Culture

Il y a 150 ans, la guerre de Tétouan…
Par Mouna Hachim

Par L'Economiste | Edition N°:3414 Le 30/11/2010 | Partager

Compte tenu de l’ampleur des bouleversements qu’elle provoqua au Maroc tant sur les plans politique, économique que social, ainsi que de la dimension qu’elle revêtit en Espagne qui, la baptisée «La guerra de Africa», lui donnant ainsi une envergure continentale, il nous paraît intéressant de nous rappeler la Guerre de Tétouan.Nous sommes dans un contexte d’accroissement des ambitions coloniales, marquées dès 1830 par la prise d’Alger par la France, imposant au Maroc le devoir moral du combat par solidarité avec la résistance algérienne, suite au refuge de l’émir Abdelkader au Royaume en 1843 et dont la conséquence est la défaite cuisante à la bataille d’Isly, soldée par les accords de Lalla Maghnia traçant artificiellement les frontières et semant les germes des conflits ultérieurs.A la fin du règne du sultan Moulay Abd-er-Rahmane, précisément en août 1859, la tribu Anjra bordant la ville occupée de Sebta, excédée par les provocations des soldats espagnols qui avaient construit un fortin en dur y hissant leurs armes nationales procéda à la destruction de la borne frontière, prétextes à des escarmouches.Une plainte est alors portée à Tanger au représentant du sultan, Mohamed El-Khatib, par le consul général de l’Espagne qui en a fait une affaire d’honneur national, exigeant le châtiment des douze responsables comme réparation à l’outrage. Mais peu avant la lettre comminatoire, le sultan meurt le 28 août à Meknès. Son fils et successeur, Sidi Mohamed ben Abd-er-Rahmane, envoie à Tanger, afin de régler cet incident, Mohamed Zebdi comme plénipotentiaire, auprès de son représentant, sans résultat favorable, malgré la médiation de l’Angleterre (qui avait Gibraltar à défendre!); l’Espagne exigeant la cession d’une portion du territoire en avant de l’ancienne frontière, avant de déclarer, le 22 octobre 1859, officiellement la guerre.Concernant cette «réaction belliciste» du général Leopoldo qui fit «l’union sacrée» selon les mots de Charles-André Julien dans son ouvrage «Le Maroc face aux impérialismes», elle a pour motif officiel de laver l’affront, ce qui lui vaut d’être comparée de part sa démesure, à la fameuse anecdote du chasse-mouche du dey d’Alger.

