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    Politique Internationale

    L'Europe victime de son histoire?

    Par L'Economiste | Edition N°:9 Le 29/12/1991 | Partager

    · Le travail des médias masque les vrais problèmes
    · Droits de l'Homme au Maroc: "ce qui compte, c'est que le débat soit devenu public"

    M. Claude Cheysson est un personnage, au sens plein du terme: homme politique, responsable européen, impliqué dans la vie sociale à des titres divers notamment auprès du quotidien Le Monde ou d'associations de secours à l'enfance, ... Ecouté, sinon entendu des Grands en dépit des différences de sensibilités politiques, M. Cheysson livre en exclusivité pour les lecteurs de L'ECONOMISTE, ses observations sur "le monde qui va". On notera particulièrement sa façon transversale d'observer les hommes et les événements, enchaînant les analyses sur la presse et leur influence sur la construction européenne, en passant par les fondements oubliés de l'Europe du Moyen Age. Ces observations lui servent à analyser les Droits de l'Homme et l'évolution des mentalités au Maroc, ou les embûches de la construction de l'UMA. Au passage et sans avoir l'air d'y toucher, il offre un renouvellement des concepts pour la sensibilité socialiste face au triomphe du libéralisme.


    L'Economiste: Quelle est cette langueur de fin d'époque qui s'empare de la vie politique interne en Europe alors que les événements mondiaux sollicitent l'imagination?
    M. Claude Cheysson: Les partis politiques sont déconsidérés; on a oublié qu'il y avait un parlement ...

    - Ont-ils démérité?
    - Qu'est-ce que cela veut dire avoir démérité dans ce cas? Je m'interroge. Le rôle d'un parlement tel que l'ont voulu les gens de la Révolution est d'informer, faire en sorte que les décisions ne soient pas prises dans le secret, uniquement par les puissants du secteur public, c'est-à-dire du gouvernement, ou les puissants du secteur privé. Rien de cela n'est plus fait par les Parlements en Occident. Ce sont les médias qui informent. Ce sont encore les médias qui impressionnent l'exécutif, qu'ils soient patrons d'entreprise ou ministres.

    - Est-ce une bonne ou une mauvaise chose?
    - Ces médias sont complètement dominés par la télévision où, par nature, l'information n'a ni mémoire ni perspective. Ce sont des nouvelles brutes puis on passe à autre chose, si le lendemain on revient sur le même événement, on le fait en revenant à zéro.

    - Si la nature de l'information télévisée est de n'avoir ni persective ni mémoire, et s'il y a un besoin d'informations pour éviter d'occulter les décisions, alors on aurait dû voir se créer des formes médiatiques à mi-chemin entre l'information brute et la revue de recherche universitaire, or ce n'est pas le cas?
    - Vous reposez le problème de la presse écrite. Or, on lit de moins en moins la presse. Du coup les agences de presse, qui sont la base de l'information, s'orientent vers la télévision et travaillent sur l'instantané. Elles vérifient mal leurs informations, ne rapportent pas ce qui a été dit la veille ou par d'autres. Elles veulent "passer" et vite. Le phénomène CNN est fantastique. C'est d'une qualité remarquable, mais sans mémoire. Je trouve cela dangereux.

    - Cela ne voudrait-il pas dire que les attentes des gens ont changé et qu'il faut offrir une forme adaptée d'informations, même si les élites s'en plaignent?
    - Quand une situation se renouvelle dans l'histoire c'est qu'il y a quelque chose à chercher, et surtout quant elle se renouvelle avec un contexte différent. La manière dont la presse a traité le démarrage des événements de l'Est est proprement hallucinante. Elle n'a pas vu que ces événements correspondaient à des événements plus anciens, voire très anciens comme pour la Yougoslavie, la frontière de l'Empire ottoman ou encore celle de l'ancien Empire germanique. Quand on a cette référence il devient évident que l'Allemagne allait modifier ses priorités sans en référer à ses partenaires européens. Ce sont des évidences quand l'information a une mémoire et des perspectives.

    - Quand ces remarques sont dans la bouche d'un Européen tel que vous, elles exigent plus d'explications. Voulez-vous dire que vous doutez de l'avenir de l'Europe Communautaire en accusant tout net l'Allemagne d'avoir le réflexe du Saint Empire Germanique?
    - Tout de même on était habitué à avoir un processus de concertation communautaire! Alors quand l'Allemagne annonce si tôt sa reconnaissance de la Croatie et la considère comme naturelle, historique-ment, admettez que cela est redoutable.

    - Y compris après Maastricht?
    - Je vais prendre votre question autrement. Ce qui me paraît émouvant c'est que d'un côté l'esprit communautaire tente de créer une nouvelle référence. Prenons une parabole. Il y a en Europe, comme dans le monde, des "bassins versants" historiques vers lesquels convergent les réflexes, les priorités. Il faut une énergie considérable pour les contrarier. La Communauté européenne est une tentative, réussie jusqu'à présent. Elle crée un nouveau "bassin versant" et nous sommes à contre courant de l'histoire en créant une unité entre la France et l'Allemagne. De même nous sommes à contre courant lorsque que nous voulons mettre ensemble la France et l'Espagne, ce qui n'est jamais arrivé dans l'histoire où au contraire la grandeur de l'une se construisait sur la faiblesse de l'autre. Or, c'est un complément indispensable au jeu franco-allemand. Je le répète, jusqu'à présent c'est une réussite.

