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    Politique Internationale

    Une biographie à travers les yeux d'Ahmad Rami : Oum Kalsoum symbole d'un élan arabe déçu

    Par L'Economiste | Edition N°:156 Le 01/12/1994 | Partager

    L'Economiste: Pourquoi avez-vous choisi de rédiger cette vie de la chanteuse égyptienne Oum Kelsoum sous la forme d'un roman, et non pas d'une biographie plus classique?

    Sélim Nassib: Une "vraie" biographie ne m'intéressait pas. Le gamin de Beyrouth que j'étais dans les années cinquante et soixante n'était d'ailleurs que peu sensible aux chansons d'Oum Kelsoum; je préférais de loin Jacques Brel ou, plus tard, les Beatles. Ce que j'ai voulu comprendre, c'est pourquoi, tous les premiers jeudis du mois, la vie de mon père s'arrêtait. Il fermait la boutique, allait se coller à sa grosse radio et gare à qui le dérangerait ! Il fallait le laisser, il était avec elle... Ce n'est que lorsque j'ai eu vingt ans que j'ai commencé, moi aussi, à y être sensible. Pas seulement à la beauté de la voix, ou au texte de la chanson, ou à la musique. C'était beaucoup plus profond, un sentiment d'appartenance, très privé, à la communauté de langue arabe. Dès le début, ce livre n'a jamais pu être autre chose qu'un roman sur l'histoire d'un envoûtement. J'ai pu sans problème passer plus vite sur certaines années que sur d'autres. Il me fallait faire sentir, faire éprouver la profondeur de ce sentiment.

    - La "fiction" romanesque que vous avez choisie est toutefois très précise et se base sur des faits bien réels. Par exemple, cette relation extrêmement forte entre la chanteuse et son poète préféré.

    - Je me suis posé la simple question: comment raconter? Puis j'ai perçu très rapidement l'importance de ce poète qui a écrit 137 des 283 chansons qu'elle a chantées. Il a pris cette jeune paysanne égyptienne à la source, l'a découverte en 1924 alors qu'elle était encore très jeune, et est très rapidement tombé amoureux d'elle. Il l'a approchée, l'a formée, l'a aimée, et elle l'a toujours repoussé. Quand elle le rejetait, un douloureux poème naissait de ce refus qu'elle chantait. C'était un sentiment névrotique et sublime, le mal d'amour devenant - par la grâce des ondes et du fabuleux talent d'Oum Kelsoum- le climat dans lequel baignait tout le peuple arabe, exclu du monde réel, exclu de la modernité et soupirant après elle. La relation entre l'auteur des textes et sa géniale interprète, c'est aussi le mystère très profond de cette vierge intouchable, mais très loin d'être asexuée. Sa sensualité se trouvait au coeur de sa force, de cette puissance mystique dont elle était porteuse, de l'incroyable dimension sacrée qui l'enveloppait. Parler de sa vie, c'est donc, paradoxalement, parler d'autre chose.

    - Quelle est cette "autre chose"? Voulez-vous laisser entendre par là qu'Oum Kelsoum n'est pas seulement une chanteuse, mais également une part essentielle de la nation?

    - L'un des éléments majeurs de son succès et de son importance, c'est qu'elle a chanté en arabe populaire, et non dans la langue des lettrés. Ahmad Rami avait compris qu'elle pourrait, par sa voix, faire atteindre à ses poèmes le coeur des paysans dans les villages les plus reculés qu'il voulait toucher. Jusqu'alors, la langue populaire, dans les chansons, était réservée à des chanteuses "légères", et synonyme de vulgarité. Elle a complètement bouleversé ce qui existait avant elle. Le

    sens des mots avait finalement moins d'importance que l'ivresse collective que ces mots provoquaient, que la transe sensuelle dans laquelle sa chanson entraînait ses auditeurs.

    - Vous inscrivez en outre sa vie et sa carrière dans une perspective historique, en rappelant sa filiation avec la Nahda.

    - C'est exact. Ce mouvement du "renouveau" a touché la musique, le roman et l'Islam lui-même. Abdel Razzak, le chef de famille protectrice d'Oum Kelsoum, qui l'accueille quand elle arrive au Caire au milieu des années 20, avait écrit un livre sur la rationalisme et l'Islam, qui prône la séparation de la religion et de l'Etat, et dont l'audace est telle que je vois mal comment il pourrait être publié aujourd'hui. Cheikh Abou-El-Ela, le professeur de chant d'Oum Kelsoum, est l'un des disciples de Hamuli, qui meurt en 1902 après avoir fondé une école musicale très moderniste. Elle s'inscrit également dans la dynamique qui enveloppait l'écrivain Taha Hussein, qui pensait que les traditions orientales et occidentales remontaient à des sources communes qui s'étaient ensuite séparées. Il entendait que la "branche" orientale de cette tradition se développe, et fonde une modernité d'Orient. Oum Kelsoum fut au coeur de tant d'influences! En évoquant l'amour sublime du poète et de la diva, j'ai voulu aussi raconter l'histoire de cet énorme espoir, cet élan vers la modernité, aujourd'hui déçu.

    Propos recueillis par Jean GUISNEL

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