L’attrait de nouvelles conquêtes territoriales
Daniel Eustache nous en dit, dans son «Corpus des monnaies alawites»: «En réalité, cette intervention au Maroc fut décidée par le gouvernement espagnol de Leopoldo O’Donnell, qui cherchait des diversions en politique extérieure pour faire passer au second plan les désordres intérieurs provoqués par les carlistes et les républicains, distraire les militaires de la politique et éviter ainsi la révolution». Cette guerre présentait de plus l’attrait de nouvelles conquêtes territoriales pour l’Espagne (qui s’était emparée en 1848 des Îles Jaâfarines) ne serait-ce que par l’extension des limites des villes de Sebta et de Melilla, cloîtrées dans leurs fortifications depuis leur occupation dans le sillage de la Reconquista. Cinquante mille hommes sont ainsi engagés avec à leur tête les trois généraux les plus célèbres du moment, explique Carlos Serrano Sánchez dans son ouvrage «La guerre d’Afrique et ses répercussions en Espagne» en précisant que «les moyens mis en œuvre indiquent une volonté de conquête».A Sebta sont débarqués dans un premier temps, comme le relate l’historien Ahmed ben Khalid Naciri dans son «Kitab Al-Istiqça», environ 20.000 hommes, tandis que du côté marocain avaient pris position le premier contingent formé d’environ 500 tireurs et 100 cavaliers sous la direction du caïd Mamoun El-Zirari, rejoint d’abord par près de 5.000 volontaires des tribus, puis quelques jours plus tard par 5.500 hommes de la troupe régulière, commandés par Moulay Abbas, frère du sultan et général de ses armées.Il serait fastidieux de narrer le détail des combats entamés de manière effective à partir du 20 novembre. Signalons juste de manière globale que les Marocains malgré leur bravoure reconnue et les tentatives acharnées pour arrêter la progression ne tardèrent pas à être submergés par le nombre, le matériel et l’organisation tactique des assaillants qui avaient mis dès le départ les ports de Tétouan, de Tanger et de Larache en état de blocus, avant d’occuper El-Findeq le 3 décembre, puis l’embouchure d’Oued Martil à la mi-janvier, arrivant ainsi aux portes de Tétouan.Les renforts de 32.000 soldats et de 9.000 cavaliers arrivés sur les lieux avec à leur tête Moulay Ahmed, fils du sultan, et les combattants de la ville et des tribus mobilisés à l’appel de la guerre sainte ne parvinrent pas à renverser la situation, ni à remporter la bataille décisive du 4 février et éviter le siège de Tétouan, étape ultime de l’expédition.Quelle nuit d’épouvante et de panique que celle vécut par la population de la cité sur laquelle était concentrés quatorze mortiers, cible des pilleurs pendant la nuit du samedi 4 février et toute la journée du dimanche ainsi que le décrit l’historien Mohamed Daoud dans son «Tarikh Tétouan». Le lundi matin, l’armée espagnole divisée en deux groupes était au cœur de la ville et son drapeau hissé sur le fort, salué par une salve de coups de canons. S’y joindront l’humiliation de voir le sanctuaire de Sidi Abd-Allah El-Beqqal se transformer en église sous le nom de «Nuestra Senoras de las victorias», les mosquées de la Qasbah et Jama’ El-Bâcha, devenir des magasins, de même que les toponymes arabes remplacés par des noms espagnols, ainsi qu’un ensemble de vexations liées à l’occupation de la ville qui va durer jusqu’au 2 mai 1862.Les premiers pourparlers ouverts dès le 11 février déboucheront sur une impasse au vu des conditions démesurées exigées par l’Espagne, contraignant la reprise des combats le 23 mars à Oued Ras tandis que Larache et Asilah étaient bombardées successivement les 25 et 26 février. L’artillerie lourde ne laissant aucun répit aux troupes marocaines, les Espagnols poursuivirent leur marche conquérante en direction de Tanger avant d’être arrêtés en chemin sur l’intervention de l’Angleterre.
«Une guerra granda, une paz chica»
La proposition de cessez-le-feu et le dialogue entre les belligérants aboutirent finalement au Traité de paix du 26 avril 1860 décevant certains appétits qui résument la situation par le slogan «Une guerra granda, une paz chica». Rédigé en seize articles, le traité stipule, principalement, l’agrandissement des limites de Sebta, l’octroi d’un établissement de pêche dans le Sud comprenant le territoire de Santa Cruz de Mar Pequena, des avantages et des garanties de commerce, des privilèges pour le culte religieux; et le versement en quatre échéances de deux mois, d’une indemnité de guerre de 20.000 douros (100 millions de francs or) en contrepartie de l’évacuation de Tétouan et de sa zone…Cette «clause dramatique pour le Maroc, et sur laquelle les Espagnols se montrèrent intransigeants» assécha le Trésor public marocain à la première échéance, explique Daniel Eustache. Un nouvel accord aboutit alors à l’engagement d’évacuer Tétouan au versement de la moitié de l’indemnité et à l’installation dans les ports d’agents espagnols pour «percevoir directement la moitié des 10% des droits de douane exigés à l’entrée des marchandises», tandis que le fameux emprunt anglais est par ailleurs engagé, remboursable en vingt ans, garanti par les revenus de la douane. En tant qu’importante ressource du Trésor, l’impôt agricole sur les cultures se trouve, poursuit le professeur Eustache, augmenté dès le deuxième versement de l’indemnité «dans des proportions considérables, jusqu’à 50% pour dépasser largement ce pourcentage les années suivantes, et pesa lourdement sur l’économie et la société rurale».Force est de reconnaître en substance, les conséquences désastreuses de cette guerre pour le Maroc dont elles contribuèrent à l’aggravation de la crise économique et sociale, entravant toute profonde réforme; tandis que de l’autre côté de la Méditerranée, certaines convoitises non comblées pouvaient se consoler avec l’idée que, l’Afrique était, désormais, le lieu par excellence de la manifestation de toutes les régénérescences…
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