×Membres de L'Economiste Qui sommes-nousL'Editorialjustice régions Dossiers Société Culture Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs LE CERCLE DES EXPERTS Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière

Culture

La marche de l’empire et de son ordrePar Zakya Daoud

Par L'Economiste | Edition N°:1936 Le 12/01/2005 | Partager

«Forum de l’avenir», à Rabat, «Congrès de la pensée arabe», à Marrakech, «Colloque sur l’islam» à la Fondation Al-Saoud, à Casablanca, réunions euro-méditerranéennes à Alger et à Paris, plan d’action à Bruxelles sur le partenariat avancé du Maroc dans l’UE et le rapprochement des normes, rencontres de l’Otan… Le grand rouleau compresseur de la mise en ordre de l’arc arabo-musulman a été à l’œuvre durant 2004. Certes, les Etats-Unis se sont heurtés à «une résistance positive» et ont dû mettre de l’eau dans leur vin pour leur forum. Ils ont dû admettre que chacun des pays de la région évoluerait à son rythme, que les changements devaient venir de l’intérieur. Ils ont évité les réformes qui fâchent, celles sur l’organisation politique. Ils ont surtout aussi dû insérer dans le communiqué final les préoccupations principales de leurs participants arabes ayant trait à la Palestine et à l’Irak et entendu, sans réagir, l’Arabie saoudite leur faire grief de leur parti pris pro-israélien. Un Colin Powell sur le départ, tout miel, a calmé le jeu: «On ne va pas se quereller sur les réformes: l’essentiel est de répondre aux causes du désespoir et de la frustration qu’exploitent les terroristes». Un forum alternatif des ONG, financé par la Banque mondiale et, surtout, la création d’une cellule marocaine d’opposition au forum, précédée par des manifestations, des rassemblements et des prises de parole, ont contenté les opposants au Grand Moyen-Orient de Bush et réactivé un champ politique léthargique. . Un match nul?Tout le monde est donc satisfait: les gouvernements arabes qui ont exprimé leur méfiance sur les projets américains et fait entendre leur voix. Les opposants tant modérés que radicaux qui ont pu s’exprimer, y compris dans le cadre alternatif selon le modèle onusien qui leur donne une visibilité et une crédibilité que leurs propres travaux ne leur auraient pas acquis, les partis de la coalition gouvernementale qui disent, comme beaucoup de modernistes, qu’il faut pousser les réformes d’où qu’elles viennent, les autorités marocaines qui ont reçu les félicitations appuyées des Américains pour leur accueil et sont érigées désormais en modèle régional pour les réformes impulsées, et les Etats-Unis qui ont fait avancer leurs idées malgré tout. Profil bas, ils ont souligné se contenter d’aider à faciliter les efforts et les réformes des pays concernés. Mais ils ont incontestablement posé des jalons, comme ceux qu’ils avaient posés en 1994 lors de la première conférence à Casablanca sur le Maghreb et le Moyen-Orient. On pourrait donc parler d’un match nul.Pourtant, il ne faut pas s’y tromper: les Etats-Unis ont marqué les points qu’ils voulaient et ont entrepris leur œuvre de reconfiguration du monde arabe en commençant par le Maghreb où les pays à l’unisson, malgré leurs divergences, ont adopté sans complexe les réformes prônées et font valoir qu’ils les ont déjà entamées. S’ils ont semblé abandonner leur désir de réformes des systèmes politiques, les autorités américaines ont fait avancer ce qu’elles jugent important, le poids de la société civile, celui aussi du secteur privé et des règles de la concurrence et de la transparence, amorces de changements politiques majeurs. Et, surtout, elles vont désormais se focaliser sur ce qui est pour eux l’essentiel, les réformes économiques d’abord, sociales accessoirement, dans le cadre de leur lutte pour l’extension du libéralisme et contre le terrorisme. Cela passe par des exigences sur la flexibilité des cours de change, jusqu’à, peut-être, une dévaluation monétaire, la réforme du budget qui peut aller jusqu’à des réformes fiscales, le poids de la dette, la réduction des déficits. Cela passe aussi par des demandes de compétitivité économique accrue, par l’extension du microcrédit, par l’aide aux petites entreprises, la formation et l’assistance technique de soutien qu’elle nécessite. Cette politique devrait être accentuée au fur et à mesure que les effets de l’accord de libre-échange entre le Maroc et les Etats-Unis vont se faire sentir, à partir du début de 2005, c’est-à-dire demain. . Glissement progressif De ce virage, la zone de libre-échange est l’illustration criante: déjà des agriculteurs andalous prospecteraient des terres à acheter ou à cultiver afin d’atteindre le marché américain en contournant les normes européennes, ce qui confirme bien que l’accord donne au Maroc la possibilité d’être une plateforme et une tête de pont des Etats-Unis vers l’Europe méditerranéenne et l’Europe tout court. Le Maroc ouvre ainsi son territoire à une compétition accrue entre les intérêts américains et européens, ce dont certains se sont félicités au nom de