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Mafias : La pieuvre Cosa Nostra

Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

L'Américain Alexander Stille a publié en 1995 "Excellent Cadaver: The Mafia and the Death of the First Italian Republic", un livre sur la Mafia italienne très bien accueilli par le public. Son précédent ouvrage sur les Juifs italiens durant la Seconde Guerre mondiale a été primé plusieurs fois.


1989. Chute du Mur de Berlin. La police italienne enregistre une conversation entre un responsable de la Mafia sicilienne et son homologue en Allemagne.
"Dépêche-toi d'acheter dans la partie Est de la ville".
"Que veux-tu que j'achète?", demanda l'Allemand.
"Tout, rétorqua le chef, restaurants, discothèques, pizzerias, tout quoi".
La Mafia se mondialise. C'est dans les années 1970 que la Cosa Nostra italienne a remplacé la French Connection marseillaise comme principale courroie de transmission de l'héroïne entre l'Asie et les Etats-Unis. Dès les années 1980, les organisations criminelles italiennes collaboraient avec les cartels sud-américains spécialisés dans la cocaïne. La quantité de cette drogue arrivant en Europe passa de quarante tonnes par an en 1987 à 200 tonnes cinq ans plus tard seulement. L'Europe de l'Est -où biens immobiliers et entreprises s'achetaient à un prix dérisoire et où les lois et l'ordre s'étaient écroulés avec le communisme- était la région parfaite pour investir et blanchir l'argent de la drogue.
Il y a quelques années, je me promenais dans les rues de Prague avec l'ambassadeur d'Italie en République tchèque, quand celui-ci me montra l'un des innombrables immeubles en cours de rénovation. "La Camorra", me dit-il, faisant référence à la branche napolitaine de la Mafia. Un panneau de l'entreprise de construction basée à Naples était accroché sur les échafaudages. "Lorsque l'entreprise a commencé à travailler ici, me dit l'ambassadeur, leur représentant est venu me voir. Un homme charmant et très poli. En vérifiant les références de l'entreprise, j'ai découvert que celle-ci était liée à l'organisation criminelle napolitaine".
La Mafia peut-elle encore s'étendre? Son avenir dépend de la solidité de sa structure dans son pays d'origine, et c'est justement en Italie que l'organisation va devoir livrer sa bataille la plus rude. Lorsque le Parti Démocrate-Chrétien s'est effondré il y a trois ans, la Mafia a perdu son principal allié politique. Les juges Italiens en ont profité pour noircir la réputation de l'organisation criminelle. Mais celle-ci s'efforce aujourd'hui de renouer des liens avec les nouveaux partis politiques.

Contrôle des contrats publiques

Depuis son apparition au cours de 19ème siècle, la Mafia s'est toujours reposée sur ses relations politiques. Comme l'a déclaré le mafioso Tommaso Buscetta, qui témoignait récemment dans un procès contre la Mafia: "La Cosa Nostra a toujours cherché à bâtir des liens avec le pouvoir, que ce soit avec les hommes politiques, les juges ou la police. Ces personnes étaient les clefs permettant d'ouvrir toutes les portes".
Dans la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, les mafiosi ont cultivé des liens étroits avec le Parti Démocrate-Chrétien, qui remportait toujours les élections en Sicile. Il faut savoir que les dépenses publiques représentent 52% du PNB en Italie du Sud. La majeure partie de l'argent destinée aux travaux publics était détournée vers les entreprises de construction appartenant à la Mafia. "En Sicile, déclarait récemment un rapport parlementaire, la Mafia contrôle tous les contrats publics".
Mais ce système de pouvoir a commencé à se désintégrer à partir de 1992. En un peu plus d'un an, l'opération "Mains propres" a permis de lancer des enquêtes sur un tiers environ des membres du Parlement italien. Lorsque les deux principaux juges anti-Mafia, Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, ont été assassinés, l'indignation de l'opinion publique a permis d'accélérer le démantèlement du gouvernement.
Un phénomène sans précédent s'est ensuite produit: plusieurs centaines de mafiosi ont témoigné en faveur du gouvernement. La Mafia, qui n'avait connu jusqu'ici presqu'aucune défection, a vu pour la première fois certains de ses membres accepter de casser le vieux tabou et parler ouvertement des relations de complicité entre la Mafia et le milieu politique.
On a alors soudainement découvert des douzaines de gros bonnets qui échappaient aux autorités depuis des dizaines d'années; on a réussi à démanteler des réseaux entiers, à saisir des chargements de drogue et à faire échouer des tentatives d'assassinat. Les arrestations en Italie progressèrent de 46% entre 1992 et 1994 et le taux d'homicides dans l'ensemble du pays diminua de 42%, un taux incroyable.
Le fait que des milliers de personnalités officielles (juges, policiers, membres du Parlement et ministres du gouvernement) aient été accusés de complicité avec la Mafia est encore plus marquant. Des bandes enregistrées par la police sur table d'écoute ont révélé une discussion entre un ancien juge de la Cour Suprême et un avocat de la défense spécialisé dans les affaires criminelles: les deux se mettaient d'accord sur le jugement d'un mafioso. Un juge de Palerme a même décidé que Giulio Andreotti lui-même (sept fois Premier ministre) devait, lui aussi, comparaître pour complicité avec la Mafia.



