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    Chronique

    Ecouter: «La musique, souvent, me prend comme une mer»
    Par Driss Alaoui Mdaghri, professeur et ancien ministre

    Par L'Economiste | Edition N°:3607 Le 02/09/2011 | Partager

    ... Poursuivons, aimable lecteur, une entreprise essayée, pour ceux qui ont bonne mémoire et que cela a intéressé, il y a deux ans avec quelques verbes du quotidien comme vivre, rire, voyager... Aujourd’hui Driss Alaoui Mdaghri vous propose d’autres verbes : manger, écouter, aimer, jeûner, enseigner, travailler, boire, rêver, créer, diriger, avoir, être… Ils feront l’objet de ces chroniques estivales et néanmoins ramadaniennes que l’allégresse vacancière, la sienne comme celle du lecteur, et la disponibilité ramadanesque mettront le lecteur, avec la gaieté légère du flâneur, sur des sentiers à explorer ou à redécouvrir.

    «La musique souvent me prend comme une mer!
    Vers ma pâle étoile.
    Sous un plafond de brume ou sous un vaste éther,
    Je mets à la voile.» (Baudelaire)

    Ou «comme une mère!» En effet, quoi de plus doux à entendre qu’une mère consolant son enfant, et par la grâce de son chant et du seul timbre de sa voix, le portant dans ses bras tendres, caressant son corps, pansant sa blessure, calmant sa douleur, lui ouvrant l’espace du rêve et lui faisant toucher de lointains rivages aux confins de l’univers? La musique ouvre au monde et fait aimer la vie! Pourtant la musique c’est aussi la mort. Ce n’est pas contradictoire et en cela elle enseigne ce qu’il y a de plus essentiel pour chaque être depuis sa naissance jusqu’à son dernier jour: saisir, sans avoir besoin d’aucun mot d’explication, le sens ultime des choses.
    C’est la mort parce que toujours, partout, là où il y a du mortifère, il y a de la musique. Qu’elle soit présente dans les cérémonies funèbres et dans les veillées commémoratives est chose commune. L’étrange et que même là où se commettent les actes les plus barbares des hommes elle est de la partie. Sur des champs de bataille pour galvaniser les troupes, dans les lieux de torture pour couvrir les cris de souffrance et dans les endroits les plus sordides pour accompagner les trafics les plus obscurs. A y regarder de plus près, ce n’est pas si étrange. Car rien mieux que la musique n’exprime ce que les mots sont impuissants à traduire véritablement, le tragique de la condition humaine.
    «Tu arriveras d’abord chez les Sirènes, dont la voix charme tout homme qui vient vers elles. Si quelqu’un les approche sans être averti et les entend, jamais sa femme et ses enfants ne se réunissent près de lui et ne fêtent son retour; le chant harmonieux des Sirènes le captive. Elles résident dans une prairie, et tout alentour le rivage est rempli des ossements de corps qui se décomposent; sur les os la peau se dessèche. Passe sans t’arrêter; pétris de la cire douce comme le miel et bouche les oreilles de tes compagnons, pour qu’aucun d’eux ne puisse entendre.»(1) Ainsi parla Circé à Ulysse pour l’avertir du pouvoir envoûtant du chant des sirènes. Regardons de plus près ce qui se joue: sans doute l’ambivalent de l’attraction et du rejet tout à la fois de la musique. Sinon comment expliquer que des Ayatollahs ombrageux et fermés aient considéré naguère l’écoute de certaines musiques comme satanique tout en savourant celle de versets coraniques récités par des voix sublimes du haut des minarets de Qom, d’Ispahan, de Mashhad, de Téhéran ou d’ailleurs? En d’autres lieux d’autres émules, non moins ombrageux et fermés, dénoncent l’impiété de certains jeunes qui se mettent en transe pour quelque musique qu’ils apprécient par goût, par défi ou simplement parce qu’ils n’ont guère d’autre loisir. Les uns comme les autres refusent de voir que la musique est justement ce langage qui, plus que tout autre, nous permet de toucher à l’ordre divin des choses et qu’elle accompagne l’homme depuis qu’il s’est éveillé au monde.
    Je suis né un vingt et un juin, jour de la fête de la musique qui ne commencera à être célébré que longtemps plus tard. La musique, celle de la voix et celle du chant, celle des cordes et celle du vent, celle que l’on écoute et celle qu’on entend, celle du moment et celle qui vient de la nuit des temps, celle que l’on fredonne adulte et celle que l’on aime enfant, toutes ces musiques ont, tour à tour, parfois simultanément, bercé mes rêves et mes délires. Cela s’est fait par à-coups, au fil des circonstances et des rencontres, sans que ma famille, où la musique ne faisait pas partie du menu, ni que l’école, où elle n’était pas au programme, m’y introduisent. Mais, il est vraisemblable que mon père écoutant tous les jours à la radio la musique andalouse, Abdelwahab, Farid, Smahane, Oum Kelthoum ou Houcine Slaoui, et le son de la gheita dans les rues de Fès, aient réveillé