Société

Printemps de la dignité
Des victimes de violences dans la rue

Par L'Economiste | Edition N°:3925 Le 10/12/2012 | Partager
Elles réclament l’abrogation des lois contradictoires à La Constitution
Une chaîne humaine, du Parlement au palais de justice

Les femmes violentées réclament l’abrogation d’articles de loi qui sont en contradiction avec l’esprit de la Constitution. Textes, qui sont aussi contradictoires avec les conventions internationales, que le Maroc a ratifiées ou pas car, son statut de membre de l’ONU l'oblige d'appliquer

Les femmes n’en peuvent plus des violences faites à leur égard, ni des négligences qui les accompagnent. Elles l’ont fait savoir ce samedi 8 décembre à Rabat, dans une manifestation qui porte le nom de «Printemps de la dignité». Des centaines de femmes pour une vingtaine d’associations de lutte pour les droits des femmes se sont réunies devant le Parlement, dont l’Association des droits de la femme marocaine, l’Association Amal, l’Association Instat, l’Initiative pour la protection des droits des femmes, et tant d’autres encore qui travaillent d’arrache-pied dans l’ombre. Cette manifestation a connu plusieurs originalités, dans la présentation des doléances.
Ainsi, pour la première fois, ce sont les femmes qui souffrent de violences qui sont elles-mêmes sorties dans la rue pour crier leur indignation, soutenues par leurs associations. Celles qui n’avaient pas envie d’être reconnues par les caméras des télévisions nationales présentes pour couvrir l’évènement, ont préservé leur anonymat. Chacune d’entre elles est venue avec des listes de violences, et des histoires douloureuses. Ainsi, une femme de 66 ans, aveugle de surcroît, a été violée par trois jeunes de son douar. Aujourd’hui, ils sont tous les trois derrière les barreaux, mais cette dame a du mal à se reconstruire. Aucune aide ne lui est prodiguée, ni en tant qu’aveugle, ni en tant que femme violentée. Plus loin, Zhor raconte une blague qui fait sourire ses auditrices. Pourtant, son histoire n’est ni drôle, ni unique, ni même originale. «Je n’en pouvais plus d’être battue tous les jours, alors j’ai pris mes quatre enfants et je suis partie», après 20 ans de vie commune. Comment fait-elle pour vivre? Comme avant de divorcer, avec son salaire de femme de ménage, les aides des âmes charitables, et le soutien moral et judiciaire de la Fédération de la ligue démocratique des droits des femmes. Lorsque son ex mari travaillait, c’était pour fumer, pas pour subvenir aux besoins de sa famille. «Si je réclamais quoi que ce soit, j’était encore battue». En divorçant, elle espérait que la loi l’obligerait à subvenir aux besoins des enfants, ou le punirait pour les violences psychiques, physiques et financières. Mais elle n’a pas encore vu la couleur de l’argent de son mari, puisqu’il a  pris la fuite. «Si vous voulez le faire payer, il faudra d’abord l’attraper et nous le ramener», lui aurait-on répété à maintes reprises…
«Nous en avions ras le bol d’entendre dire que les associations féminines étaient gérées par des femmes aigries qui inventent des problèmes là où il n’y en a pas», à écouter les témoignages en chœur de plusieurs militantes. Mission accomplie. Un tour dans les rangs de ces femmes est plus utile que tous les argumentaires en leur faveur. La chaine humaine qu’elles ont formée du Parlement au palais de justice à Rabat n’est pas passée inaperçue, et ce symbole de solidarité est un pas de plus pour le combat contre l’imaginaire collectif qui préfère se réfugier dans le déni. Autre originalité qui a marqué l’évènement, ce sont les interludes artistiques. Chansons, lectures poétiques et pièces de théâtre ont raconté la souffrance de ces femmes d’une façon nouvelle.
Mais que veulent ces femmes encore ?
«Nous espérons que le gouvernement saura soutenir ces associations qui travaillent à contre courant, parfois hors la loi, pour protéger des citoyennes ». C’est en ces termes qu’Amal Ayouch, actrice de renom mais surtout marraine de Solidarité féminine, exprime ses attentes. Pour elle, le Maroc a changé, et le rôle des autorités consiste à accompagner ce changement, sans répression. «Et si cela doit se faire selon les préceptes de l’islam, alors retenons que notre religion nous enseigne qu’il faut vouloir le meilleur à son prochain, qu’elle nous dicte l’entraide, la solidarité, mais surtout l’ijtihad». Aïcha Chenna, figure du militantisme en faveur des femmes célibataires, ne mâche pas ses mots non plus. Elle va droit au but. Ce qu’elles veulent ? C’est l’abrogation d’articles de loi qui sont en contradiction avec l’esprit de la Constitution, mais aussi avec celui des conventions internationales, qu’elles soient ratifiées ou pas, puisque le statut de membre à l’ONU  oblige le Maroc. Aicha Chenna  cite nommément l’article 475, qui a soulevé la rue marocaine, et qui consiste à donner aux violeurs le choix entre la prison et le mariage, l’article 490, qui taxe les mères célibataires de prostitution pour avoir eu le courage de garder leur enfant, et l’article 446, qui stipule en termes crus que «l’enfant baâtard restera un bâtard», et que son père n’est pas obligé de le reconnaitre même si le test d’ADN est positif. Autant de lois iniques qui n’ont pas leur place dans une société qui prétend à la démocratie. Entre temps, 153 enfants naissent hors cadre du mariage par jour, et 27 bébés sont abandonnés à la naissance. L’avortement reste interdit, et une circulaire vient interdire la kafala des petits marocains par des étrangers, par peur qu’ils ne soient évangélisés. «Nous pourrions les faire suivre par nos ambassades». Mais non, ils sont condamnés au néant sur leur propre sol. L’Association marocaine des droits de l’Homme a aussi répondu présente au «Printemps de la dignité», car les violences à l’égard des femmes sont «une entrave au développement humain, et ont  un coût économique et social sur tout le pays», déclare Khadija Ryiadi, présidente de cette association. De son côté, la question qui lui tient à cœur est de savoir où sont passés des lois ambitieuses, dont un programme quasi complet, qui traite le problème de manière transverse, et qui est soutenu par l’Union européenne à hauteur de 45 millions d’euros. «Encore un projet qui finira sur les étagères des ministères? Encore de l’argent public qui sera dilapidé?», autant de questions auxquelles ce gouvernement devrait répondre, sans ambiguïté ni discours populiste. Où est la femme dans votre programme.

 

Rime AIT EL HAJ

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