    - Mais alors où sont vos craintes?
    - Elles sont dans le fait que la réunification de l'Allemagne menée tambour battant ne l'entraîne pas à porter ses efforts ailleurs que dans la Communauté. Il n'est pas question qu'elle en sorte, cependant ses regards, ses ambitions immédiates ne portent plus sur l'intérieur de la Communauté, mais sur l'extérieur, sur la Russie et les anciens territoires d'influence germanique. Voilà un exemple typique de la réapparition de l'histoire, à la faveur du désordre, dans un domaine où nous avons essayé de construire un nouveau bassin versant. L'absence de perspectives à l'information brute accroît le risque.

    - Mais alors quel est le rôle de Maastricht?
    - Il est déterminant dans la mesure où Maastricht reconnaît la dimension politique dans la construction communautaire. Par dimension politique je veux dire que les décisions économiques, commerciales et autres doivent être encadrées par la réflexion politique sur notre société.
    Le développement économique par la simple valorisation du marché engendre un nombre croissant "d'inutiles". Les statistiques communautaires sur les dix dernières années sont claires: le nombre de pauvres ne cesse pas d'augmenter, en dépit de la croissance globale. Les pourcentages d'augmentation du nombre de pauvres sont identiques aux pourcentages d'augmentation du PIB. C'est naturel et la décision politique est de refuser ce mouvement qui va uniquement au profit de ceux qui savent et qui peuvent contribuer au marché. Il est indéniable que si nous voulons agir de manière politique en faveur de pays proches nous devrons le faire en entraînant des contraintes pour l'économie. Les mesures prises en faveur de l'Europe de l'Est ne sont évidemment pas justifiées sur le plan économique. Or elles peuvent être redoutables sur ce plan.

    - Dans ces conditions, qu'apportent les accords de Maastricht?
    - Ils donnent un temps limité. Quand on décide d'aller vers l'Union monétaire et que contrairement à ce que désiraient les Allemands, il n'y aura pas union monétaire s'il n'y a pas cohésion politique et ce avec un temps limité. Automatiquement se pose le problème de l'égalisation du développement. L'Espagne a bien posé le problème. Il faut que les problèmes qui étaient traités au niveau national, le soient maintenant au niveau communautaire. C'est ce qui explique la création de ce fonds de compensation, lequel sera énorme et sera avant tout destiné à l'Espagne. Maastricht est important dans la mesure où il donne la primauté au politique dans la suite de la construction économique. C'est la confirmation du creusement du "bassin versant" autour duquel nous voulons que se développent les pulsions. L'Allemagne n'a aucun besoin d'aller plus loin dans la construction communautaire, pour répondre à l'appel de l'Est. Cela limiterait même ses capacités d'actions.

    - Dans cinq ans, quel sera le bassin versant qui dominera en Europe?
    - Il faut que ce soit le nouveau, mais je ne vous dirais pas que je suis optimiste. François Mitterrand voit les choses ainsi, d'après ce que j'en sais. J'en veux pour preuve sa fermeté à Maastricht, d'où la réaction de la presse allemande, qui a été épouvantable. Au Parlement européen, tous les Allemands, quelle que soit leur tendance politique, ont voulu faire passer un amendement qui renverrait les décisions de Maastricht aux douze gouvernements espérant ainsi que tout ce que leur Chancelier avait concédé à Maastricht serait revu. C'est tout à fait intéressant et c'est une illustration de ce que je vous disais sur les résurgences historiques et sur les bassins versants.

    - Une solution?
    - Aller de l'avant. Et compter sur les vieilles nations de l'Europe continentale. La poursuite de la construction européenne reposera sur les volontés espagnoles, françaises, allemandes et néerlandaises. C'est quelque chose d'important, les vieilles nations. Voilà un raisonnement qui est cher aux Marocains. Les pays nouveaux doivent attendre quelques siècles avant de devenir importants. C'est la différence entre le Maroc et ses voisins. On la retrouve ici cette frontière ottomane.

