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Sans «trabando», Fnideq, ville frontière, sans but et sans ressources

Par Ali ABJIOU | Edition N°:5959 Le 03/03/2021 | Partager
Pandémie et fermeture des frontières font exploser le chômage
A bout de souffle, les habitants mènent un hirak pacifique
Trop tardivement aux yeux des manifestants, des premières solutions lancées…

Rien, même pas le mauvais temps, ne pouvait empêcher les habitants de Fnideq de descendre dans les rues pour exprimer leur désarroi. Ce 26 février, pour le 4e vendredi consécutif, des cohortes de manifestants, majoritairement des femmes et des enfants de tout âge, ont bravé des températures peu clémentes et un air brumeux pour exprimer leur malaise devant le pachalik de la ville. Dans cette foule si dense, Fatima, 14 ans, dévastée depuis que sa mère s'est retrouvée, du jour au lendemain, complètement démunie.

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«Notre vie s’est arrêtée le jour où la frontière a été fermée». Cheveux à l’air, portant une des banderoles, Fatima, 14 ans, symbole des revendications des habitants de Fnideq, ville balayée par le chômage depuis l'arrêt de l'activité de contrebande  (Ph. Bziouat)

«Ma mère nous a élevés, mes frères et moi, à la sueur de son front en travaillant à Bab Sebta. Nos vies se sont arrêtées depuis la fermeture de la frontière», raconte la jeune fille, frêle mais si forte à la fois. Pour elle, devenue symbole des revendications, et pour les natifs de Fnideq qui l’accompagnent, il s’agit d’attirer l’attention sur leur situation qui a atteint un stade critique.

En effet, depuis la fermeture de la frontière en août 2019, l’activité économique de Fnideq et tout le circuit par lequel transitent les marchandises issues du commerce informel jusqu’à Tétouan, se sont totalement figés. Les marchés qui faisaient la fierté de la ville et dont les allées étaient bondées de produits alimentaires, cosmétiques et habits en provenance de l’autre côté de la frontière sont vides, frappés par la double peine de la fermeture de frontière et l’effet dévastateur de la pandémie du coronavirus. Le même constat est perceptible à Mdiq et Tétouan, villes où le commerce informel occupe une place importante dans l’économie.

«Un à deux voyages par la frontière suffisaient pour vivre toute une semaine», se rappelle Rachida, une des milliers de femmes porteuses de la «diwana» (comme on appelle Bab Sebta à Fnideq) qui assure que depuis cette date, ses bas de laine ont complètement fondu ne pouvant plus subvenir aux besoins les plus basiques de ses deux enfants.

Comme elle, plus de 30.000 femmes, de 25 à 60 ans, portaient ce commerce à bout de bras, au propre comme au figuré, transportant des marchandises au mépris des attributs dont elles étaient affublées dans les médias, pour sauvegarder leur «dignité».

Pour ces «femmes-mulets», la contrebande, c'était leur gagne-pain, et elles ne s'en sont jamais plaintes. «Quoi qu’on disait de nous, on était fières. Maintenant, ce n'est pas avec cette fierté soi-disant restituée que l'on va payer nos loyers ou nourrir nos enfants», se lamente Saaidia, originaire de Souk Larbaâ, mais installée à Fnideq depuis trente-cinq ans.

Cet engouement pour la «diwana» s'est amplifié dans les années 90, d'abord lorsque les dotations touristiques ont commencé à devenir plus réalistes, mais aussi parce que le fait d'être riverain de la frontière offrait la possibilité d'accéder à Sebta, avec un passeport mais sans visa. La panacée pour des milliers de personnes qui se sont installées à Fnideq, et dans toute la préfecture de Tétouan pour y obtenir la résidence et rendre plus aisé le passage à travers la frontière.

Ainsi, au fur et à mesure, la population de la petite bourgade de Fnideq a doublé en l’espace d’une décennie frôlant les 80.000 habitants lors du dernier recensement de 2014. Des chiffres, aujourd'hui, largement dépassés, la bourgade étant devenue une petite ville à part entière.

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A Fnideq, les femmes-mulets ne sont pas les seules victimes du chômage dû à l'arrêt du commerce «atypique», ainsi que le décrivent les Espagnols. Les hommes, aussi, se sont retrouvés sans emploi. Certains étaient journaliers de l'autre côté de la frontière, transporteurs, chauffeurs, mais d’autres, comme les commerçants du marché des friperies de Fnideq, en ont souffert par ricochet.

D'abord, à cause de la fermeture de l'icônique marché de la place centrale, Souk El Massira, aujourd'hui désert. Et aussi, le souk, Castillejos, un dédale de plus de 400 commerces au sein duquel gravitaient plus de 200 vendeurs ambulants, se meurt, faute de marchandises. La fermeture de la frontière a coupé le ravitaillement de leur filière en chaussures usagées, l’une de ses spécialités.

Aujourd’hui, seuls quelques commerces continuent de travailler, achetant leurs marchandises à des prix non compétitifs de Nador. «Les prix ont tellement augmenté qu’il n’est plus possible de concurrencer la chaussure neuve», explique Ahmed Regragui, président de la coopérative des commerçants du marché de Castillejos, forçant plus d’un millier de personnes au chômage.

Dans la rue, la clameur est précise: «Il fallait nous trouver des solutions, avant de nous couper l'herbe sous les pieds, sans avertir, et sans filet de sécurité. Cela fait des mois que nous sommes livrés à nous-mêmes, sans revenus», martèlent les habitants avec force. «18 mois pour mettre en place un début de solution», pour certains, c'est un manque de vision et de considération.

