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    Politique Internationale

    Un débat autour de "L'Homme du Livre" : Driss Chraïbi: ni Rushdi, ni Nasrine

    Par L'Economiste | Edition N°:156 Le 01/12/1994 | Partager

    Le respect de l'Islam existait même dans "Le passé simple", ouvrage de révolte. Dans son dernier livre, Driss Chraïbi se réclame d'un rêve de tout musulman, autour de la Révélation.

    "Il y a dix ans, j'ai assisté à un accouchement et j'ai été bouleversé par la joie succédant à la douleur au moment de la délivrance. L'image a fait son chemin, m'a habité pendant dix ans. J'ai écrit un livre empli de mes charges émotionnelles, non un ouvrage commercial", explique Driss Chraïbi.

    "Dans ce livre, je ne parle pas du Prophète Mohammed, je parle de l'homme. En vingt-quatre heures, on assiste à son investissement par l'Esprit divin...", explique l'écrivain. Personnalité, attachante et irritante, il poursuit qu'il faut toujours s'interroger sur la genèse d'une oeuvre de création. "Au printemps dernier, au cours d'un colloque à Aigues-Mortes, j'ai décidé de le donner à un éditeur marocain... Deux contrats de traduction sont déjà signés avec l'Italie et l'Allemagne, un autre devrait être avec les Etats-Unis. Je ne suis pas venu ici vendre mon livre. L'émotion de ceux qui le lisent me suffit amplement".

    - Question(1): Y a-t-il une relation entre les affaires Rushdi et Nasrine et la publication de ce roman?

    - D.C.: Rushdi ne m'a pas plu. Je n'aime pas la façon dont il pose les problèmes... Bien des choses me révoltent depuis longtemps, la méconnaissance de l'Autre, l'exclusion. C'est déjà évident en Europe. Aux Etats-Unis, on ne sait même pas où est le Maroc.

    - Pourquoi avoir attendu dix ans pour écrire ce livre et le publier?

    - J'avais peur. Je n'avais pas le droit de toucher à l'homme même avant la Révélation. Mais le roman d'expression française devient une économie de marché. Où sont aujourd'hui les humanistes en littérature? Il y manque une dimension géographique, historique, sacrée. Pour moi tout est sacré. La vie, la femme, l'étranger, l'enfant. La littérature aussi. Il faut être intègre vis-à-vis de soi-même.

    - N'y a-t-il pas une difficulté à écrire en français un livre sur le Prophète?

    - Je n'aurais pas pu écrire un livre en arabe, la langue arabe ne convient pas à la manière dont je voulais écrire. J'ai peur de la qualité d'une traduction en arabe. En 1954, quand j'ai écrit "Le passé simple" j'était révolté contre tout le monde. Il y a maintenant des gens qui écrivent mieux que moi en arabe.

    - Le fait d'utiliser la langue française ne vous a-t-il pas permis de prendre une distance pour traiter ce sujet?

    - Mon propos a été un rêve fulgurant qui a duré des années. Quel Musulman n'a pas rêvé de se trouver dans une caverne avec un homme qui se transforme en prophète? J'ai écrit "de l'arabe" en langue française. Je ne me suis permis que deux lettres en arabes.

    ya - sin. J'ai voulu réaliser une quintessence du langage. Pour moi, la langue française m'a adopté autant que je l'ai adoptée.

    - Pourquoi prendre le risque de publier justement au Maroc ce livre qui touche au sacré?

    - Pour moi ce n'est pas un risque, mais une joie, une contribution à mon pays natal. Et je sais qu'il y est bien reçu. En France, personne n'y aurait rien compris.

    - Ne craignez-vous pas une certaine effervescence s'il est traduit en arabe?

    - Je ne me suis pas posé la question. Il faudrait une traduction intègre. Je ne voudrais pas qu'il y ait la moindre déformation, car je m'y suis investi totalement. Il y a dans ce pays de bons traducteurs.

    - Vous vous dites paisible aujourd'hui. Votre livre est-il la fin d'un cheminement spirituel?

