Competences & rh

Service militaire: Trop risqué pour les «nini»

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5352 Le 18/09/2018 | Partager
Une insertion difficile à l’armée pour ces jeunes exclus de tout
Préparation, capacité d’accueil, encadrement… trop de questions en suspens
Beaucoup y voient une tentative de «répression», une «punition»
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Près des deux tiers de la catégorie ciblée par le service militaire n’a aucune source de revenu. Elle compte, par ailleurs, un tiers de «nini», ces jeunes ni à l’école, ni en formation, ni en entreprise, soit 1,4 million de personnes

Au nom de l’urgence, va-t-on, encore une fois, agir dans la précipitation? Si c’est le cas, c’est assurément vers un échec total que nous nous dirigerons. L’exclusion des jeunes, il est vrai, est une bombe sociale qu’il faudrait absolument désamorcer. Mais décréter, sans crier gare, un service militaire obligatoire est-ce la solution miracle?

Le projet, adopté par le Conseil des ministres du 20 août dernier, et qui devrait être discuté au Parlement dans les prochains jours, est déjà majoritairement rejeté par les jeunes eux-mêmes, quel que soit leur milieu d’appartenance. Beaucoup y voient une tentative de «répression», «une punition», «une perte de temps et d’argent»…

«Nous sommes dans un contexte où les jeunes souffrent, et où ils sont rejetés de toute part. Du coup, ils ont l’impression de subir une punition», explique Afaf Berrada, directrice de l’OGN Al Ikram, spécialisée dans l’insertion professionnelle des jeunes. «Avant de lancer ce projet, il est important de mener une réflexion cohérente et complète», poursuit-elle. 

Comme souvent, la décision n’a pas été précédée d’un débat ou d’un effort de communication. De nombreuses questions restent sans réponse. Qu’il s’agisse des objectifs précis de la réhabilitation de ce service, longtemps gelé faute de moyens, des critères de sélection, des préparatifs, du coût, de la capacité d’accueil, de l’encadrement offert… 

Mais que sait-on d’abord de la population cible, celle des 19-25 ans? Le peu que l’on sait est déjà très alarmant. Prenons la tranche des 18-24 ans pour laquelle le HCP fournit quelques chiffres. Plus du tiers (34,6%) est constitué de «Neet» ou «nini», ces jeunes ni à l’école, ni en formation, ni en entreprise. Soit une population impressionnante de presque 1,4 million de personnes, largement méconnue.

Selon le HCP, la moitié (51%) des Neet n’a aucun diplôme, le quart est analphabète et 80% sont inactifs. Exclue de tout, une large partie est totalement découragée.

«Un Neet doit avoir envie de s’en sortir. Si sa démarche n’est pas volontaire, et s’il n’est pas convaincu qu’il peut s’en sortir, rien ne peut le sauver de sa condition», estime Leila Benhima Chérif, présidente de l’Heure Joyeuse. «Ceux que nous recevons dans nos centres de formation sont exceptionnels, parce qu’ils ont eu le courage de changer de vie. Si un service militaire obligatoire vient casser leur élan, je ne sais pas ce qu’ils deviendront», s’inquiète-t-elle.   

Il s’agit, en effet, d’une population sensible, à qui la vie n’a pas fait de cadeaux, et qui souvent, en veut à la terre entière. Serait-ce opportun de l’encadrer dans un environnement où elle n’aura qu’à exécuter des ordres et des corvées? Et puis, passés les douze mois du service, sa vie changerait-elle pas un simple coup de baguette magique?

«Si l’objectif est aussi de former à des métiers dans l’armée et d’inculquer des soft skills, cela pourrait être bénéfique pour certaines catégories», estime Wafa Berny Mezouar, directrice de l’ONG Al Jisr, œuvrant dans l’éducation, la formation et l’insertion professionnelle des jeunes. «Mais il faudrait d’abord identifier ces métiers et tout préparer en amont», insiste-t-elle.

Prendre en charge correctement des milliers, voire des centaines de milliers de jeunes, nécessiterait des sommes astronomiques. Nombreux sont ceux qui estiment que d’autres secteurs, comme l’éducation et la santé, mériteraient d’être financés en priorité (voir témoignages pages V et VI). Beaucoup plus qu’un service militaire qui les occupera une année, avant qu’ils retournent à leur dure réalité.

Pourquoi pas un service civil ou d’intérêt général?

Si l’objectif derrière le service militaire obligatoire est à la fois d’encadrer et de former les jeunes, alors d’autres options pourraient être explorées. «Je pense que les jeunes devraient avoir le choix entre le service militaire et le service civil dans un organisme public, voire même des stages d’immersion dans des entreprises. Les jeunes apprendront des valeurs et des compétences comportementales essentielles à leur insertion socioprofessionnelle», recommande Leila Benhima Chérif. «Nous pourrions, comme d’autres pays, recourir au service d’intérêt général. Des jeunes sans occupation donneraient de leur temps pour la communauté, pour nettoyer des rues, faire du jardinage…», suggère quant à elle Wafa Berny Mezouar. Cependant, beaucoup de jeunes, délaissés, marginalisés, ne se sentent pas prêts à se dévouer pour une société qui ne leur a pratiquement rien apporté.

                                                                               

«J’ai effectué le service civil»

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«L’avantage d’un service obligatoire, c’est qu’il touche tous les jeunes, quel que soit leur milieu social. C’est une chance pour eux de s’ouvrir sur le monde et d’apprendre de nouvelles valeurs» (Ph. L’Econbomiste)

De par le passé, le Maroc a alterné service militaire et service civil, avant de tout geler. Leila Benhima Chérif fait partie de ceux qui ont effectué le service civil. C’est à l’Institut Pasteur de Casablanca que la présidente de l’Heure Joyeuse a effectué son service pendant 24 mois. Diplômée en pharmacie, elle se voit confier la tâche de manipulatrice dépistant l’hépatite B sur de la gélose.

«Je remplissais des tâches difficiles, et je traitais beaucoup avec le service des maladies infectieuses de l’hôpital Ibn Rochd et l’association des lépreux. Mais c’était très formateur», se remémore-t-elle. «J’ai appris à respecter toutes les couches de la société, à recevoir des ordres des personnes bien moins diplômées que moi, à écouter, à me défendre, à présenter mes arguments…», confie-t-elle.

Le service militaire, ou civil, pourrait être une chance pour des jeunes issus de toutes les couches sociales de se rencontrer, se découvrir et s’ouvrir sur le monde.

Toutefois, la préparation doit être infaillible. Autrement, on risque d’aggraver une situation déjà bien critique.

 

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