. "Aujourd'hui, ils portent costume et cravate et manient en virtuoses l'ordinateur et le téléphone portable".
A la pointe de ces nouvelles technologies, on trouve l'opulente Mafia russe, qui s'est mise sur les rangs dès que la République fédérale a commencé à indemniser l'Armée Rouge pour le retrait de ses troupes. Vers le milieu de 1994, Bonn avait déjà versé six milliards de DM. Cet argent, c'était le "capital de départ" de la Mafia russe en Allemagne, affirme Hartmut Koschny, inspecteur en chef pour la criminalité organisée à l'Office fédéral de la police judiciaire de Berlin: "La quasi totalité des délits en rapport avec la Mafia russe ont un lien direct ou indirect avec cet argent". Mais les Russes ne se servent pas seulement d'ordinateurs et de téléphones portables. Dans le quartier de St-Pauli, à Hambourg, une Ferrari rouge a explosé, avec ses passagers à l'intérieur; devant un garage de Berlin-Charlottenburg, un tueur a vidé son chargeur sur un homme d'affaires...: au cours des deux dernières années, deux douzaines de meurtres environ auraient ainsi été commis par des organisations criminelles russes.

Les meurtres mafieux font les choux gras de la presse. En avril 1995, le quotidien Die Welt titrait ainsi: "La criminalité organisée prend des proportions dramatiques". Pourtant, en 1994, sur 6,7 millions de délits environ recensés, seuls 789 relevaient de la criminalité organisée. Et de 1993 à 1994, le nombre des actes liés à la criminalité organisée ne progressait "que" de 1,6%. Dans les établissements pénitentiaires comme devant les tribunaux, les auteurs de délits imputables à la criminalité organisée sont "pour ainsi dire quantité négligeable", explique Peter-Alexis Albrecht, qui a participé récemment à une étude sur la sécurité dans les prisons de Basse-Saxe.
Pourtant, selon le ministre de l'Intérieur, les dommages causés par la criminalité organisée seraient passés de 1,98 milliard à 3,5 milliards de DM environ en 1994. Une augmentation dont Manfred Kanther s'est servi pour étayer sa demande de mise en place à grande échelle de systèmes d'écoute -la surveillance électronique de suspects partout où la police parvient à les localiser-, ainsi que pour jeter les bases d'une "meilleure surveillance des domiciles des gangsters". Les fonctionnaires de l'Office fédéral de la police judiciaire chargés des statistiques en ont eu froid dans le dos. En effet, s'était retrouvée comptabilisée dans les préjudices dûs à la mafia la faillite frauduleuse du fabricant d'articles de sport de Westphalie Balsam, de l'ordre de 2,5 milliards de DM!
Croire que l'élaboration de lois permettant une action plus rapide et plus sévère équivaut à plus de sécurité et plus d'efficacité est un leurre. Beaucoup d'observateurs s'inquiètent d'ailleurs de la légalité de ces nouvelles mesures. Les dispositions prises en ce qui concerne les écoutes téléphoniques par les services secrets ont déjà été abrogées par la Cour constitutionnelle. Quant à l'expression "procédure pénale accélérée", Fritjof Haft, professeur et avocat à Tübingen, explique combien elle modifie, en théorie, le rôle joué par l'avocat: "L'avocat ne prend connaissance de l'acte d'accusation qu'à l'ouverture de l'audience principale. Il n'est pas en droit d'émettre une opinion à ce propos.

Quant à la première contribution notable du défenseur à la procédure, c'est le plaidoyer final".
"La procédure accélérée ne répond absolument pas à ce que l'on en attendait", affirme Viktor Weber, vice-président du syndicat allemand de la magistrature. Fin 1994, le groupe de travail de Francfort consacré au droit pénal avait déjà rappelé que les lois existantes permettaient amplement à l'Etat de réagir de manière appropriée.
Le syndicat de la police a également fait connaître son opinion: "plutôt que des dispositifs à caractère policier", ce sont "en premier lieu des dispositifs à caractère politique" qui pourront permettre de maîtriser la criminalité organisée -du moins celle impliquant des étrangers. Et les policiers de proposer "l'intégration et un allégement du processus de naturalisation" comme moyens les plus sûrs d'empêcher les étrangers de glisser sur la pente de la criminalité.
A Bonn, seule Sabine Leutheusser-Schnarrenberger (FDP), ministre de la Justice, s'oppose à ce que soit franchi un nouveau degré dans l'escalade juridique. Elle campe fermement sur ses positions: la machine juridique ne doit être relancée qu'une fois que l'on aura évalué les expériences des derniers amendements. "Trop beau pour être vrai", s'exclame P.A. Albrecht. "Ce serait bien la première fois que l'on jugerait une loi pénale en fonction de ses résultats". Et si le ministre de l'Intérieur trouve un écho favorable à son appel à la généralisation des écoutes, "le glas aura sonné pour notre Etat de droit".

Jakob Augstein, Süddeutsche Zeitung, Allemagne

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