Société

Enquête L’Economiste-Sunergia: La darija dans les manuels? Pas question!

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5410 Le 12/12/2018 | Partager
69% des Marocains expriment leur refus
Les femmes, les jeunes et les citadins du centre y sont les plus opposés
L’arabe marocain est pourtant, de fait, utilisé dans les classes
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Sans surprise, la majorité des sondés exprime son rejet de l’utilisation de mots en darija dans les manuels scolaires. Néanmoins, un sur cinq y reste ouvert

Darija. Un mot lourd, chargé en connotations sociales, historiques, politiques… et d’ignorance aussi. L’introduction de quelques mots du dialecte marocain dans les manuels de deuxième année du primaire avait suscité l’indignation générale en septembre dernier.

Pourtant, il ne s’agissait que de huit mots désignant des noms de mets et de vêtements traditionnels marocains, n’ayant pas d’équivalent en arabe standard. Le tollé général avait fini par faire réagir le chef du gouvernement, Saâdeddine El Othmani, qui a apposé son niet catégorique à l’usage du dialecte. Mais qu’en pensent vraiment les Marocains?

L’enquête L’Economiste-Sunergia a posé la question à un échantillon de 1.000 personnes, issues de toutes les régions (voir encadré). Sans surprise, la majorité est contre l’utilisation de la darija dans les manuels scolaires, soit 69% des sondés (voir illustration). Toutefois, le rejet n’est pas aussi massif qu’on aurait pu l’imaginer. Un sondé sur cinq se dit pour.

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Les 65 ans et plus sont les plus nombreux à accepter la darija dans les livres scolaires. Les plus jeunes, en revanche, sont 82% à être contre

«En réalité, la majorité n’est pas outillée pour comprendre et mesurer les enjeux de cette question», estime Khalil Mgharfaoui, enseignant chercheur en linguistique à l’université Chouaïb Doukkali d’El Jadida, également directeur du Centre de la promotion de la darija.

«Pour eux cela revient à leur demander s’ils sont pour ou contre la dégradation de l’enseignement, car ils ont une perception négative du dialecte qu’ils utilisent au quotidien. Ils sont convaincus que la langue légitime à l’école est l’arabe standard», explique-t-il.

Par âge, les plus opposés à l’introduction de mots du marocain dans les livres scolaires sont les plus jeunes. Les 15-24 ans sont 82% à exprimer leur refus de la darija, contre moins de la moitié des séniors de 65 ans et plus (48%). Ces derniers sont également les plus hésitants (29% sont restés neutres). Globalement plus on monte dans les tranches d’âge, plus les esprits sont ouverts au marocain (27% des 55-64 ans et 23% des 65 ans et plus).

Les femmes sont, par ailleurs, plus nombreuses que leurs homologues masculins à se dire contre. Les trois quarts d’entre elles sont hostiles à la mesure, contre 62% des hommes.

Les couches les moins aisées sont celles qui plébiscitent le plus l’intégration de l’arabe marocain dans les manuels, avec 26% de réponses favorables. Et plus le niveau social et élevé, plus le refus est prononcé. 84% des catégories A et B, souvent plus à l’aise avec des langues étrangères, témoignent leur désaccord.

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Généralement plus à l’aise avec les langues étrangères, et mieux formées, les catégories les plus aisées sont celles qui témoignent le plus leur refus de l’introduction de mots de l’arabe marocain à l’école

En milieu rural aussi, les répondants sont plutôt nombreux à admettre la darija. Près du quart des ruraux (24%) l’acceptent, contre seulement 16% des citadins. C’est également le cas des habitants des régions du sud, avec 25% d’avis favorables. Les plus réticents résident dans la région du centre (74%). 

Pourtant l’arabe marocain est déjà, de fait, dans les classes. «La darija? On n’utilise que ça!», s’exclame un enseignant de français du collège, justifiant d’une expérience de trente ans. Paradoxalement, le même prof se dit contre son introduction «officielle», car à ses yeux, ce n’est pas une langue de transmission des sciences. Même à l’université, il n’est pas rare que des enseignants se voient obligés de s’exprimer en marocain pour se faire comprendre de leurs étudiants.

Au Maroc, la question de la langue revêt une dimension idéologique et religieuse, voulant qu’une langue «sacrée», l’arabe standard, soit supérieure aux autres. Des manœuvres politiciennes y mettent souvent leur grain de sel. Au final, la science n’a pas son mot à dire, et l’intérêt des apprenants passe en dernier.

Dans son rapport sur l’éducation dans la région Mena, la Banque mondiale a justement insisté sur la nécessité de dépolitiser le débat sur la question, afin d’arriver à trouver des solutions aux faibles acquis des élèves en apprentissage des langues.

Fiche technique de l’enquête

L’enquête a été réalisée par téléphone (appels téléphoniques aléatoires sur système CATI) du 10 au 15 octobre. L’échantillon est de 1.000 personnes sur 5.342 contactées. Sa structure a été redressée de manière à appliquer exactement la structure de la population marocaine issue du recensement du HCP (RGHP 2014). L’échantillon est composé de 49% d’hommes et 51% de femmes. Il compte 40% de ruraux contre 60% de citadins.
Toutes les régions sont pratiquement représentées: nord, est (30%), centre (41%), sud (29%).
- 13% appartiennent aux classes socioprofessionnelles A-B
- 56% relèvent de la classe        moyenne C
- 31% sont dans les classes         D et E    
La répartition de l’échantillon par âge est la suivante:
- 25% ont entre 15 et 24 ans
- 22% sont âgés de 25 à 34 ans
- 19% pour les 35-44 ans
- 15% ont entre 45 et 54 ans
- 10% pour les 55-64 ans
- 9% pour les plus de 65 ans.

A.Na

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