involontairement mon désir de musique et imprimé dans ma mémoire des voix et des sons pleins de nostalgie. Pourquoi la musique a-t-elle été supprimée des programmes dans les établissements d’enseignements publics au moment où l’on n’arrêtait pas de réformer le système éducatif? Sans doute à cause de la croyance qu’elle n’est pas «utile» pour former les cadres dont la nation a besoin. Quelle erreur stupide! La musique est aussi essentielle que les mathématiques, la physique, l’histoire ou la géographie, parce qu’une nation dont les cadres ne sont pas ouverts à l’art en général, et à la musique en particulier, est une nation sans avenir. S’il est une réforme qu’il est urgent d’entreprendre dans notre enseignement, c’est bien de réhabiliter l’art en lui donnant la place qui n’aurait jamais dû cesser d’être la sienne: l’aliment vital de l’âme et du cœur des jeunes. C’est pour cette même raison que m’enchantent les festivals et concerts de musique qui ont fait florès ces dernières années partout dans le Royaume et que l’on ne remerciera jamais assez leurs initiateurs quelles que soient leurs motivations.
    J’ai eu, cependant, la chance d’avoir au Lycée Moulay Youssef à Rabat dans les années soixante un professeur d’histoire/géographie féru de musique qui jouait du violon. Si j’ai pleinement profité de son enseignement dans ces matières – il était en effet un enseignant hors pair – je n’ai pas le souvenir d’avoir tiré profit de son savoir-faire musical. Mais je m’étais mis à cette époque à fréquenter le British Council et le Centre culturel français qui disposaient de discothèques où on pouvait emprunter des disques de musique classique. C’est ainsi que j’ai eu le loisir d’écouter des sonates de Jean Sébastien Bach et des Symphonies de Beethoven, de Franz Schubert et de quelques autres.
    La musique est, plus que tout autre art, en mesure de jeter un pont entre les hommes de toutes les contrées et de toutes les cultures. Edward Saïd et Daniel Barenboïm, afin de contribuer à la paix dans la Région, ne s’y sont pas trompés quand ils ont créé le «West-Eastern Divan Orchestra» dont les musiciens viennent de tous les pays du Moyen-Orient. «J’ajouterais que la vraie acceptation oblige à reconnaître la différence et la dignité de l’autre. En musique, c’est parfaitement représenté par le contrepoint ou la polyphonie. L’acceptation de la liberté et de l’individualité de l’autre est l’une des leçons les plus importantes de la musique»(2)
    Plus tard, au gré du vent qui m’emporta de ci de là, mon penchant pour la danse et le rythme aidant, je passai de «It’s hard days night» des Beattles à «Où m’entraînes-tu mon frère, où m’entraînes-tu» des Nass Al Ghiwan en transitant par «J’ai peur que la mer ne déménage» de Haja Hamdaouia, «Little boxes» de Pete Seaghers, «Here’s to you» de Joan Baez, «Schéhérazade» de Rymski Korsakov, «Amsterdam» de Jacques Brel, les poèmes de Baudelaire et de Rimbaud chantés par Léo Ferré, «Cléopatra» de Mohammed Abdelwahab, les tangos argentins aux accents tristes chantés par Milva, «Les Carmina Burana» mis en musique par Karl Orff , sans oublier «La Montagne aux Azalées» de la Révolution culturelle chinoise et la musique du Koto japonais, et bien d’autres encore, dans un va-et-vient incessant entre les sons, les genres et les cultures au service de ma sensibilité à fleur de peau à la recherche chaque fois des émotions les plus variées. Mon éclectisme musical correspondait parfaitement ainsi à mon éclectisme dans la vie. Mais, ce n’est pas seulement de la curiosité artistique où la recherche hédoniste de quelque plaisir solitaire ou en groupe – ce qui en soi est très défendable- mais c’est également la conviction profonde que la musique est ce qui sauve l’homme du mal qui peut être en lui. Je ne l’ai vraiment compris qu’en écrivant de la poésie. Comme je regrette de ne pas m’être mis très tôt à un instrument dont j’aurais appris tous les secrets pour être en mesure aujourd’hui de jouer pour mon seul plaisir des morceaux de mon invention! Comme je regrette aussi de ne pas avoir appris à chanter pour faire dire à la poésie que j’écris ce que les mots seuls ne peuvent tout à fait dire. Dans une autre vie, j’aurais, sans doute, été troubadour promenant mes paroles et mon luth par les montagnes et par les vallées pour produire des sons harmonieux et tresser des mots d’amour et de vie. Ma joie est que quelques-uns de mes amis professionnels ou simplement doués, ont chanté mes poèmes à Dakar, Rome et Washington en arabe, français, anglais, espagnol, italien ou wolof et que quelques autres les ont mis en musique. Je n’en tire aucune gloriole, mais l’écris seulement pour témoigner du plaisir intense que nous prenons à créer ainsi les uns avec les autres dans le cadre de ce que nous appelons le dialogue créatif des cultures et d’un ensemble poético-musical créé à cet effet, «Damana».