    - Vous avez été de ces Européens qui ont prôné le dialogue d'entité à entité, entre la CEE et l'UMA; vous voilà bien inquiet sur l'Europe et ce avec des arguments qui peuvent aussi inquiéter les Maghrébins, à cause précisément de cette frontière ottomane.
    - C'est vous qui le dites. De mon point de vue vous venez de cerner les risques. Cela veut dire que les Maghrébins vont devoir travailler dur. Le Maghreb existe pour trois pays essentiellement. Tous les efforts pour franchir le désert du Sahara ont échoué, donc je ne sais pas quel sera l'avenir de la Mauritanie. Quant à la Libye, ce pays n'existe que par son pétrole qu'on achète là. Restons donc sur les trois pays de l'Afrique du Nord. Leur capacité naturelle à former une entité est limitée. Il faut donc une volonté politique, qui malheureusement ne s'affirme pas souvent. J'ai beaucoup espéré que votre opposition commune à l'Europe, la nécessité d'exprimer en commun des revendications, permettraient de faciliter l'union. Il y a le passage du gaz, mais ce n'est pas suffisant. La volonté exprimée dans les discours n'a pas reçu d'application pratique, me semble-t-il. Je crois que l'essentiel est la construction d'intérêts économiques, pour constituer un bassin versant. Là il est possible que le travail avec la Communauté aide. Tous le désordre qu'il va y avoir en Europe de l'Est rend plus aisé et nécessaire le travail avec l'Ouest méditerranéen.

    - Pour vous, les Droits de l'Homme sont-ils des valeurs universelles uniformément applicables ou bien des valeurs certes universelles mais avec des contenus culturels, ou autres, différents?
    - Les gens de ma génération ont eu à souffrir profondément du non-respect des Droits de l'Homme, à une époque, en Europe. Ce sont donc des valeurs fondamentales, exprimées par les trois religions révélées, je dis bien religions. Ce sont des religions qui partent de l'homme. En cela, elles sont différentes des valeurs d'Extrême Orient où j'ai longtemps vécu. La société, sous forme de la famille ou sous des formes plus larges, est le point de départ. Pour moi et par référence aux valeurs de ce côté-ci du monde, les Droits de l'Homme sont le respect de l'Homme dans son identité, dans sa personnalité, dans son droit au développement, son autonomie, ... L'expression des Droits de l'Homme change selon le niveau de vie, selon les sociétés, selon l'histoire, selon le mode de production, ... Je dis bien expression.

    - Pour le Maroc, quel est votre analyse et votre jugement?
    - Je n'aime pas votre question. De quel droit jugerais-je?

    - Du droit d'user de vos droits de l'Homme!
    - Je n'appartiens pas à la société marocaine. Je suis un étranger, je ne peux qu'analyser. Il est incontestable que selon les termes en vigueur en Europe, il y a eu une amélioration. Les récentes libérations, le démantèlement d'un camp de l'horreur, ... sont des progrès. Que pour nous ce soit encore insuffisant est bien connu. Ce qui m'a frappé au cours de cette courte visite, c'est de voir à quel point ceci est maintenant du domaine de la discussion publique. Le journal "L'Opinion" titre sur ce thème, par exemple. Je suis stupéfait de la netteté du langage, pas encore sur tous les sujets, mais sur quantité de sujets qui autrefois étaient sinon formellement du moins en réalité interdits. On les considérait, il y a quelques années comme scandaleux. Ce point me paraît encore plus important que les libérations.

    - Pourquoi?
    - Parce que dans la mesure où l'on commence à parler de tout cela, on peut être sûr qu'il y aura beaucoup de progrès. Le fait que se soit un sujet de discussion avec un débat public, on peut être certains qu'il y aura d'autres progrès. Les Parlementaires que nous avons rencontré en ont parlé d'eux mêmes sans s'en cacher. Je ne sais pas si vous vous en rendez compte mais c'est un progrès par rapport à ce qui se passait il y a quelques années et par rapport à ce qui se fait dans la majorité des pays arabes et même par rapport à Israël. Nous essayons de leur en parler, mais ils évitent d'aborder la répression de l'Intifadah.

    - Nous parlions de presse et de la préférence pour l'événement au détriment de la situation. Or en matière de presse, les élites marocaines se sentent victimes de cette situation, ont-elles raison?
    - Cela ne sert à rien de se sentir victime. Il est sûr qu'elles en sont souvent victimes. Mais pourquoi réservez-vous cela aux élites marocaines? C'est le cas de toutes les élites mais à mon avis, les grands investisseurs sont toujours victimes de l'analyse événementielle.

    - Voulez vous dire qu'il faut être patient et que cela va passer?
    - Non, il faut se révolter contre l'analyse seulement événemen-tielle.
    Propos recueillis par

    ABSTRACT

    Les accords de Maastricht constituent une barrière aux tentations allemandes d'aller vers l'Europe de l'Est, conformément aux anciennes communautés formées au Moyen Age. Mais M. Cheysson se montre inquiet quant à l'avenir de la Communauté face à ces attractions germaniques.
    L'évolution de la manière de travailler prévalant dans les médias, notamment la télévision, aggrave les risques. Cette manière de travailler n'a en effet ni mémoire ni perspective. Le Maroc, s'il se sent victime du travail des médias, doit se révolter.
    Il y a encore beaucoup de progrès à faire pour les Droits de l'Homme au Maroc, mais M. Cheysson considère que le fait que le débat soit devenu une affaire publique est un progrès garantissant que d'autres suivront.

    Nadia SALAH

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