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Economie

En milieu rural, le confinement, difficile à contrôler?

Par Jamal Eddine HERRADI | Edition N°:5759 Le 12/05/2020 | Partager
Manque de moyens humains et matériels
Absence de campagnes de sensibilisation
Un laxisme et un non respect étonnants des consignes de sécurité

Il est près de 8h30 ce matin-là, le confinement instauré par les pouvoirs publics pour freiner la propagation du Covid-19 se poursuit. Très peu de monde dans les boulevards et rues de la ville de Settat. Dans la station-service où l’on s’est arrêté pour prendre du carburant, c’est le grand désert.

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Dur, dur de faire respecter l’état d’urgence sanitaire et le confinement dans le monde rural. Les habitants des différents douars arrivent à détourner l’attention des autorités et contournent les barrages installés sur la route, notamment en passant à travers les champs (Ph. L’Economiste)

Pourtant, elle est connue pour être la plus fréquentée de la ville, surtout par les taxis (toutes catégories confondues). «Cela dure depuis quelques temps déjà malgré l’importante baisse des prix des carburants. Les taxis ne travaillent plus comme avant et nombreux sont ceux qui ont préféré se mettre en vacances», explique le patron de la station.

En effet, les citoyens ont réduit considérablement leurs déplacements, tant à l’intérieur de la ville que vers les autres localités et communes territoriales de la province de Settat. Et c’est aussi vrai dans l’autre sens: très peu de gens de la campagne font le déplacement vers Settat, chef lieu de la province (ralentissement provisoire de l’exode rural?).

Il est 9 h. Le temps de prendre la route à destination de quelques localités de la province, histoire d’observer le quotidien des ruraux durant le confinement. A peine quelques kilomètres après avoir quitté le périmètre urbain, un premier barrage de la Gendarmerie royale (nous passerons quatre autres sur notre trajet).

Un gendarme nous fait signe de nous ranger sur le bas côté de la chaussée. Courtois, il commence par jeter un coup d’œil à l’intérieur de la voiture avant de réclamer l’autorisation de déplacement, la carte d’identité et les papiers de la voiture. Tout est en règle, constate-t-il. Mais, cela ne l’empêche pas de poser une question, devenue ces derniers temps, très récurrente: quelle est votre destination? «Je me rends vers Béni Meskine», répondis-je. 

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«Pourquoi faire?», rétorque-t-il. «Je suis journaliste et je veux réaliser un reportage sur le confinement en milieu rural», lui dis-je. «Mais les journaux ne paraissent plus depuis quelques temps», me rappelle-t-il. Je lui explique alors que c’est la version papier qui a été suspendue, mais qu’il peut retrouver tous ses journaux en version électronique sur Internet.

La confiance établie et la conversation engagée, j’en profite pour lui «soutirer» quelques informations sur le respect du confinement dans la campagne. «Vous savez, on a beau être très vigilants, malins qu’ils sont, les gens de la campagne arrivent à détourner notre attention et contournent les barrages installés sur la route, notamment en passant à travers les champs. Ils savent que nous ne pouvons pas les poursuivre étant donné qu’il ne nous ait pas permis de quitter notre poste», indique-t-il, dépité.

Je lui fais remarquer qu’il y a les chioukhs et les mqadmines, qui sont bien des auxiliaires du département de l’Intérieur. Il me fixa longuement avant de me faire remarquer qu’«ils sont débordés, les pauvres, sous-payés et ne peuvent être au four et au moulin». C’est tout dit.

A part les femmes et les enfants, tous les hommes sont dans les champs

Cap sur l’un des premier centre rural situé à 17 km au sud de la ville de Settat en direction d’El Borouj, notre destination finale et que l’on surnomme «la capitale des Béni Meskine». Dans ce centre, se trouve un moulin à grains à l’arrêt depuis quelques mois déjà, deux magasins proposant toutes sortes de produits, un boucher, un marchand de légumes, un réparateur de pneus et un ferrailleur. On y trouve aussi une école primaire, un petit centre de soins et l’annexe de la commune, tous

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La ville El Borouj est une commune de la province de Settat, dans la région historique de la Chaouia. Capitale des Beni Meskine (10 km au sud-ouest), El Borouj était dans les années 1900 un petit bourg qui servait de garnison. Sa population totalise 19235 habitants vivant au sein de 3.841ménages (données HCP 2014). Toujours selon les chiffres du HCP 2014, 14,63% de la population de cette commune sont considérés comme pauvre. La  proportion  de  la  population  sous  la  menace  directe  de  la  pauvreté  est  de 17,82% (la population vulnérable)

fermés bien avant la décision du confinement. Il n’y a pas âme qui vive. Tous confinés? Non, à part les femmes et les enfants, tous les hommes sont dans les champs. Pour y faire quoi, sachant que toutes les cultures, principalement céréalières, sont perdues à cause de l’absence de pluies ces derniers mois.

