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    Chronique

    Hymne à Fatima Mernissi
    La femme qui a questionné les hudud

    Par L'Economiste | Edition N°:4662 Le 07/12/2015 | Partager

    Chercheuse et consultante en bioéthique et droits humains, Nouzha Guessous est ancienne professeure de biologie médicale à la Faculté de médecine de Casablanca, et chercheure associée auprès du Centre Jacques Berque. Dr Guessous a été présidente du Comité international de bioéthique de l’Unesco. Elle a aussi participé à la Commission consultative royale chargée de la réforme de la Moudawana (Ph. NG)

    II est des lectures qui constituent un tournant dans la vie du lecteur. C’est le cas de «Rêves de femmes» publié par feue Fatima Mernissi en 1994 et traduit dans plusieurs langues. Sa lecture est  venue alimenter mes interrogations concernant la question du débat socialement  licite ou illicite. C’était  d’une actualité brûlante au début des années 90 du fait des revendications concernant le statut des femmes au Maroc.  Les débats qui ont culminé en 1992 se focalisaient non sur la justesse et la pertinence  des revendications de révision de la Moudawana de 1958, mais sur la légitimité même d’en discuter. C’était de l’ordre de l’interdit au nom de la religion, un interdit même de penser qui s’est construit progressivement sur des lectures humaines de la parole divine du Coran, et sur des hadiths dont la véracité est sujette à débats, hors de toute analyse historique ou contextuelle.  Car c’est bien ainsi qu’un système de préjugés et de coutumes patriarcales antéislamiques a été canonisé par le fiqh et s’est institutionnalisé au point d’être sacralisé et considéré comme intouchable. Dans mon lexique maternel, les barrières à l’intérieur desquelles j’ai été élevée dans ma famille, à l’école et dans la société en général étaient cimentées par la triade de «hchouma, 3aib, hram». «Rêves de femmes»  est venu m’apporter majestueusement le mot  «hudud», signant pour moi l’écriture de Fatima Mernissi. Elle qui non seulement gardait dans ses écrits en langues étrangères certains termes arabes qu’il est difficile de traduire, et qui leur donnait une poésie singulière.  C’est là un art qu’elle maîtrisait et qui me ravissait et me ravit toujours.  Des «hudud Allah» édictés par le Coran révélé, le patriarcat aidé par la nomenklatura religieuse du Fiqh a érigé tout un système d’interdits pour et uniquement pour les femmes. Des siècles durant, des générations de femmes tentaient tant bien que mal  de se frayer un passage à travers ces hudud, vers le dehors, vers la liberté. Là est la magie de «Rêves de femmes». Véritable fresque de la société aristocratique fassie des années 40, où des femmes emmurées dans un «harem» se mêlent  à Asmahane et aux femmes européennes,  imaginées, fantasmées.  Un vrai  bal entre la promesse de la modernité qui était aux portes et  les «hchouma, 3aib, hram» qui enserraient les femmes  au nom des hudud. Je dois avouer que ma délectation littéraire se doublait de mon origine de Fès tout comme l’auteure,  avec les personnages et leurs expressions et exclamations qui résonnaient dans mes oreilles. Merci Lalla Fatima pour cette si belle contribution à la sauvegarde de la mémoire collective.
    Il est des œuvres qui défient les frontières géographiques et marquent leur époque. Chauvinisme à part, on peut affirmer que c’est le cas de Fatima Mernissi. Traduits pour certains en une quinzaine de langues, ses livres sont connus dans tous les continents; et le Maroc est associé à son nom dans les milieux académiques des sciences sociales.  Brisant  un des tabous les plus coriaces, celui  des dogmes et des croyances religieuses dont découlent des pratiques et des lois sociales des sociétés musulmanes, elle a poussé les hudud de la recherche par le questionnement de ce qui était considéré comme immuable. Imbibée de la culture et des traditions arabo-musulmanes, éduquée dans l’école des lendemains de l’indépendance avec tout ce dont elle était porteuse de rationalité et modernité, femme de surcroît, elle a passé les interprétations dominantes du référentiel religieux musulman au crible de l’histoire et des outils des  sciences modernes. Son livre «Le Harem politique, paru en 1987, a été considéré comme une bid’a.  Elle y a réinterrogé l’histoire, le présent et le futur des sociétés musulmanes, cheminement qu’on retrouve dans d’autres ouvrages tels «Sexe, idéologie et Islam» (1983) et «La Peur-modernité: Conflit Islam démocratie»( 1992). Par une approche de l’intérieur de la pensée religieuse musulmane, et partant des textes fondateurs (Coran, écrits des théologiens et histoire des musulmans), elle conclut  qu’il n’y a pas nécessairement d’incompatibilité entre l’Islam et  l’égalité entre les sexes. Figure incontestable du féminisme, Fatima Mernissi a marqué non seulement son époque mais aussi la pensée dans le monde arabo-musulman et interrogé la perception de ce dernier par les non musulmans. En ce sens, elle a marqué l’humanité.  
    Il est des personnes qui marquent ceux et celles qui les ont côtoyées. Parallèlement à sa carrière académique et littéraire, Fatima Mernissi a mené un travail de terrain avec la société civile par des Caravanes civiques; initié et dirigé des collectifs et ateliers d’écritures. En sociologue observant et analysant les mutations sociales, elle interrogeait les impacts que cela pouvait avoir sur le lien social en y associant des jeunes pour les inciter à la réflexion, la prise de parole, la recherche et la production. Outre son charisme et sa force de travail reconnus par tous, elle avait le secret d’initier et de fédérer des personnes d’horizons sociaux, économiques et culturels très différents. Elle brisait là aussi les hududs entre femmes et hommes, jeunes et moins jeunes, urbains et ruraux, intellectuels et manuels, chercheurs de disciplines différentes. «Une vraie tisseuse» selon l’expression de son collaborateur et ami, le psychanalyste Farid Merini, en référence au travail mené auprès des tisseuses de tapis de Taznaght. Fatima Mernissi nous a quittés le 30 novembre dernier. Elle a été et restera  une pionnière de la réforme de la pensée musulmane et une avant-gardiste de l’action pour la non discrimination et l’égalité entre les femmes et les hommes au Maroc et dans les sociétés musulmanes. Pour tout cela et pour sa liberté de penser, son audace intellectuelle, son engagement et son implication auprès des jeunes et des catégories sociales marginalisées, elle a promu le dialogue et ouvert des horizons de réflexion, d’analyse et d’action. Elle a repoussé les barrières de l’interdit, du non dit.
    Adieu  Grande Dame, vous êtes et vous resterez à jamais une de nos fiertés nationales. Merci pour tout ce que vous avez donné. Reposez en paix, nous continuerons à questionner les hudud!

