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    Economie

    Corruption: Les masques d'un mal politique

    Par L'Economiste | Edition N°:238 Le 11/07/1996 | Partager

    Publique ou privée, petite ou grande, la corruption touche les pays pauvres, riches, socialistes et libéraux. Les sociologues l'expliquent, les économiste la découvrent, mais la corruption est un mal que seuls les politiques peuvent attaquer. L'association "Maroc 2020" et "le Cercle éthique des affaires" français ouvrent un grand débat.


    "N'acceptez que ce qui se mange et ce qui se boit", disait Philippe Le Bel à ses militaires et à ses fonctionnaires.
    Ce roi de France avait réintroduit l'administration, le contrôle des prix et le contrôle qualité. Il considérait que tout objet offert par la population, autre qu'alimentaire, était de la corruption.

    Cette anecdote montre combien le phénomène est relatif, complexe et surtout politique.
    C'est d'ailleurs ainsi qu'il est apparu au colloque "L'impératif éthique dans l'entreprise", organisé vendredi 5 juillet par l'Association "Maroc 2020" et le Cercle éthique des affaires français, où les personnalités marocaines se sont curieusement absentées.

    Le phénomène de la corruption tant dénoncé, omniprésent, est d'abord difficile à définir. "C'est le détournement d'un pouvoir politique, judiciaire, administratif au profit d'intérêt privé", se hasarde à dire M. Abdessalam Aboudrar, directeur de Team Maroc. Un policier véreux ou un élu local complaisant envers un fournisseur bénéficient d'un revenu sans travail, c'est-à-dire d'une rente de situation, terme cher aux économistes. Ceux-ci ne se sont intéressés à la corruption que tout récemment, après que le phénomène ait entaché la décennie de croissance des années 80.

    Les affaires sont les affaires, et il faut générer de la croissance, quels qu'en soient les moyens. D'où la corruption d'un fonctionnaire local pour obtenir un marché de TP, ou d'un dirigeant étranger pour construire un métro ou vendre des armes.

    Toute l'Europe s'y est mise. L'Italie saturée a, la première, manifesté sa réaction de rejet avec l'opération "mains propres". Ont suivi la Belgique, la France des socialistes qui épinglait les grands patrons, puis la France des libéraux qui se retournait contre l'Etat socialiste. Bref, la grande cause de la décennie est la corruption... des autres. Et curieusement, la corruption à l'export est tolérée par l'Europe: les "bakchichs" sont des charges déductibles des impôts des sociétés, même étatiques. Il n'y a que les Etats-Unis qui interdisent la corruption par un "Act". "Mais ils n'en ont pas besoin pour s'assurer une position dominante", dit un intervenant.

    La corruption est ici justifiée comme outil d'équilibre. Elle aurait même des avantages sur des mécanismes défaillants. Des sociologues expliquent que, dans les pays en développement, elle introduit de la flexibilité face aux blocages bureaucratiques des administrations créées sur le moule colonial.

    Corrompus et corrupteurs y sont même considérés comme plus entreprenants, et leurs pratiques permettent "l'accumulation du capital" sans lequel aucun développement n'est possible.

    Confusion des pouvoirs

    Cependant, malgré ces quelques "avantages", la corruption n'a mené qu'à des désastres dès lors qu'elle a été érigée en mode de gouvernement. L'exemple de pays riches comme le Nigeria et le Zaïre le prouvent.

    La corruption est donc condamnable du point de vue de l'efficience économique, au point de devenir un danger pour l'Etat en place. "Ce n'est pas un épiphénomène social. C'est un problème politique qu'il faut traiter par des solutions politiques", affirme M. Pierre Antoine Lozenzi, secrétaire général du service central de prévention de la corruption en France. C'est le niveau politique qui met en place l'arsenal répressif (loi et institution) et qui veille au respect de la sacro-sainte séparation des pouvoirs, laquelle permet aux juges de poursuivre les corrompus jusqu'au plus haut niveau: Tapie en France, Berlusconi en Italie... A l'inverse, la confusion des 3 pouvoirs, du politique et de l'économique, est le terreau de la corruption.

    Il faut donc rester vigilant, rompre la "loi du silence" et l'inertie qui se développent autour du phénomène.
    D'abord, il ne faut pas oublier une évidence, c'est que, pour la corruption, il faut être 2: le "couple corruptif" doit être repéré. Il se constitue d'un privé et d'un fonctionnaire (ou un élu) qui perd ses qualités fondamentales définies en droit français (dont le Maroc a hérité). Il s'agit de "la probité, de l'obéissance, de la discrétion".