Renseignement pris auprès de la première personne rencontrée -un moqadam- qui a surgi subitement de nulle part: «ils sont en train de surveiller les quelques têtes de bétail qui leur restent». Les fellahs ont lâché vaches et moutons dans les derniers champs cultivés en fèves, lentilles et pois-chiches.

«Les dotations de soutien en orge ne suffisent pas et ne couvrent pas les besoins en cette céréale et les aliments pour le bétail sont chers», indique notre interlocuteur. Et d’ajouter que «les responsables décident de la dotation destinée à chaque fellah selon le nombre de vaches et de moutons dont il dispose et oublient qu’il y a aussi les chevaux, les mulets et les ânes qui doivent eux-aussi être nourris». Alors, perdu pour perdu, autant que les bêtes profitent des pousses jaunies par la sécheresse.

Pour ce qui est du confinement, il estime qu’il est difficile de le contrôler comme il se doit. «Ce centre rural est entouré de six douars distant d’au moins cinq kilomètres l’un de l’autre et comptant chacun des populations de près de 50 personnes. Et ils sont tous sous ma responsabilité. Comment voulez-vous que je les contrôle tous?», affirme-t-il. Effectivement. Mais, il est certain qu’il y arrive même dépourvu de moyens.

Emprunter la «ficelle»

Nous reprenons notre périple et quittons la route provinciale pour en emprunter une autre. Large d’à peine trois mètres, elle est toute délabrée, crevassée avec des bas côtés en dents de scie. Elle n’a jamais subi une quelconque réfection depuis sa construction du temps du protectorat pour desservir les fermes des colons.

Depuis, plus rien, elle est laissée à l’abandon. Conseil provincial de Settat et département de l’Equipement se rejettent la responsabilité de son entretien. Et pourtant, c’est le seul semblant de «route» pour atteindre de nombreux douars situés aux fins fonds de la campagne. Chaotique et tellement étroite que ses usagers la surnomment «la ficelle».

En empruntant ensuite une piste qui doit nous mener à Guisser, une grande commune rurale, située sur la route d’El Borouj, nous découvrons un paysage désolant, d’où toute végétation a disparu à cause de l’absence de pluies. La sensation de rouler sur une terre brûlée donnant plus de poussière que de blé (pardon, Jacques Brel!). Un camion, ou plutôt un tas de ferrailles, roule devant nous, soulevant encore plus de poussière des sols asséchés par un soleil de plomb qui ne semble nullement vouloir céder sa place à quelques nuages, ne serait-ce que le temps d’averses sporadiques.

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De nombreuses routes rurales sont encore dans un état déplorable et peuvent être à l’origine de graves accidents (Ph. L’Economiste)

Enfin, Guisser et un barrage de la Gendarmerie royale sont en vue. Un gendarme nous fait signe de nous arrêter apparemment tout étonné de nous voir débarquer de cette piste. Il vérifie carte d’identité, autorisation de déplacement et papiers de la voiture. Il se renseigne sur notre destination et sur notre profession. Pensant certainement que nous nous rendons dans ce grand centre urbain pour acquérir quelques matériels d’occasion que les immigrés de la région importent principalement d’Italie, il nous indique que le souk et les magasins sont fermés à El Borouj. En plus, nous dit-il, aucun immigré n’est arrivé dans la région depuis le début de l’année. On se ravise de lui dire que ce sont, justement, leurs familles que nous sommes venus rencontrer. Inspiré, je lui réponds: non, non, on n’est pas là pour cela. Ma belle fille a accouché il y a cinq jours et n’ayant pas trouvé de mouton à Settat, on est là pour l’acheter à un éleveur de la région pour le baptême du nouveau-né, un petit garçon. «Quel nom vous allez lui donner», nous demande-t-il. «Mohamed. Et si c’était une petite fille, on l’aurait certainement appelée…Corona», lui dis-je. Cela a suffi pour le faire éclater de rire. Il nous a même indiqué un éleveur habitant un douar à quelques kilomètres d’El Borouj.
 Et c’est parti pour 40 autres kilomètres. Mais, cette fois, la route est assez bonne et reste praticable, quoique ayant besoin de quelques couches de goudron par endroits. Surtout qu’elle figure en bonne place au Top Ten des routes meurtrières au Maroc. En effet, elle a fait de nombreux morts parmi les immigrés surtout l’été.

El Borouj est en vue. Un autre barrage, mais juste un bref arrêt cette fois.  Dans la ville, voitures et piétons circulent comme si de rien n’était. Très peu d’entre eux portent des masques de protection. Inconsciente désinvolture ou laxisme quant au respect des mesures de confinement?

Nous traversons la ville pour nous diriger vers les Béni Meskine où nous allons à la rencontre de quelques familles qui comptent de nombreux immigrés en Italie. A notre arrivée, un attroupement d’hommes devant la maison de notre hôte. Ils sont une vingtaine, sans masques. On entend des cris et des pleurs de femmes. La famille vient d’apprendre le décès à Bergamo en Italie de deux de ses membres, le frère de notre hôte et sa femme établis dans ce pays depuis une trentaine d’années.