BERLUSCONI ENTRAVE " MAINS PROPRES "


En Italie, les juges anti-Mafia décrivent comme un "moment magique" la période qui s'est écoulée entre les morts des juges Falcone et Borsellino en 1992 et le printemps 1994. Les vieux partis politiques se sont en effet effondrés durant cette période suite à divers scandales et le pouvoir judiciaire italien est devenu le bras principal du gouvernement.
L'élection du Premier ministre Silvio Berlusconi en mars 1994 a toutefois mis un terme à ce règne de la justice. Tout autre nouveau gouvernement aurait probablement aussi cherché à regagner une partie du pouvoir récupéré par la magistrature. Mais Silvio Berlusconi était particulièrement anxieux de couper les ailes du pouvoir judiciaire: sa propre entreprise, "Fininvest", était elle-même soumise à une enquête dans le cadre des accusations de corruption. "Nous devons rétablir l'équilibre des forces", a annoncé le ministre de la Justice du gouvernement Berlusconi, Alfredo Biondi, lui-même ancien avocat de la défense spécialisé dans les affaires criminelles.
Les réseaux du crime se sont réjouis d'une telle attitude et ont commencé à préparer leur retour. "Nous voterons pour Silvio Berlusconi", a déclaré officiellement Giuseppe Piromalli, l'un des principaux chefs de la Mafia en Calabre, durant la campagne électorale du printemps dernier. La récente diffusion de bandes enregistrées démontre la campagne active de promotion qu'a menée Giuseppe Mandalari, l'une des personnalités les plus connues de la Cosa Nostra, accusé d'avoir blanchi de l'argent de la drogue. Deux jours après les élections qui ont permis au "bon gouvernement" de Berlusconi de remporter cinquante-quatre des soixante-six sièges représentant la Sicile au Parlement, Giuseppe Mandalari était euphorique. "C'est fantastique, tous mes amis candidats ont été élus".

Le commentaire de Giuseppe Mandalari n'était pas une expression de vantardise gratuite. Ses conversations avec trois parlementaires élus ont été enregistrées. "Je n'ai pas de mots assez forts pour te remercier", s'exclamait sur l'une de ces bandes un sénateur nouvellement élu, employant le "tu" informel plutôt que le "vous" de politesse.
Lorsque j'étais à Palerme au printemps dernier, la police venait d'arrêter un homme soupçonné de meurtre et a découvert avec stupéfaction que le père de celui-ci était le chef de l'antenne locale du parti politique Forza Italia. Les juges pensent que cette antenne sert de couverture aux activités de la Mafia. Le père du criminel présumé a donc dû démissionner de son poste.
On ne peut évidemment pas rendre les partis politiques responsables des actes de tous leurs militants. Mais même un membre de Forza Italia aussi éminent que Tiziana Parenti, présidente de la Commission anti-mafia constituée par le Parlement, est consciente du problèm: "Ce mouvement politique, reconnaît-elle, peut, en raison de sa croissance rapide, facilement être infiltré par la Mafia ; les noms de certains membres de Forza Italia sonnent en effet comme des signaux d'alarme".
Pourtant, lorsque les bandes ont été diffusées, Tiziana Parenti n'a fait aucun effort pour censurer ses collègues parlementaires qui avaient manifestement accepté le soutien d'une personnalité éminente de la Mafia.