    Un rêve, certes, mais que rien ne me fera abandonner, car chaque jour qui passe me conforte dans cette idée toute simple: la musique est ce qui nous rend plus humains tout en nous faisant participer au chant éternel de l’univers.
    Mais aussi: la musique éveille le temps, éveille les sens, éveille la mémoire. Quelques souvenirs épars en la matière remontent à la surface. Il m’est arrivé un moment de faire régulièrement le trajet Rabat/Casablanca en voiture avec mes deux plus jeunes enfants. Je mettais souvent des extraits d’opéras qu’ils écoutaient avec plus ou moins d’indulgence et que nos discussions entrecoupaient sans cesse. Mon fils Abdelouahad qui avait à peine trois ans alors et qui n’avait jamais manifesté le moindre signe d’intérêt pour cette musique se lança un jour, en mon absence, dans une vocalise impressionnante reprenant des airs entendus dans ma voiture et qu’il avait parfaitement enregistrés. Il le fit chaque fois que je le lui demandais pendant quelque temps avant de commencer à refuser de faire le singe, sans doute pour affirmer son autonomie grandissante. Mais la musique l’a sûrement imbibé de la tête aux pieds. Une autre expérience liée également à la musique classique: j’assistais un soir avec ma femme à la première, la toute première, de l’Orchestre Philharmonique du Maroc, que Farid Bensaïd, chef d’entreprise – la métaphore de l’orchestre en matière de management ne lui est pas étrangère sans doute – venait de créer vers la fin des années quatre -vingt-dix, quand au milieu du spectacle au Théâtre National Mohammed V, on vint me mander pour aller accueillir, sur instructions supérieures, Yasser Arafat à l’aéroport de Rabat/Salé. Je dus donc sortir sans plus attendre en me disant que peut-être ainsi, je contribuais à mon insu, même en ne jouant que les utilités, à quelque récital de premier plan. Je me dis, écrivant cela, que le «West-Eastern Divan Orchestra» est une bien belle idée, comme l’est toujours la création d’ensembles et de groupes qui s’adonnent à la musique plutôt qu’à la violence et à la guerre. Les souvenirs affluent. Celui-ci, par exemple: j’avais des responsabilités gouvernementales quand j’acceptai en 1992 d’animer une émission de télévision à 2M, «Carte Blanche», sorte de Talk Show où j’ai eu le loisir de mélanger à souhait débats, chants, musique et jeu sans me préoccuper des retombées qu’il pouvait y avoir. Le spectacle apprécié par les uns fit scandale auprès d’autres. Un ministre ne doit pas faire ceci ou cela… le langage habituel de tous ceux à qui importe davantage l’apparence que la substance. Quand aujourd’hui, vingt ans plus tard, de parfaits inconnus m’en parlent positivement je me dis que ce soir là j’avais fait œuvre, certes modeste, mais utile en débattant avec mes invités des libertés – sujet délicat s’il en était - et en donnant à écouter «Al Hurriey» de Marcel Khalifa, des chants andalous du Moyen-Age avec Amina Alaoui et le Koto japonais, entre autres. Le jeu d’échecs me servit d’exemple et de métaphore pour dire comment je voyais les libertés: un cadre bien défini de par les règles qui le gouvernent et le nombre limité de cases (64) et de pièces (32) qui le composent, mais à l’intérieur duquel il y a des milliards de combinaisons possibles. Il en va finalement de même pour la musique. A propos du Koto, cet instrument à cordes que manipulaient avec adresse deux jeunes Japonaises que j’avais invité à l’émission, un petit incident eut lieu qu’il me plaît de rapporter ici: une corde cassa pendant qu’elles jouaient. Avec le sourire, l’une d’entre elles entreprit de le réparer. Comme d’un Haïku (petit poème japonais de trois vers) j’arrête ici la relation de l’incident qui eut lieu sous le regard des téléspectateurs et celui amusé d’une troisième ressortissante de l’empire du Soleil-Levant à qui j’avais demandé de faire une démonstration de l’art de l’Ikebana (arrangement floral).
    Oui, toute corde peut casser et une fausse note se produire dans la musique comme dans la vie. Il faut alors réparer, corriger ou reprendre, pour jouer notre partition avec amour et patience, car, ainsi que le dit dans une langue superbe Michel Serres, «La musique n’est pas un savoir, mais un puits d’où sortent toutes les inventions possibles… Que tu joues, chantes ou composes, que tu nages ou te laisses porter vers l’aval de ce fleuve musical, tu adouciras tes mœurs, aimeras et sauras mieux, connaîtras même, feras jaillir haut ton inventivité; le long de son information croissante, tu t’initieras à l’ordre du Monde, à la perception experte de son paysage, à la joie de sa largeur, à l’amour de ce qui est, à la beauté. »(3)

    (1) Homère, «L’Odyssée».
    (2) Daniel Barenboïm, «La Musique Eveille le temps».
    (3) Michel Serres, «Musique».

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