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Impuissance, désespoir, détresse… Ces femmes-mulets, qui travaillaient dans le transport des produits issus de la contrebande, ont tout perdu. Arrêter brusquement une activité dont elles vivaient, sans remède palliatif, c'est les pousser à mendier ou à descendre dans la rue. C'est comme ça qu'on les prive de leur dignité (Ph. Bziouat)

Les initiatives lancées par les autorités, même si elles arrivent en retard, selon d'autres, sont les bienvenues. Près de 700 femmes ont déjà été recrutées par trois entreprises de la région travaillant dans le domaine du textile et du recyclage. «A ce jour, nous avons inscrit plus de 750 femmes dont les profils correspondent à celui recherché par ces entreprises», annonce Amina Ghayati, directrice provinciale de l’Anapec à Mdiq-Fnideq. En plus de l’agence de Mdiq et celle de Tétouan, deux centres provisoires ont été installés à Fnideq même pour l’accueil des candidates.

«Nous avons démarré par les femmes, les plus vulnérables, en attendant de passer à d’autres profils», continue la responsable de l’Anapec qui assure aussi que les recrutements se font en fonction de la demande des entreprises et de l’avancement des travaux de la future zone d’activités de Fnideq dont le rythme a été accéléré. Cette zone, lancée par l’Agence de promotion et de développement du nord est le fer de lance des autorités pour la lutte contre le chômage. Elle s’étendra sur une dizaine d’hectares et accueillera des entreprises de divers secteurs d’activités pour la création de l’emploi dont les habitants de cette ville ont besoin.

«Contrebandières? Non!»

Pour les habitants de la ville de Fnideq, le terme «contrebande» contient non seulement un sens péjoratif et tronqué, mais exprime aussi beaucoup d’injustice. Pour des femmes ayant pratiqué le portage, les marchandises qu’elles transportaient passaient au vu et au su de tous, autorités, douaniers, policiers et gendarmes. Elles ne s'y identifient pas du tout!

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La fermeture de Bab Sebta au trafic de marchandises a fait basculer des dizaines de milliers de jeunes et de moins jeunes dans la précarité. Du côté espagnol, des solutions (nouvelles zones d'activité) ont été mises en place aussitôt…  (Ph. Bziouat)

                                                                                       

Une entreprise pour le recyclage textile

Sabry Commerciale est l’une des premières entreprises à s’être mobilisée pour l’emploi à Fnideq. Said Sabry, son patron, originaire de Taounate, s’est installé à Fnideq depuis plus de trente ans. Il vient d’embaucher 201 employées pour travailler dans son entreprise spécialisée dans l’importation d’habits et chaussures de seconde main. Les habits seront triés en différentes catégories dont la grande partie ira alimenter les commerçants du marché de friperie de la ville où travaillent près d’un millier de personnes, en chômage forcé faute de matières premières. Alors que le marché était spécialisé dans les chaussures, il pourra de la sorte se reconvertir et vendre même des habits usagés. Une partie des habits sera recyclée pour en faire des fibres grâce à des machines que le patron de Sabry Commerciale devrait bientôt recevoir. «On ne peut rester impassible devant la souffrance de ses voisins sans apporter un peu d’aide», fait observer Sabry. Ce dernier déménagera dès que les premiers locaux de la future zone d’activités de Fnideq seront prêts. L’homme d’affaires pense même déjà à l’export avec des contacts établis en Afrique où la demande est importante.

                                                                                       

18 mois plus tard et une ZAE pas encore prête!

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Au Maroc, 18 mois plus tard, la zone d’activités de Fnideq est encore en cours d’aménagement. Elle est pourtant supposée apporter un début de réponse au chômage qui frappe la région de plein fouet, en augmentant les créations d’emplois. Les autorités ont définitivement fermé les frontières au trafic de marchandises en août 2019, les travaux de cette plateforme n'ont, eux, été lancés qu'en 2020. Et les autorités promettent que des premières installations auront lieu dans les prochains mois…
D’autres pistes ont été identifiées pour lutter contre le chômage, est-il également annoncé. Un programme global d’appui et d’accompagnement visant à impulser l’employabilité et promouvoir l’entrepreneuriat au profit des personnes en situation de précarité dans cette région sinistrée a été prévu. Parmi les mesures, améliorer l’accès à l’emploi à travers des formations qualifiantes et encourager l’entrepreneuriat. En théorie, pour l'heure…

                                                                                       

Des victoires aussi contre la pauvreté

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Des lacunes mais aussi des victoires contre la pauvreté pour la préfecture de M'diq-Fnideq depuis 2004, selon la carte de la pauvreté multidimensionnelle 2014 du HCP. Celle-ci appréhende la pauvreté à travers plusieurs autres dimensions (autres que les revenus et dépenses) comme l'accès à l’eau, l’électricité, l’assainissement, conditions de logement, éducation, santé et moyens de communication. Un ménage est considéré en situation de pauvreté multidimensionnelle si moins de 30% de l’ensemble de ces besoins ne sont pas satisfaits. A travers ces chiffres, on constate que l’incidence de la pauvreté multidimensionnelle, à Fnideq, a fortement reculé par rapport à 2004, où le taux en question s’élevait à 13,50, pour s'établir en 2014 à 3,15%, soit divisé pratiquement par 4. Au niveau de la préfecture de M’diq-Fnideq, les défaillances en matière d'éducation et de santé expliquent à elles seules les 2/3 de cette pauvreté multidimensionnelle.

De notre envoyé spécial, Ali ABJIOU

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