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    Economie

    M Chaabi et les cantines : Deux symboles pour un tournant

    Par L'Economiste | Edition N°:259 Le 19/12/1996 | Partager

    L'affaire Chaabi va-t-elle ravir la vedette à celle des détournements dans les cantines scolaires pour savoir qui sera l'histoire emblématique du changement de phase historique du Maroc? Les paris sont ouverts, mais d'abord il faut bien comprendre pourquoi ce qui était admis avant est condamné aujourd'hui.


    CES histoires n'arrivent pas par hasard et elles sont plus que de simples faits divers. Si les cantines ne s'étaient pas heurtées au problème du financement international, elles auraient rencontré autre chose barrant la route aux détournements: un scandale de malnutrition rurale, un empoisonnement collectif... C'est la logique de la situation. De même si M. Chaabi n'avait pas inconsidérément ouvert le feu sur la privatisation, il aurait rencontré d'autres barrages sur sa route: les investigations pour savoir d'où vient l'argent de ses investissements massifs en Egypte, les campagnes de recouvrement plus musclées de la CNSS, ou encore un fournisseur mécontent de voir disparaître les actionnaires d'une société non dissoute. C'est encore la logique de la situation qui joue.

    Quand il fallait contourner


    A la fin des années 80, les fonctionnaires de l'Education Nationale contournaient les réseaux mafieux des cantines pour essayer de nourrir, autant que faire se pouvait, les enfants pauvres. Dans les années 80 encore, les fonctionnaires du Ministère des Travaux Publics ont contourné le problème Chaabi pour pouvoir continuer les travaux du barrage de M'jara.
    On pourrait ainsi multiplier les exemples de stratégies de contournement pour réduire un problème que la société marocaine n'arrivait pas à résoudre de front.
    Aujourd'hui, c'est fini: l'immense majorité des patrimoines constitués dans les années honorablement ou moins honorablement dans les années 60, 70 et début 80 sont passés à un stade économique supérieur d'organisation, qui les stabilise et les légitime. La campagne d'assainissement ne disait pas autre chose que la fin d'une phase historique. C'est pourquoi il est regrettable qu'elle ait aussi produit des dérapages. Ils l'ont affaiblie de l'intérieur au point que des observateurs se sont demandés si les dérapages n'étaient pas précisément voulus pour provoquer le retour en arrière, à la phase 2.

    Evolution en trois phases


    L'évolution du paysage économique et sociologique se fait selon trois étapes (Cf encadré) que l'on retrouve dans l'ensemble du Monde arabe ou sur le pourtour méditerranéen.
    La première se caractérise par un secteur public très développé, qui permet les promotions sociales des individus et qui ne tient pas vraiment compte des origines sociales ou géographiques. Inversement, la classe entrepreneuriale est très petite, soudée par des liens de parenté en son sein qui peuvent aller jusqu'à former des filières, plus ou moins identifiées par des critères ethniques. Le secteur public assure le leadership politique et idéologique. C'est l'époque de l'Etat «développeur» opposé au privé «profiteur». C'est aussi l'époque de la multiplication des règlements administratifs. Ils se présentent comme devant maîtriser l'exubérance spéculatrice du privé. En pratique, ils aboutissent à créer des rentes pour ceux des fonctionnaires qui détiennent le pouvoir d'octroyer ou de refuser diverses autorisations: importation, exportation, transport... S'y ajoute l'hypertrophie des marchés publics. Le privé dépend de ces règlements et marchés pour survivre, et ses capacités d'initiative sont alors orientées vers l'obtention des informations ou des relations sociales qui permettront de capter une ou plusieurs rentes de situation. Cela peut se faire de manière honorable ou moins honorable. La moralité publique ne condamne pas vraiment et l'opinion publique considère davantage la réussite que les moyens qui l'on y a apportés. C'est l'époque des «petites usines avec grandes villas», où les garanties bancaires sont plus sur le patrimoine personnel que sur les comptes de l'entreprise...