Ces liens étroits entre les réseaux du crime et Forza Italia ne sont peut-être pas le résultat d'un pacte préétabli. Les chefs de la Mafia ont en effet probablement réalisé que l'antagonisme naturel entre Silvio Berlusconi et la magistrature, généré par les enquêtes menées sur son empire Fininvest, nuirait de façon indirecte à la guerre menée contre les organisations criminelles. Berlusconi a en effet consacré une bonne partie des huit mois qu'il a passés au gouvernement, jusqu'au mois de décembre dernier, à limiter le pouvoir du corps judiciaire. "Les magistrats, a dit Berlusconi, ont détruit l'ancienne classe politique et ils veulent maintenant éliminer la nouvelle".
Il existe toutefois quelques éléments prouvant les liens directs entre les membres de la Mafia et ceux de l'empire Fininvest. En 1975, par exemple, Silvio Berlusconi a engagé un gangster sicilien pour s'occuper de son écurie privée. Il a licencié cet homme plus tard dans l'année, lorsque celui-ci a été arrêté pour kidnapping. Ce bandit a pourtant réapparu en 1980 dans une affaire de drogue, enregistré sur table d'écoute: il discutait d'un " contrat " indéterminé avec Marcello Dell'Utri, l'un des plus hauts responsables de l'empire Berlusconi et l'un de ses plus proches conseillers.
Salvatore Cancemi, ancien membre de la Commission qui dirige la Cosa Nostra et qui témoigne depuis peu contre la Mafia, a avoué aux juges que l'organisation avait contacté plusieurs nouveaux leaders politiques qui avaient accepté de supprimer les deux outils judiciaires anti-Mafia les plus efficaces mis en place en 1992; d'une part, la loi permettant de proposer des réductions de peine aux membres de la Mafia arrêtés en échange de leurs témoignages et, d'autre part, le dispositif qui visait à placer les mafiosi les plus dangeureux dans des prisons isolées, loin du reste du réseau criminel.
L'an dernier, durant les neuf mois de présence de l'équipe Berlusconi au gouvernement, des membres éminents du parti Forza Italia ont milité contre l'isolation " inhumaine " imposée aux accusés de la Mafia. "Il vaut mieux 1.000 criminels en liberté qu'un innocent emprisonné", a déclaré Pietro Di Muccio, le député en chef du groupe parlementaire de Forza Italia. Le ministre du Tourisme du gouvernement Berlusconi a même proposé de supprimer les prisons situées sur les îles pour rendre celles-ci accessibles aux fans du bronzing.

Même si beaucoup d'affaires lancées contre la Mafia après 1992 comparaissent aujourd'hui devant le tribunal, la carrière politique de Berlusconi n'est pas terminée, loin s'en faut. Il semble au contraire déterminé à reprendre le pouvoir, et sa coalition de centre-droite a de fortes chances de remporter les élections qui devraient se tenir l'année prochaine.
Si Berlusconi souhaite rejoindre les grands leaders politiques mondiaux, il devrait clarifier sa position par rapport aux réseaux criminels et, surtout, rendre totalement accessibles les différents documents financiers de son empire, si complexe et si secret. Une transparence totale de Fininvest permettrait peut-être de calmer les soupçons qui règnent dans les esprits quant aux liens de ce gigantesque complexe avec la Mafia.
Deux tendances s'opposent dans la nouvelle classe de dirigants politiques en Italie: ceux qui veulent rompre définitivement avec un passé de collusion et de compromis et ceux qui sont prêts à accepter tous les soutiens, aussi suspects soient-ils. La tendance qui vaincra déterminera probablement si les récentes victoires contre la Mafia représentent un véritable tournant de la société italienne ou s'il s'agit d'une simple interruption de l'emprise mortelle du crime organisé en Italie du Sud.
Etant donné l'étendue internationale de la Mafia, l'ensemble du monde devrait se sentir concerné par cette évolution du monde politique italien.

Alexander Stille, USA

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