la dynamique d’investissements qui pourrait contrebalancer les bouleversements qui ne pourront pas ne pas être engendrés par l’ouverture du pays aux importations américaines, industrielles mais aussi agricoles, dans un délai progressif de dix ans. Le virage du Maroc (cf. encadré) peut avoir des retombées régionales: les tensions diplomatiques nées du problème du Sahara seront, du moins peut-on le penser, maintenues à un niveau raisonnable de pressions, même si des poussées de fièvre soudaines se font sentir, vite jugulées d’ailleurs. La coopération sécuritaire et militaire des pays du Maghreb entre eux, et avec les Etats-Unis, et de plus en plus l’Europe, contre le terrorisme et en matière de renseignements, ne fait aucun doute: leur adhésion sans états d’âme aux protocoles américains contre le terrorisme est désormais de notoriété publique. D’ailleurs, au nom du programme PSI (Pan Sahel Initiative) mis en place depuis au moins 2003, qui a fixé les contours d’une coopération militaire entre les pays du Maghreb et les Etats-Unis, le chef du Groupement salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), Abderrazak le Para, a été remis par la Libye à l’Algérie et les manœuvres militaires entre les pays du Maghreb et l’Europe sont courantes et concernent plusieurs des pays de la région. Il faudrait être un expert militaire au fait journalier de ce qui se passe dans «ces nouvelles zones tribales» sahariennes, sur le mode afghan, pour être édifié de l’avancée de ce programme!. Luttes d’influence Europe/AmériqueA Rabat, lors du forum, l’Europe, la France en tête, a tenté de défendre son pré carré maghrébin: Barnier, ministre français des Affaires étrangères, a plaidé pour la relance du processus de paix en Palestine et a été entendu et pour la non-institutionnalisation du processus américain, et là il n’a pas réussi: le prochain forum se tiendra à Bahreïn. Il a fait ressortir, à juste titre, que le forum, pâle copie du processus de Barcelone, ne devait pas le remplacer, ne serait-ce que par le fait que c’est l’Europe qui consacre le plus d’efforts financiers aux réformes maghrébines. La diplomatie française fait des efforts constants pour ne pas être éjectée de la région: assise sur ses positions en Tunisie et au Maroc, elle se dirige vers l’Algérie et la Libye, ce qui ne l’empêche pas de plaider pour que le Maroc obtienne un statut avancé dans l’Union européenne, ce que l’on appelle désormais «un partenariat stratégique de voisinage» avec plus de coopération politique et d’intégration économique. Les Américains ont semblé en prendre acte d’autant plus volontiers que l’Europe, comme en Palestine, d’ailleurs, supportera l’essentiel du coût financier de cette politique.Mais la lutte d’influence économique entre l’Europe et les Etats-Unis, pour être bien réelle, doit être remise en perspective: les entreprises des deux géants sont imbriquées d’une part, et d’autre part, la lutte antiterroriste les unit dans une même vision stratégique. Les choses se déroulent simultanément sur les deux plans et tendent à brouiller la vision. Les néoconservateurs qui dirigent l’Amérique ont leur propre vision de l’Europe: pour eux, elle ne doit être qu’un grand marché et donc ils sont favorables de ce point de vue à l’entrée de la Turquie et ne voient pas sans déplaisir se creuser l’opposition idéologique entre l’Europe et le monde arabo-musulman, ni les frontières de l’Union s’étendre aux portes de leur zone d’influence moyen oriental. Ce nouveau marché européen va désormais s’étendre jusqu’aux portes de l’Asie et même mordre sur ce continent. On ne peut pas ne pas voir là une autre vision géostratégique.Qu’ils le veuillent ou non, que les Européens freinent ou non des quatre fers, c’est cette vision là qui est en train de prévaloir. L’UE a à peine digéré ses dix nouveaux membres qu’on parle d’un nouveau train de négociations avec d’autres pays de l’est européen, comme la Croatie, entre autres, et, demain, pourquoi pas l’Ukraine! Vraisemblablement la Croatie et d’autres pays de l’est européen rentreront dans l’Union avant la Turquie. Le problème turc sera alors posé dans ses vrais termes à l’échéance des dix années de probation. Mais d’ici là, chacun des deux géants économiques, dans leur guerre multipolaire, aura posé ses pions, élargi ou perdu ses zones d’influence, recentré ou fusionné ses intérêts économiques et stratégiques. Et le partenariat privilégié qui est offert par la droite française à la Turquie et l’est déjà aussi à la Tunisie et au Maroc aura situé l’arc méditerranéen dans le giron occidental élargi, dirigé de Washington ou de Bruxelles ou des deux ensemble ou des deux se combattant encore.Les clivages actuels doivent être lus en fonction des clivages futurs davantage qu’en fonction des médiatisations exacerbées de problèmes périphériques bien qu’éminemment passionnels. C’est la même chose pour le Grand Moyen-Orient de M. Bush, qu’il avance en force ou à marches feutrées. De toutes les façons, l’ordre de l’empire est en marche.