    Crash financier


    Cette phase se termine toujours de la même façon: la faillite de l'Etat et de la balance des paiements. La raison en est bien simple: pour accroître les capacités de contrôle il faut augmenter les charges budgétaires, tandis que les contrôles détruisent les capacités à produire des richesses pour entretenir le monde administratif. Des pays parviennent à retarder le moment de la faillite: revenus pétroliers ou bien application de régimes politiques totalitaires. Comme le Maroc n'avait ni l'un ni l'autre, le crash financier (1983) donnait le départ à la phase numéro 2.
    La remise en ordre se fait à marche forcée, les encadrements administratifs sont supprimés les uns après les autres. Pour l'Administration, les pertes de pouvoirs sont considérables et vont avec des pertes de revenus non moins considérables.

    Pour les entreprises privées nées dans la phase 1, c'est un complet recadrage qui commence: l'activité doit gagner dans le monde concurrentiel ce qu'elle tirait avant des rentes de situation. Des entreprises disparaissent corps et bien simplement parce que les marchés publics deviennent plus transparents ou parce que l'importation de tel ou tel produit devient possible par qui veut bien s'en charger.

    Les villas cessent de grandir


    L'histoire contemporaine des entreprises marocaines est jalonnée de ces cadavres, brillants avant mais dont on a aujourd'hui oublié jusqu'au nom. Les autres, la majorité, se transforment. C'est l'époque de l'introduction massive de la comptabilité, du management, de la transformation de grands patrimoines familiaux en holdings, plus faciles à gérer. Mais ces entreprises deviennent aussi incapables de vivre dans les situations floues.
    C'est l'époque où les villas cessent de grandir, mais où les usines au contraire s'étendent. Dans le même mouvement, les banques se mettent à l'analyse de projets tandis que les circulaires et notes administratives sont remplacées par des lois, obligées de suivre une procédure publique et transparente. Là où autrefois quelques telex envoyés en retard par un fonctionnaire permettaient de faire ou de défaire tout un secteur, l'appareil législatif tourne à plein régime. Il a même tendance au Maroc à s'engorger.

    La nature même du fonctionnement des entreprises et de l'Etat a bien changé. C'est durant cette période qu'apparaissent les tentatives politiques de stabiliser et légitimer les patrimoines. En général elles marquent une volonté d'inventorier. Au Maroc, plusieurs essais ont été faits mais le succès est mitigé. D'abord la proposition de loi, émanant de l'Istiqlal dans les années 80 («d'où as-tu eu cela?») se heurte à une interprétation qui la perd: à la place de l'inventaire, l'opinion publique comprend l'investigation, et comme nul ne se sent assez puissant pour garantir que le contrôle ne débouchera pas sur des règlements de compte, la proposition de loi meurt. Ensuite viennent les tentatives d'origine fiscale (réforme fiscale, identification, puis déclaration de patrimoine) qui poussent une vague d'entreprises vers la transparence. Management et fiscalité ont plus fait au Maroc que l'inventaire patrimonial. En Egypte ou en Jordanie, c'est le contraire.

    Immunité politique


    Parallèlement, le monde politique, dont l'instrument est l'appareil législatif, prend de l'envergure. Mais il offre une particularité: l'immunité, légale pour un mandat obtenu, plus diffuse lorsqu'il ne s'agit que de revendiquer l'appartenance à une famille politique.
    Pour les propriétaires d'entreprises qui n'ont pas su ou pas pu opérer leur transformation, c'est à la fois la perspective d'un droit d'asile et d'un pouvoir, certes limité, mais c'est le seul qui reste, de tirer un profit individuel de la structure de pouvoir. Dans le même temps, les partis politiques traditionnels ne sont pas assez forts pour faire le ménage parmi leurs nouveaux membres, lesquels apportent en outre des ressources financières que les militants n'ont pas. Phénomène paradoxal mais partout présent autour de la Méditerranée: alors que les partis politiques acquièrent du pouvoir via les parlements, ils en perdent en réputation dans leurs opinions publiques.

    C'est là que commence la phase 3: la compétition politique devenant plus vive, les partis font un ménage plus ou moins vigoureux dans leurs rangs. La prime va évidemment à ceux qui le font le plus vite et de la façon la plus crédible. C'est aussi à cete période qu'apparaissent des formules de financements de la vie politique, normalement assorties de contrôles de l'emploi des fonds. Parallèlement, les administrations, laminées dans la phase 2, cherchent à rééquilibrer leur part. Elles se régénèrent et s'inventent de nouvelles méthodes d'intervention en rapport avec les valeurs nouvelles. Elles se remettent au contrôle, mais au lieu d'un contrôle a priori pour régenter, elles développent des contrôles a posteriori, assortis de menaces de sanctions infiniment plus sévères, approuvées par le monde politique. C'est l'époque de la pénalisation fiscale, de la reprise en main du secteur public, de la transparence des marchés financiers... C'est l'époque où, avec ou sans l'aiguillon de la mondialisation, les entreprises privées sortent de leurs frontières nationales et affrontent sur leur marché domestique la concurrence internationale. C'est l'époque aussi, si l'appareil judiciaire est à la hauteur des enjeux, des procès anti-corruption ou anti-mafia. C'est l'époque également des réformes constitutionnelles, qui vont éliminer les zones d'ombre dans le monde politique, formées dans la phase 2. Sur beaucoup de ces traits, on reconnaît parfaitement le portrait du Maroc. Sur d'autres, ce sera une question... de temps, cette denrée rare.

    Quand les histoires marquent l'Histoire


    IL y a des constantes dans l'évolution du paysage économique d'un pays. A la lumière de travaux universitaires américains, mal connus au Maroc, toute l'Histoire et les histoires des affaires au Maroc prennent un sens bien précis. Un sens qui n'est pas le fruit du hasard. Un sens aussi qui permet de relativiser ce qui sur le moment paraît insurmontable.
    Les investigations les plus poussées dans ce domaine de l'analyse historico-économique sont certainement celles conduites par l'équipe du Pr Henri Moore, de l'Université du Texas(1). L'évolution du monde arabe suit un schéma en 3 phases: l'établissement des patrimoines à l'abri des protections politico-administratives (phase 1), ensuite, ils se légitimisent en entrant dans la gestion moderne et transparente (phase 2), enfin les retardataires dans ce processus de transparence sont sanctionnés (phase 3). Dans les années 80, trois pays arabes seulement étaient vraiment avancés: le Liban, la Jordanie et l'Egypte arrivaient en phase 3. La Tunisie et le Maroc étaient alors en phase 2. Actuellement, le Maroc est en mouvement pour s'installer dans la phase 3.

    Les cantines scolaires ou l'affaire Chaabi signalent le passage à la phase 3, parce qu'elles résistent encore aux nouvelles règles sans recueillir l'approbation de l'opinion publique. Ainsi n'est-il pas un hasard que, pendant dix ans, les détournements dans les cantines scolaires aient été admis, sous le couvert des «équilibres politiques dans l'enseignement». Mais aujourd'hui ils sont mis à jour par des enquêtes de la police et de la gendarmerie comme par les enquêtes de la presse(2). Ce sont des pans entiers de la société qui se mettent en mouvement pour passer à la phase 3. Les résistances sont encore fortes, puisque la Justice renvoie le dossier et qu'une partie citée est abritée derrière une immunité parlementaire, mais, à moyen terme, les résistances n'ont que très peu de chances de réussir.

    Nadia SALAH


    (1) L'auteur de ces lignes a eu l'avantage de participer aux travaux de cette équipe.
    (2) L'Economiste, puis La Nouvelle Tribune, Libération, L'Opinion... ont d'ailleurs joué un rôle majeur dans la reprise de cette affaire qui avait été enterrée.

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