    La dérive du fonctionnaire, avec celui qui est devenu le "client" du service public, commence. Attention alors à la valse à 4 temps, aux 4C = la convivialité (on prend un verre ensemble), la connivence (on conseille un prix pour l'appel d'offres), la compromission et la corruption. Aux 4C, M. Vigouroux, conseiller d'Etat français, ajoute les 4D: le fonctionnaire s'adonne alors à la discrimination (pas d'égalité entre les citoyens et pas d'intérêt général, autres grands principes de la fonction publique), à la dissimulation (à l'inverse de la thérapie de la transparence), à la dilapidation des deniers publics, le tout finissant par un désastre.

    Khalid BELYAZID

    L'arsenal juridique insuffisant

    La logique du business a tout prix ouvre la voie aux pots-de-vin et commissions. Mais à long terme, seule l'éthique est payante, affirme le professeur Mernissi.


    Les affaires et l'éthique peuvent-elles coexister? Telle est la question que s'est posé le professeur de droit, M. Mohamed Mernissi au début de son intervention lors du séminaire "Quelle Ethique pour l'Entreprise?" qui a été organisé par l'association Maroc 2020, le 5 juillet. La logique des affaires, "business is business" ouvre la voie à toutes les manoeuvres en vue de réaliser un profit à même de répondre aux besoins de l'entreprise en matière de développement économique. L'objectif étant de gagner plus d'argent, même s'il faut pour cela sacrifier tous les principes moraux.

    Ainsi, la moralisation des affaires peut être perçue comme un obstacle à une bonne gestion de l'entreprise. En effet, la conscience morale est placée en dernier lieu par les entreprises qui y voient un moyen inhibant la réalisation d'un bénéfice élevé. L'individualisme et le désir de s'enrichir participent de façon importante au renforcement des bases de la corruption.
    Pour pouvoir faire face à la compétition et préserver leur part de marché, les entreprises s'alignent sur les standards moraux les moins stricts. Bien plus, certaines d'entre elles se détachent de tous les principes en vue de réaliser leurs objectifs de croissance. Cette situation est la conséquence de la compétition devenue plus féroce en raison de la mondialisation des marchés, de la déréglementation et de la dérégulation.

    Le débat entre l'éthique et les affaires ne date pas d'hier. Cette question a fait l'objet de plusieurs réflexions depuis bien longtemps. M. Mernissi affirme que le christianisme a condamné la réalisation du profit de façon illicite, l'Islam en a fait de même. L'arrivée de Calvin a libéré les entreprises de leur sentiment de culpabilité développé par les Catholiques. Cependant, le problème de la licéité ou l'illicéité du taux de profit reste toujours posé.

    Insuffisance de l'arsenal juridique

    "L'opération d'assainissement est une opération maladroite et mal perçue, mais légitime et nécessaire", indique M. Mernissi. Il ajoute qu'une société devient corrompue lorsqu'elle perd ses repères. L'arsenal juridique marocain, lui, reste insuffisant pour contrôler la corruption au sein de la société. Les principes généraux du droit ne sont autres que la transposition de la morale. Et l'appel à la règle morale sert à affiner la règle juridique. Toutefois, la morale n'est respectée que quand elle constitue une règle juridique qui comporte une sanction.

    Néanmoins, l'éthique va au-delà du respect de la loi qui n'en est qu'un aspect. Aux Etats-Unis, les gens sont de plus en plus sensibles à l'éthique. Celle-ci est enseignée dans la plupart des écoles de commerce. La seule Harvard business school a reçu 30 millions de Dollars à cet effet. De même en Europe, l'éthique des affaires est enseignée dans les grandes écoles. Une nouvelle catégorie d'avocats a fait son apparition aux U.S.A. Il s'agit des "Angels advocates" qui se donnent pour but de défendre l'intérêt public. En France, les banques ont vu l'émergence des "déontologues".

    Au Maroc, la question de l'éthique a été relevée pour la première fois en 1989 à la fondation Al Saoud. Ensuite, l'association Ribat al Fath a traité le thème "Ethique et croissance économique" peu avant la campagne d'assainissement.
    M. Mernissi souligne que la corruption est un phénomène social qui a existé et qui existera toujours du fait de la pression sociale qui tend à en faire un phénomène "normal".

    Cependant, les normes éthiques doivent figurer au niveau de la politique générale de la société. En effet, celle-ci peut réussir tout en restant intègre. Il est vrai que l'éthique est coûteuse à court terme mais elle est "payante" à moyen et long termes.

    Rafik IKRAM


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