La pauvreté, les femmes et des compliments

Cela passe encore par la lutte contre la pauvreté et tout ce qu’elle induit. A cet égard, un rapport du bureau de Rabat de la Banque mondiale, dont on ne peut sous-estimer l’importance comme instrument d’une telle politique, partie prenante d’ailleurs au forum, est très éclairant. Le constat de l’ampleur est connu, celui des remèdes a fait jusqu’alors partie des vœux pieux. Aujourd’hui, la Banque prône une répartition équitable des revenus, pour laquelle les recommandations sont étonnantes: en finir avec les céréales de faible productivité (on sent là pointer l’accord de libre-échange avec les Etats-Unis), réforme agraire (on croit rêver!). La réforme agraire est en effet une revendication jamais satisfaite qui a occupé les débats au début de l’indépendance et a été abandonnée au nom d’une réforme agricole tout ce qu’il y a de plus libérale, solution sur laquelle on reviendrait donc aujourd’hui. Dans le cadre de la réduction des inégalités, il y a aussi les réformes sociales. Le Maroc est d’ailleurs félicité pour avoir engagé la construction de logements et de routes et pour prévoir une politique d’alphabétisation conséquente qui vise à réduire l’analphabétisme et à engager de nouveaux enseignants, quoiqu’on ne sache pas, étant donné les contractions recommandées du budget comment ils pourront être payés! Tout comme il est félicité pour les réformes qu’il a engagées sur le statut de la femme, le contrôle du champ religieux, les nouveaux codes du travail et des banques, les réformes des douanes, et de l’Administration (!) …


Maroc, annexe des Etats-Unis

Personne ne peut être contre ces réformes, c’est le simple bon sens. Ce n’est pas la thérapie de choc imaginée, il y a un an, c’est une médecine plus douce. Mais elle ne peut pas ne pas aller vers la mise en cause des élites locales appelées à se transformer dans le sens indiqué, et cela aboutit naturellement au politique, même si (pour l’instant?) les gouvernants maghrébins sont absous de tous maux et taxés de bonne gouvernance.On pourrait s’étonner du peu d’investissements financiers mis au service d’un tel processus -100 millions de dollars sur 3 à 5 ans pour la vingtaine de pays arabes!- si l’on ne se souvenait que dans l’optique américaine, d’une part l’argent doit venir du privé et, d’autre part, ce sont les pays qui doivent financer eux-mêmes leurs propres réformes. D’ailleurs, la constitution d’un réseau de fonds et institutions financières régionales est encouragée, ce qui est clair, de même qu’une banque sur le modèle de la Banque européenne de développement. Pour le Maroc, pays hôte du forum et loué de ce fait à Rabat et à Washington, un tel processus accentue un glissement progressif vers les Etats-Unis et des liens de plus en plus étroits qui ne sont plus un mystère pour personne: Sahara, lutte contre le terrorisme ont induit depuis trois ans surtout un virage de la politique marocaine vers Washington dont chaque jour permet de mesurer les effets. Le Maroc avait-il intérêt en acceptant la tenue du forum dans sa capitale à une visibilité accrue de ce virage et à passer, comme il a été dit, «pour une annexe américaine en terre africaine»? La coalition au gouvernement, toutes tendances confondues, a fait savoir qu’il y avait plus à gagner qu’à perdre…


Tout l’enjeu turc

De même d’ailleurs pour l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Là encore la vision est d’autant plus brouillée qu’en Europe et surtout en France, c’est la droite qui est divisée à ce propos et la gauche, comme on l’a vu au Parlement de Strasbourg qui serait plutôt pour, tout en tenant compte d’une angoisse identitaire exprimée par les sondages et d’une islamophobie qui se répand comme une traînée de poudre. Ce qui semble se jouer c’est l’intégration de l’Autre, de l’étranger, dans le sens où les intellectuels arabes parlaient dans les années 60 de l’Occident comme de l’Autre, avec une majuscule, du dissemblable donc, intégration à hauts risques selon les uns, qui renforce la laïcité et la démocratisation et stabilise les frontières selon les autres.En fait, ce qui est en jeu dépasse la Turquie et tient à la conception de l’Europe: soit une entité économico-politique forte, soit un grand marché économique et uniquement économique. Nicolas Sarkozy, entraînant ou surfant sur une partie des opinions de droite, plaide pour une Europe autocentrée appelée à s’affirmer comme pôle non seulement économique, mais aussi politique et civilisationnel. Le pôle politique est aussi défendu par la gauche. On serait donc enclin à penser que le problème est de l’ordre de la civilisation européenne, judéo-chrétienne et hésitant à intégrer des musulmans, dilemme qui accroît le ressentiment des musulmans, dans et hors des frontières de l’Europe actuelle.

Chère lectrice, cher lecteur,

L'article auquel vous tentez d'accéder est réservé à la communauté des grands lecteurs de L'Economiste. Nous vous invitons à vous connecter à l'aide de vos identifiants pour le consulter.
Si vous n'avez pas encore de compte, vous pouvez souscrire à L'Abonnement afin d'accéder à l'intégralité de notre contenu et de profiter de nombreux autres avantages.

Mot de passe oublié?
CAPTCHA
This question is for testing whether or not you are a human visitor and to prevent automated spam submissions.
ABONNEZ-VOUS
  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]

    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc