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    Culture

    Le processus d’obéissance: Du plaisir au crime
    Par Boris CYRULNIK

    Par L'Economiste | Edition N°:2292 Le 07/06/2006 | Partager

    «Je veux une jeunesse athlétique qui n’aura pas reçu la moindre éducation intellectuelle, si ce n’est l’apprentissage à l’obéissance».Quand Hitler, en 1936, a organisé son discours autour de cette idée, tout le monde l’a approuvé puisqu’à cette époque, l’obéissance était sacrée. Toute la société était organisée autour de cette vertu. Il était impensable de faire l’école buissonnière, de se rebeller contre la loi du père ou de ne pas marcher à la mort comme l’ont fait des régiments entiers pendant la guerre de 14 où les hommes n’hésitaient pas à se faire tuer pour exécuter un ordre stupide. Cette obéissance qui massacrait les individus d’un groupe donnait un pouvoir faramineux au chef de ce groupe puisqu’il savait que rien ne les arrêterait sauf la mort. D’ailleurs, même après la mort, ils continuaient à lui donner du pouvoir puisqu’en devenant martyrs, ils galvanisaient encore plus les survivants qui, à leur tour, ont marché à la mort.. La drogue de la soumissionIl y a un plaisir étonnant à se soumettre à l’homme à qui l’on donne ainsi un pouvoir sans limite. «Il est fort grâce à moi», pourrait dire le martyr. «En obéissant, je participe à son triomphe», telle est la conséquence d’une soumission aveugle. Tout discours qui prône une telle allégeance avoue son enjeu totalitaire.Bien sûr, sans obéissance, on ne pourrait pas faire de société. La violence réglerait le moindre de nos rapports où l’un des partenaires prendrait le pouvoir par la domination, la force physique, l’emprise psychique ou une loi inexorable. Le dominé dans ce cas attend l’occasion de prendre sa revanche dans une violence sans fin. Il faut donc obéir afin de vivre ensemble sans que chacun cherche à détruire l’autre. Mais il y a une autre manière de structurer une société, il suffit que les deux rivaux s’associent pour donner le pouvoir à un tiers et que l’obéissance aussitôt devient transcendantale: en renonçant à une satisfaction immédiate, la soumission permet aux partenaires de créer un délicieux sentiment d’appartenance et d’adoration d’un chef à qui les fidèles donnent tout le pouvoir.Beaucoup de dictatures se sont fondées ainsi, grâce à la soumission librement consentie. Dans un premier temps, c’est un curieux plaisir que donne le sentiment d’obéir pour appartenir. Quand les jeunes gens flottent sans engagement dans la vie, sans rêves et sans groupe social, ils sont heureux d’entrer dans une secte ou dans un parti à l’idéologie extrême. On y récite tous en même temps la parole du maître, on se sent proches quand on exécute tous en même temps les mots et les gestes qui nous permettent d’habiter un même monde et de le partager. Ennoblis par l’obéissance qui leur permet de côtoyer le maître, et remplis de générosité puisqu’ils partagent les mêmes souffrances, les soumis n’ont plus conscience de ne plus s’appartenir puisqu’ils appartiennent au groupe qui donne sens à leur vie. Alors, commence le sentiment de vide et de dépersonnalisation de ceux qui découvrent plus tard qu’ils se sont fait posséder. Comme pour la drogue, se soumettre à une idée, à une cause ou à un homme, donne une lune de miel, mais la descente est triste. Les repentis le disent ainsi, mais c’est trop tard, le crime a été commis et l’extase des premières années se paye plus tard de biographies désabusées.Pour se sentir bien après le crime, l’idéal dans les deux cas, le processus brûlant et le processus froid (voir encadré), consiste à légitimer la violence. Alors, les extrémistes se font complices et chacun, se prétendant agressé par l’autre, se pose en victime et évoque la légitime défense. C’est le plus innocemment du monde, souvent même au nom de la morale, que toutes les formes de terrorisme se soumettent à leur idole afin qu’il soumette les ennemis complices.En plus de son bénéfice social, la soumission possède un énorme avantage émotionnel. On est sécurisé quand on récite quelques slogans philosophiques du maître, on se sent en affection quand on côtoie des frères qui savent comment vivre dans le monde et comment le penser. «Quand je suis arrivée dans le bunker (d’Hitler), j’ai tout de suite ressenti un sentiment de sécurité», disait Traudl Junge, la gentille secrétaire d’Hitler. «C’était mon chef. Avec moi il était attentionné», ajoute Rochus Misch un de ses fidèles gardes du corps. La rébellion devient douloureuse quand elle oblige à renoncer à de tels privilèges.Entre la violence spectaculaire du terroriste qui tue et se tue pour donner le pouvoir à un commandeur et la violence tranquille du chef de bureau qui tue pour grimper un échelon supplémentaire vers le pouvoir, peut-être la moins mauvaise solution consiste à prévoir une institution qui permet de critiquer l’institution? On appelle ça un débat, c’est passionnant et bien plus difficile qu’un combat. On risque de parler encore longtemps de la soumission qui mène au pouvoir. L’obéissance est nécessaire afin de vivre ensemble, mais abusive quand elle dépersonnalise l’individu qui aime se sacrifier pour le pouvoir d’un chef.


    Merveilleux processus criminel

    Les terroristes connaissent souvent ce processus qui vise au pouvoir grâce à la soumission et même à la mort ou à l’amertume de celui qui plus tard se sentira escroqué.Beaucoup d’adorateurs d’Hitler et de Staline ont connu ce merveilleux processus criminel. Dès qu’ils ont dégrisé, ils ont été étonnés d’avoir pu adorer ces despotes. Ainsi fonctionne l’amour de la mort que les terroristes donnent ou reçoivent, peu importe.La violence terroriste est brûlante, explosive et spectaculaire puisque c’est sa manière d’imposer sa volonté. Mais il existe aussi une violence froide, insidieuse et tenace qui, elle aussi, sacralise la soumission: c’est la violence institutionnelle! Michel Foucault nous expliquait que toute institution trop solidement fixée évoluait spontanément vers la perversion. Quand un pouvoir n’est ni contesté, ni contestable, les employés qui renforcent l’autorité se soumettent au règlement afin que l’institution marche mieux, mais, à la différence des terroristes qui aiment la mort et se croient révolutionnaires, ces soumis là obéissent afin de grimper dans la hiérarchie. Ils n’aiment pas la mort, et participent pourtant à une institution qui tue la vie en la sclérosant. Ils ne veulent pas prendre le pouvoir en infligeant la terreur et la destruction, ils veulent simplement grimper dans l’échelle sociale sans remettre en cause ses valeurs. Ils l’acceptent, ils s’y soumettent afin de prendre une part du pouvoir pour eux-mêmes alors que les terroristes sectaires aspirent à la mort pour donner le pouvoir à leur idole. La violence froide peut être considérée comme une autre forme de terrorisme puisque, d’une simple signature ou d’un tampon de bureau, elle peut mener à l’interdiction d’école, à l’entrave sociale de centaines de milliers d’enfants ou à l’élimination de tout un groupe social. La forme froide du terrorisme, souvent plus efficace que la forme brûlante, est difficile à repérer. On en prend moins conscience et les terroristes de bureau s’en culpabilisent rarement.

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