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    Emma Bonino: La priorité de la diplomatie sera la démocratie

    Par L'Economiste | Edition N°:408 Le 25/12/1998 | Partager

    Surnommée «pasionaria», «femme de fer et femme de coeur», «le cyclone» ou «Calamity Jane», Emma Bonino est la commissaire européenne pour l'Aide Humanitaire. Elle est aussi en charge des dossiers de la pêche et de la consommation. De la Bosnie au Rwanda, en passant par l'Afghanistan, ce Don Quichotte de l'humanitaire fait entendre la voix de l'Europe en défendant les droits de l'Homme.


    - Question: Selon vous, quelles sont les grandes zones de conflit à prévoir pour l'avenir?
    - Mme Emma Bonino: Il y aura certainement de très longues crises qui sont aujourd'hui en germe, comme par exemple le Soudan. Le reste a déjà éclaté: les Grands Lacs, le Kosovo. Sans oublier l'Afghanistan, qui reste plus que problématique. Il faut voir quand et comment éclatent les crises politiques, qui vont avoir des conséquences humanitaires. Ce sont toujours les crises politiques qui ont des conséquences humanitaires fortes.

    - Comment imaginez-vous votre mission dans 20 ans?
    - J'imagine que je ferai exactement la même chose que je fais depuis trente ans, peut-être avec des instruments différents.

    - La Cour Pénale Internationale est née à Rome en juillet 1998. Vous vous êtes beaucoup engagée pour la création de cette instance. Etes-vous satisfaite de ce qui a été décidé?
    - Oui. Evidemment, cela pourrait être mieux. Mais vu l'état actuel de l'évolution de la communauté internationale, les éléments- clés que nous voulions, ont été établis à Rome. Il aura fallu une très longue et dure négociation. Mais le travail est loin d'être achevé, nous ne sommes qu'au début d'une procédure longue, controversée et complexe.
    Il faut avoir plus d'Etats signataires, ils sont aujourd'hui 57. Et il faut obtenir les ratifications des Parlements de tous ces pays. On a juste franchi le premier pas dans la création de cet instrument.

    - Qu'est-ce que cette Cour va apporter de plus par rapport aux instances qui existent déjà?
    - C'est un autre niveau d'instance. Au niveau international aujourd'hui, on a les deux tribunaux ad hoc, décidés par le Conseil de Sécurité en 1993. Mais ces tribunaux ont toujours des limites, la première étant qu'ils décident au cas par cas et que le risque qu'ils politisent ces décisions est toujours présent. Deuxièmement, ils sont établis par le Conseil de Sécurité qui est l'organisme le plus politique de toutes les institutions, et les pays qui ne siègent pas au Conseil de Sécurité ont toujours l'impression qu'on leur impose quelque chose. Mais ce qui est le plus grave, c'est qu'il n'y a aucune notion de dissuasion, puisque ces tribunaux ad hoc sont établis après que des violations graves aient été remarquées.
    Or l'un des éléments les plus dangereux aujourd'hui est ce sentiment d'impunité partout dans le monde. On s'est donné des institutions depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, on a tous beaucoup espéré du multilatéralisme, mais le scénario a changé. Aujourd'hui, la Russie n'est plus là, les Etats-Unis ont des problèmes et donc chacun se débrouille et fait ce qu'il veut. Ce sentiment d'impunité a comme conséquence que n'importe quel petit ou grand dictateur dans le monde pense pouvoir faire ce qu'il veut sans réaction adéquate de la communauté internationale. Pour la première fois, ce nouveau tribunal établi par traité est permanent, on peut donc attendre qu'il donne un grand signal de dissuasion et de prévention.

    - Vu votre expérience dans la Communauté Européenne, comment voyez-vous le rôle des politiques par rapport à l'action humanitaire?
    - On a parfois les mêmes objectifs, mais très souvent, on diverge sur la pratique et on a donc des comportements contradictoires. L'humanitaire peut faire beaucoup de choses, mais il ne peut pas assurer la sécurité des réfugiés ou des déplacés. Quand l'accès nous est interdit par des armées, nous ne pouvons rien faire. A moins que d'autres, qui ont les moyens politiques, financiers, voire militaires, n'imposent le respect de la loi internationale. Malheureusement, très souvent, ce dernier élément n'est pas présent.

    - Les combats pour les droits de l'Homme passeront-ils davantage par des individus ou par des institutions?
    - Je n'ai jamais vu bouger les institutions sans l'engagement déterminé d'individus organisés. Je crois beaucoup en les individus organisés en partis, en ONG.

    - Quel rôle vont jouer les organisations gouvernementales et les ONG dans la lutte pour les droits de l'Homme dans l'avenir?
    - La crise des partis politiques traditionnels a laissé un vide qui est aujourd'hui rempli par les ONG. Je ne vois pas en Europe de partis déterminés à s'engager dans des campagnes comme les mines antipersonnelles, le moratoire contre la peine de mort ou le tribunal permanent. J'espère que ce ne sera qu'un moment transitoire, et que tôt ou tard, les organisations politiques les plus traditionnelles se rendront compte de l'importance de ces dossiers.

    - Vous vous êtes beaucoup engagée en Afghanistan. Est-ce que vous croyez que les choses vont changer pour les femmes en Afghanistan?
    - Non, maintenant la situation est devenue encore plus compliquée avec des tambours de guerre entre l'Iran et l'Afghanistan. Les Talibans sont là avec leurs armes et la drogue, parce que quelqu'un les soutient. Donc c'est une responsabilité collective et non pas seulement celle des Talibans. C'est aussi l'indifférence de la communauté et le soutien actif de certains pays de la région, comme le Pakistan ou les Emirats Arabes.
    Si on veut une paix stable, la démocratie garantit le respect des droits de l'Homme beaucoup mieux que la dictature. Mais il y a toujours cette division entre la "realpolitik" et l'idéal politique. Et on a toujours les mêmes priorités qui sont économiques.

    - Quelles sont les mesures concrètes que vous proposeriez vous même pour améliorer les résultats dans l'humanitaire?
    - Il n'y a pas de mesures concrètes. Ce serait déjà révolutionnaire d'obtenir le respect des conventions qu'on a signées il y a 50 ans. Mais on a déjà fait un premier pas vers un tribunal international, ce qui aurait été impossible il y a 50 ans. Rendre la démocratie et les droits de l'Homme prioritaires dans nos relations internationales est la seule diplomatie réaliste que je puisse envisager. On sera plus efficace quand les buts seront les mêmes pour les humanitaires et pour la politique étrangère.
    Au Kosovo, on n'a pas évité la crise humanitaire, elle est déjà là. Quand vous avez 300.000 personnes déplacées, comment l'appelez-vous ? Maintenant on essaie d'éviter une catastrophe humanitaire due a l'hiver, si on en est capable.

    Propos recueillis par
    Dijana Sulic et Weronika Zarachowicz,
    (World Media Network)

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