    Rêves de femmes…. d’hier et d’aujourd’hui

    En lisant et relisant Rêves de femmes, je souffrais pour Mina qui était maqtu’a  (sans famille) et qui pourtant donnait tellement de hanan (tendresse). Je me retrouvais dans la détermination de l’enfant narrateur de se débarrasser  du hem (mélancolie, déprime) qui est différent du mushkil  (problème ) pour se consacrer au bonheur et à lui seul.
    Je me retrouvais dans Chama la révoltée qui interrogeait le taqlidi (tradition) en clamant (*): «Zaman (le temps) est la blessure des Arabes.  Ils se sentent bien dans le passé.   Le passé, c’est le retour à la tente de nos ancêtres disparus. Taqlidi est le territoire des morts. L’avenir est terreur et péché.  L’innovation est bid’a, criminelle!»… «…Je veux vivre dans le présent. Est-ce un crime?    Je veux sentir sur  ma peau la caresse sensuelle de chaque seconde qui passe. Est-ce un crime? Quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi le présent est moins important que le passé? Quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi Layali al-unsi (les nuits du plaisir) n’existent qu’à Vienne? Pourquoi ne peut-on avoir de Layali al-unsi dans la médina de Fès?»

    *Fatima Mernissi, Extrait de «Rêves de femmes. Une enfance au Harem », 1994

     

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