    - Oui. Cela se lit déjà dans "Le passé simple". Je ne vais pas expliciter mes textes, mais on ne réussit pas un livre comme celui-là à 25 ans. J'ai beaucoup lu, voyagé traversé des frontières. Plus aucune frontière n'existe pour moi. Il m'a fallu attendre pour l'écrire... J'ai beaucoup lu auparavant, puis j'ai tenté d'oublier.

    - En somme, Driss Chraïbi dérange toujours?

    - J'essaie de comprendre le monde dans lequel je vis, cette misérable fin du XXème siècle... Je vis en France à peu près depuis 1945. Pour moi les choses sont simples, simplistes même. La Méditerranée est le berceau de plusieurs civilisations. La France est un pays méditerranéen tourné

    vers la rive sud de la Méditerranée. Depuis 1945, tous les gouvernements français -sauf de Gaulle- ont voulu faire de la France un pays anglo-saxon. Elle envoie ici ses meilleurs agents et produit en même temps des Pasqua, des Le Pen. Je ne comprends pas...

    - Comment repasser maintenant à une nouvelle "Enquête de l'inspecteur Ali"?

    - Après avoir investi, souffert, eu de la joie, je voudrais à présent faire quelque chose de plus facile. Mais rien ne dit qu'un sujet aussi important ne va pas s'emparer de moi. Dans le monde il y a beaucoup de richesse et de pauvreté. En France, aux Etats-Unis, ça va sauter un jour... On a cassé des pays comme l'Irak, le Rwanda. L'homme a perdu la notion de la vie. Ca c'est un sujet qui m'intéresse plutôt qu'un roman-carte postale... Et aussi reprendre des livres pour enfants. J'ai travaillé avec des enfants des banlieues qui ne s'intéressaient ni à la lecture ni à l'écriture, on a fabriqué un petit livre et j'en suis fier.

    - Pourquoi ce revirement brusque vers l'Islam?

    - C'est une fausse question. Il n'y a pas eu de revirement. Relisez "Le passé simple". Je me révoltais, mais je n'ai jamais rien dit contre l'Islam. Il faut que notre littérature maghrébine dite d'expression française "déraille" pour atteindre l'universel.

    Recueillie par Thérèse Benjelloun

    (1) Les questions ont été posées par la salle au Centre Culturel Français, qui comptait entre 100 et 120 personnes, le mardi 15 novembre, soit trois jours après la sortie. "L'Homme du Livre".

    Driss Chraïbi, homme paisible

    Quand un auditeur qualifie Driss Chraïbi de "grand écrivain", il répond: "Pas tant que ça... 1m80, pas plus!" Fatigué, émotif, ému, provocant, soucieux d'être compris comme il estime devoir l'être, sensible à toute tentative de le culpabiliser pour son errance, ses volte-face apparentes, ses révoltes, en même temps qu'ostensiblement libre de ses actes et de ses paroles souvent crues: tel apparaît l'homme, insaisissable dans l'ambiguïté de ses facettes, et controversé. Certains l'adulent, d'autres semblent agacés par le personnage. Beaucoup l'excusent au nom de ses écrits, de sa réputation, parce qu'on est indulgent avec l'artiste et sa marginalité. On admire son talent, son courage. On lui reproche ses allures fantasques, son comportement, parfois ce qu'on appelle son incohérence ou son instabilité, voire sa mauvaise foi. Il proteste de son intégrité intellectuelle, de sa faveur, et renvoie ses adversaires dos à dos. S'en moque-t-il tout à fait? Est-il vraiment l'homme libre qu'il prétend être? Peut-il convaincre?

    Auteur d'une quinzaine de romans, en tournée actuellement au Maroc, il était au Centre Culturel Français de Casablanca le 15 novembre, où il a répondu à quelques questions concernant son dernier roman, "L'Homme du Livre", et son évolution. Après la révolte de ses premières oeuvres, Driss Chraïbi se présente aujourd'hui comme un "homme paisible", et s'explique sur la genèse de "L'Homme du Livre", qui a déjà ses détracteurs.

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