«Cela fait 20 jours qu’ils sont morts des suites du Corona et ce n’est qu’aujourd’hui que nous avons été avertis par un de nos cousins habitant à Napoli», nous informe Haj Ahmed. «Nous étions sans nouvelles comme la plupart des gens ici et qui ont des membres de leurs familles installés là-bas. Mon frère et sa femme ne nous répondaient plus au téléphone jusqu’au jour où l’on a commencé à tomber sur la boîte vocale. Dès lors, le doute a commencé à s’installer, renforcé par les informations diffusées par Al Jazira et faisant état de l’ampleur du fléau et du grand nombre de morts», poursuit-il.

«Rien, ni personne,
ne nous empêchera d’honorer nos morts»

Désemparé, il avait beaucoup de peine à retenir ses larmes devant la perte de son unique frère. «Il devait, comme à son habitude, chaque année, rentrer au Maroc au cours de la dernière semaine de Chaâbane pour passer Ramadan avec nous. Notre mère s’en doutait et pleurait sans s’arrêter jour et nuit», répétait-il à voix basse comme s’il se parlait à lui-même.

Les habitants du douar commencent à affluer pour présenter leurs condoléances. Haj Ahmed, au prix d’un grand effort, réussit à se ressaisir. Il demande à deux de ses fils de sortir la grande tente caïdale et de la dresser devant la maison. Il charge le troisième d’aller chercher leur cousin, boucher de son état, habitant un autre douar et d’égorger un veau pour préparer le «repas des morts». Il sait que le rapatriement des dépouilles n’est pas possible en ce moment. Les bras ne manquant pas, la tente fut vite dressée et des matelas en mousse installés.

Soudain, un bruit de motocyclette attire l’attention. C’est le moqadam qui a fini par arriver. Il a remarqué la grande tente et vient aux nouvelles. Très vite, il demande à Haj Ahmed de la démonter et aux gens de rentrer chez eux leur rappelant que les rassemblements en période de confinement sont interdits, même s’il s’agit de funérailles.

Devant leur refus d’obtempérer, il menace d’appeler le caïd et les forces auxiliaires. La tension et le ton montent de part et d’autre. N’arrivant pas à se faire obéir, le moqadam bat en retraite, enfourche sa moto et s’en va. «Rien, ni personne, ne nous empêchera d’honorer nos morts que nous ne pouvons même pas enterrer décemment. Et s’il faut aller en prison pour cela, alors qu’on vienne nous arrêter», répète-t-on. Difficile de les convaincre de respecter les mesures de l’état d’urgence sanitaire. En fait, les Béni Meskine sont connus pour leur entêtement, souvent anecdotique.

Il est 16 h, le temps pour nous de prendre congé de notre hôte et de rentrer à Settat. Nous avons essayé de le convaincre et lui faire entendre raison sur l’utilité et la nécessité de respecter le confinement. Mais, rien n’y fait. En milieu rural, le confinement reste difficile à contrôler et le risque de contamination demeure, peut être à moindre degré, aussi important que dans les villes.

Au souk, pas de légumes, ni viandes ni volailles... et pas de masques

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Sur le chemin de notre périple, nous apercevons des petits groupes de gens, à dos d’ânes, de mulets, de charrettes ou de pick up affluant vers la même direction: le souk hebdomadaire. Ni légumes, ni fruits, ni viandes, ni volailles aujourd’hui. Mais, seulement un point de distribution/vente de l’orge subventionnée. Pas de masques, ni de respect de la distance d’au moins 1,5 m entre une personne et une autre malgré les injonctions du cheikh. «Ce sont tous des éleveurs qui ont été inscrits et retenus par une commission spéciale et qui ont été convoqués pour bénéficier de la distribution de l’orge subventionnée. Mais, de nombreux autres sont venus essayant eux-aussi de bénéficier d’une orge à 2 DH le kilogramme», explique le cheikh. Pourquoi ne portent-ils pas de masques? «Nous n’en avons pas et nous n’en avons jamais reçu», indique-t-il. Dont acte!

                                                                    

■ Informations et soutien
Dans la région d’El Borouj qui compte de nombreux immigrés en Italie, c’est le désarroi. Des familles entières sont sans nouvelles de leurs fils, filles et parents. Sont-ils morts, confinés? C’est le blackout total. Aucune information même du côté du département en charge des Marocains résidant à l’étranger. Rien, non plus de la part de l’Ambassade du Maroc à Rome ou des différents consulats marocains en Italie.

■ Merci WhatsApp!
Certaines familles sont en contact avec les leurs installés en Italie grâce à WhatsApp. Cela, quand il n’y a pas une forte pression sur le réseau.

■ Transferts bloqués
L’inquiétude s’est installée chez de nombreuses familles d’immigrés qui ne reçoivent plus, depuis deux mois déjà, les transferts mensuels d’argent que leur destinaient, en soutien, leurs enfants ou parents depuis l’Italie. Ce qui les place dans une situation de précarité avancée accentuée par les prémices d’une campagne agricole désastreuse.

Jamal Eddine HERRADI

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