Tribune

Recherche scientifique: Le Maroc doit sortir de la «low techno»

Par Pr. Hassan CHLYAH | Edition N°:5361 Le 01/10/2018 | Partager

Professeur émérite de l’Université Mohammed V et ancien doyen de la fac des Sciences de Rabat, le Dr. Hassane Chlyah est ingénieur en agronomie, détenteur d’un doctorat en biologie des plantes. Avec ses collègues, dont les Pr. Ahmed Kettani et Mohamed Belkhayat, et forts de leurs propres expériences, il espère sensibiliser les autorités publiques aux besoins de la recherche universitaire (Ph. Privée)

Les sciences qui se développent le plus rapidement aujourd’hui sont les technologies numériques et de l’information et la biologie moléculaire avec l’ingénierie de l’ADN (acide désoxyribonucléique).  Ces deux domaines scientifiques ont et auront de plus en plus d’impact sur la vie quotidienne des humains.

Déjà, avec l’usage massif des algorithmes et des robots, les technologies numériques commencent à gérer notre vie et interviennent dans les actions les plus élémentaires de l’homme telles par exemple l’irrigation d’une parcelle agricole ou la nutrition rationnelle d’un troupeau de bétail, sans parler de notre asservissement quotidien aux tablettes et autres smartphones.

Enjeu de survie

De modestes techniciens de pays moins avancés, avec un faible salaire, fournissent massivement, jour et nuit, des données (nos données) aux grandes plateformes américaines pour nourrir leurs algorithmes et développer encore plus leur technologie.

Ne possédant pas ces technologies, le Maroc a, en plus, la malchance d’être situé géographiquement dans la zone de la planète où les pluies se raréfient d’année en année. Le manque d’eau et le manque de technologie agissent comme un étau qui tend inexorablement à nous étouffer.

Le seul moyen, à notre avis, pour desserrer cet étau, et survivre, est d’acquérir, ne serait-ce que partiellement, les technologies. Les technologies dont nous parlons se trouvent, partiellement, sur la toile d’internet, mais ni l’équipement nécessaire, ni les fonds ne sont disponibles.

Il ressort de nombreux rapports internationaux, dont ceux de l’OCDE et l’analyse récemment publiée, de HPC-OCP Policy Center, que le développement économique doit reposer sur la «connaissance/capital humain».  Les auteurs notent qu’une «croissance endogène» doit être liée aux secteurs à forte intensité en recherche et développement.  

La recherche non prioritaire

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Même pour les petits équipements de base, les universités ont du mal à investir et surtout à assurer la maintenance (Ph. Bziouat)

Le Maroc, depuis plus de 50 ans, n’a pas réussi à assurer un transfert des technologies.  Les travaux pratiques, dans tous les cycles en biologie, en sont d’un niveau technologique faible.  Le système de coopération international n’a pas remédié à cette situation: les invités étrangers cachent jalousement leurs connaissances technologiques.  Nous étions témoins de cette situation et nous avons d’autres témoignages de la part de chercheurs d’instituts marocains. 

Nous fournissons un exemple précis de cette situation: divers accords entre universités marocaines et étrangères concernant la recherche sur l’arganier et les plantes aromatiques et médicinales; dans ces échanges, la partie concernant la physiologie, la morphologie est réservée aux Marocains, la recherche et l’extraction de molécules intéressantes se font en Europe, molécules pouvant servir dans les industries pharmaceutiques et les industries des cosmétiques.  Le manque d’équipement et de produits nécessaires constitue le plus souvent un grand handicap pour assurer un transfert de technologie.

Acheter des startups?

Reste à employer d’autres méthodes pour assurer un début de transfert de technologie: convaincre les Marocains installés à l’étranger à investir au Maroc: créer des startups dans l’agro-industrie et l’intelligence artificielle; le secrétariat d’Etat en charge des Marocains du monde devrait leur offrir les facilités pour s’installer.

Les startups n’ont que l’embarras du choix en biologie, dans le domaine animal et végétal.  Le domaine végétal est d’une très grande richesse au Maroc: les startups pourraient viser l’adaptation des céréales et légumineuses au changement climatique, l’extraction et l’industrialisation de molécules à partir de plantes aromatiques et médicinales, de plantes désertiques et subdésertiques telles que l’arganier, le caroubier et autres cactus, etc.

Le Maroc pourrait adopter des méthodes d’achat de petites startups étrangères, spécialistes dans ces domaines.  Il  pourrait aussi convaincre les grandes entreprises à ouvrir des laboratoires dans nos universités et acheter leurs brevets.

Il faut tout faire pour réduire les départs à l’étranger de nos lauréats. Nos ingénieurs et nos diplômés en Master cherchent à l’étranger de meilleurs salaires et certains fuient l’arrogance de leurs supérieurs, souvent moins diplômés qu’eux.

Tout cela nécessite une politique résolue dans ce domaine et un effort financier important, car faire acquérir, par exemple, un «trait» (un caractère de résistance ou de productivité) à une plante pourrait coûter très cher.  C’est malheureusement le prix de la survie.

Le côté obscur de la force

Les entreprises, comme celle créée après la fusion Monsanto-Bayer, prétendent vouloir nourrir la planète.  Leurs inventions sont brevetées et elles interdisent aux acheteurs de leurs produits de les réutiliser: si un agriculteur achète leurs graines, les semences obtenues après la récolte ne pourront pas être replantées, l’agriculteur doit acheter d’autres semences à l’entreprise. On peut imaginer notre dépendance par rapport à ces entreprises.
Cette révolution technologique, aussi bien informatique qu’agro-industrielle, aussi réjouissante soit-elle pour l’humanité, ne peut pas nous laisser sans réagir bien que nous sommes, théoriquement du moins, impuissants.
Rappelons-nous, la  révolution industrielle en Europe a conduit notamment à la colonisation, aux inégalités...
L’avance technologique aujourd’hui est en train de nous entraîner, sans l’emploi des armes, à la dépendance vis-à-vis des grandes entreprises et des grandes plateformes technologiques. Nous en dépendrons pour nous nourrir, nous soigner et même si l’on peut dire, pour payer notre facture d’électricité.

                                                                     

Des gènes pas si neutres…

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Les succès de la recherche marocaine sont insuffisamment mis en valeur: ignorés du public et des élus, ils ne servent pas la cause du développement. Ici l’Institut agronomique (Ph. Bziouat)

Un deuxième domaine scientifique majeur s’étend aujourd’hui: l’ingénierie de l’ADN, qui vise à dominer, rien de moins que la nutrition humaine et animale. Il s’agit d’une révolution dans la recherche en biotechnologie: appliquer aux plantes un système d’ingénierie de l’ADN, basé sur des modifications de cette molécule.

L’objectif principal de cette technologie vise essentiellement à repérer des gènes attribuant aux plantes telles ou telles qualités et (ou) tels ou tels défauts dans le but de tenter de «désactiver» les (mauvais) gènes et «activer» les (bons) gènes. Tel est, très schématiquement, ce que visent les grandes entreprises et certaines startups en vue de maîtriser la production végétale en agronomie. Seraient ainsi produites des plantes résistantes ou tolérant certaines maladies ou agressions (insectes notamment), résistantes ou tolérant certains aléas climatiques, la sécheresse par exemple.

 

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