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    L'Irak «libanisé», entre anarchie et dictature
    Par le Colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:2292 Le 07/06/2006 | Partager

    Le colonel Dufour, qui a donné, le 16 mars à Casablanca, une conférence sur «les nouvelles formes de la guerre» (cf. L’Economiste des 16, 17 et 20 mars 2006; www.leconomiste.com), est officier de carrière dans l’armée française, ex-attaché militaire au Liban, chef de corps du 1er régiment d’infanterie de marine. Il a aussi poursuivi des activités de recherche: études de crises internationales, rédacteur en chef de la revue Défense… et auteur de livres de référence sur le sujet dont La guerre au XXe siècle, Hachette 2003; Les crises internationales, de Pékin à Bagdad, Editions Complexe 2004SI l’on compare l’Irak en 2006 au Liban de la guerre civile, la ressemblance est saisissante. Il n’est que d’observer la multiplication des milices, au service de tel ou tel ministre, parti ou faction, et l’incapacité dans laquelle se trouve l’Etat de les interdire, encore moins de les désarmer. Un autre point commun est la présence en Irak d’une force étrangère qui bombarde et tue des civils sans trop de retenue, comme la Syrie et Israël au Liban. Avec toutefois une différence: mercredi dernier, Nouri Al-Maliki, Premier ministre irakien, dénonçait le «massacre odieux» de civils à Haditah(1), perpétré par une unité de Marines le 19 novembre 2005, et condamnait très fermement les «attaques quotidiennes contre des civils» commises par les troupes américaines. Ces déclarations sont singulières émanant d’un homme tout dévoué à Washington. Au Liban, sous la botte damascène, tout auteur de protestations semblables eût été aussitôt assassiné. L’Amérique ne se comporte pas comme la Syrie. Pour autant, on ne saurait être optimiste s’agissant du but poursuivi par M. Bush en Irak : au lieu de la démocratie, l’anarchie prévaut. Depuis des mois, Américains et responsables irakiens s’efforcent de mettre de l’ordre dans les rangs de l’armée et de la police dont divers membres entretiennent des liens étroits avec des groupes d’insurgés et où les exécutions pour cause d’appartenance à une confession plutôt qu’à une autre sont fréquentes. Il y a pire. En janvier dernier, si l’on en croit les résultats d’une enquête américaine(2), quarante-deux hommes de la 16e brigade, dépendant non des ministères de l’Intérieur ou de la Défense mais de celui du Pétrole, chargée de protéger un oléoduc dans le sud de Bagdad, ont été arrêtés pour avoir commis plusieurs douzaines de meurtres, y compris celui de leur colonel. Une année durant, ces hommes, ni policiers, ni militaires, mais tout de même miliciens au service de l’Etat, ont agi tel un escadron de la mort, coopérant avec les insurgés tout en exécutant les fonctionnaires trop portés à obéir aux ordres du gouvernement. Là réside un des énormes problèmes rencontrés en Irak. Chaque ministère a sa propre milice, très médiocrement encadrée et que ne contrôle aucune autorité réglementaire ou judiciaire. Les efforts des Américains pour armer, former et encadrer des dizaines de milliers de soldats et de policiers n’ont pas pu empêcher l’émergence simultanée d’un nombre équivalent de miliciens de tout poil. Il est en Irak une véritable galaxie de groupes armés, aux loyautés divergentes, aux priorités contradictoires, à la moralité pour le moins sommaire. Auteurs d’innombrables exactions, ces groupes armés accélèrent le glissement du pays vers un invraisemblable chaos. Inutile de chercher des lignes claires de séparation entre l’armée, la police et les milices, il n’y en a pas. A peu près rien ne différencie les tueurs des soldats ou des policiers. Ces derniers sont 145 000 auxquels il faut ajouter 150 000 miliciens de toutes obédiences, parfois revêtus d’uniformes réglementaires, certains sunnites, d’autres chiites ou kurdes, quelques uns agissant avec le soutien tacite des autorités, comme c’est le cas des membres de la brigade Badr(3). Et les uns et les autres, s’ils combattent parfois les insurgés, organisent aussi des détournements massifs et fructueux de pétrole(4), ou se spécialisent dans le meurtre, la torture, le kidnapping à moins qu’ils ne choisissent de régler des comptes entre partis politiques. . Désordre absoluJour après jour, de très nombreuses femmes viennent se plaindre de la disparition de leur mari ou de leurs fils, enlevés le plus souvent par des miliciens en uniforme et qu’elles ont retrouvés - quand elles les retrouvent – dans un fossé ou dans une morgue, mutilés, torturés, exécutés. La tâche qui revient aux nouveaux responsables irakiens est énorme. Il leur faut supprimer les milices, donc les combattre et les soumettre. Comment ne pas douter que ces ministres aient les moyens politiques, humains et financiers nécessaires pour remplir leur mission, comment ne pas craindre que leur courage fasse défaut, tant les risques personnels sont grands ? Il n’est plus temps en Irak de redouter une guerre civile où deux camps structurés s’affronteraient pour la conquête du pouvoir ou le triomphe d’une hypothétique révolution. Le conflit irakien se transforme en un désordre absolu. Tout le monde lutte contre tout le monde mais personne ne sait qui est qui, ni pourquoi il se bat. Parler de démocratie ne revêt plus aucune signification. En Irak, le choix n’est pas entre un gouvernement démocratique et une dictature, mais entre l’anarchie, qui est la dictature des individus, et une dictature d’Etat, évidemment temporaire, éclairée de préférence, qui imposerait le désarmement, fusillerait les porteurs d’armes, rétablirait un ordre élémentaire. Voulant fustiger le nazisme destructeur, Antoine de Saint-Exupéry avait écrit que si «la vie crée l’ordre, l’ordre ne crée pas la vie» ; il aurait pu ajouter «le désordre non plus»! Que la coalition quitte ou non l’Irak, le chaos est là que nul pour l’heure, irakien ou étranger, n’a les moyens de surmonter. Plus encore peut-être qu’au Viêt-nam, l’Amérique en Irak connaît un épouvantable échec dont les retombées dramatiques sont encore tout juste perceptibles.


    Les Irakiens sous les armes

    Dans cet Irak nouveau, conçu pour servir d’exemple démocratique à tout le Moyen-Orient, porter une arme demeure un des très rares moyens de gagner sa vie.Au 1er juin 2006, les chiffres du Pentagone sont les suivants, à l’exclusion des membres de la coalition et des sociétés privées de sécurité, non irakiennes, qui les assistent:. Ministère de la Défense : 117 800 dont- Armée de terre: 105 300- Unités supplétives: 9 600- Forces spéciales: 1500- Marine: 800- Armée de l’Air: 600. Ministère de l’Intérieur : 145 500 dont- Police: 101 100- Police nationale: 22 600- Surveillance des frontières: 21 300- Protection des personnalités: 500. Milices dépendant de 27 autres ministères: 145 000. Gardes privés de sécurité: 50 000. Milices privées: 10 000 hommes (estimation)

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