Culture

Sept mille quatre-vingts secondes

Par Nadia SALAH | Edition N°:5215 Le 22/02/2018 | Partager
Une histoire vraie finement écrite à quatre mains et deux têtes
La preuve de l’innocence était dans le dossier: ce sera donc dix ans ferme
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Joli démarrage en librairie où il est mis en valeur. Ce qui est entièrement mérité. L’histoire est d’autant plus saisissante qu’elle est vraie; une histoire servie par une plume, une double plume,  nette, coupante. Le livre est au Maroc depuis un petit mois. La traduction en arabe est en cours

«Moi, j’ai pris dix ans, le prix de l’innocence coupable». On aurait pu trouver le titre dans cette phrase. Mais cela aurait été trop simple, trop commun pour ces deux jeunes beurs. Ouadih Dada, tout le monde connaît, puisque c’est une grande vedette des médias: "déniché par Samira Sitail, Directrice Générale de l'information de 2M" les familles marocaines ont eu rendez-vous tous les soirs avec lui, sur 2M. Youssef  Zouini, les lecteurs vont le connaître: il vient de Nantes, d’un quartier  généreux en «galères».

Tous deux  ont choisi un titre fabriqué avec des chiffres. Un choix rare, d’autant plus qu’il contient malicieusement la solution de l’enquête.  Mais laissons les lecteurs à leur découverte. Notons juste qu’il faut lire exactement ce qui est écrit, c'est-à-dire «sept mille quatre-vingts secondes».

Le texte est à la première personne, alors que deux auteurs y fusionnent. Une fusion réussie dont on se demande par combien de disputes elle fut acquise. On devine parfois les impatiences. Dans une expression pas très bien posée, dans un mot pris pour un autre, on croit reconnaître les fatigues passagères de deux partenaires qui doivent écrire à quatre mains et deux têtes. Mais qui sait vraiment?

Du style, il faut noter le caractère net, voire tranchant. Les auteurs prennent soin de ne pas perdre leurs lecteurs dans la langue difficile des quartiers immigrés en France. Mais ils savent en donner  le parfum. L’histoire est vraie. Elle part d’un jeune pas encore révolté, un peu hargneux et très rouspéteur.

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Sorti il y a juste une année, ce recueil de chroniques philosophiques ou journalistiques n’est pas facile à trouver car il s’est arraché. Taquins, souriants et aussi cruels ou piquants, ces petits textes trahissaient déjà une belle graine d’écrivain.

Du genre qu’on soupçonne immédiatement d’avoir trempé dans le dernier mauvais coup des collégiens. Sauf qu’avec l’âge, les coups deviennent plus sérieux. Youssef Zouini n’a rien à voir avec le cambriolage d’un supermarché, aggravé de prise d’otages. Mais, un malfrat l’accuse, donc il est coupable. Alors que la preuve de son innocence est dans le dossier depuis le premier jour…

Avocat négligent et incompétent, juge d’instruction appliquant scrupuleusement la présomption de culpabilité (bien lire: présomption de culpabilité), dossier mal tenu… Tout ira de mal en pis, en suivant une rigoureuse logique. Deux ans de prison effectués, dont six mois à l’isolement, plus une resucée à cause d’une erreur administrative. Le livre prend garde de ne pas accuser la Justice.

Pourtant il est difficile de ne pas faire de liens. Outreau, où un juge d’instruction perd jusqu’à son bon sens: un innocent mourra en prison. Pas de sanction pour le juge. «Le mur des cons» dans le siège même du Syndicat de la magistrature française: une «blague de potache»  justifie la ministre de tutelle, mais le journaliste qui a dénoncé les inquiétantes menaces ainsi affichées  sera viré… Et tant d’autres histoires sur le modèle Zouini.

■ Sur les relations avec les filles

«Comme si nous pouvions tout nous permettre. Une aberration, une pure bêtise, les conséquences de l’ignorance (…) Nous agissons selon des coutumes et des lois obscures que nous respectons sans le moindre respect pour autrui, sans réfléchir, tels des fantômes gouvernés par la dictature du non-sens».

■ Avec les gens de justice

«L’accusation chancelle, s’essouffle et s’exaspère. Elle a beau me courir après, je lui file entre les doigts. Les faits sont têtus mais les magistrats le sont plus encore. Plus mes réponses sont évidentes et tombent sous le bon sens, plus l’accusation se déchaîne et cherche à m’enfoncer. Mais je résiste de toutes mes forces et je ne me laisse pas faire. Même si je ne peux m’empêcher de penser, pendant quelques instants de faiblesse, que je suis mon pire ennemi dans cette affaire».

 

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