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    Politique Internationale

    La floraison des fondations et galeries : L'art et l'argent: Des flirts, mais pas de mariage

    Par L'Economiste | Edition N°:103 Le 11/11/1993 | Partager

    Depuis quelques mois, les ouvertures de galeries et d'espaces culturels se multiplient, déterminées sans doute par une “explosion" artistique, en particulier dans le domaine pictural. En dehors des opérations commerciales, au Maroc Part vit, soutenu par le mécénat et la passion des artistes et amateurs d'art Des entretiens avec les artistes, des galeristes, des responsables de fondations, des critiques et des amateurs ont permis de faire le point sur les “finances" de l'art et les espoirs de sa réussite.

    “L'art ne peut vivre que s 'il y a de l'argent", constate le peintre Fouad Bellamine, à l'instar de tous ceux qui s'interrogent sur le domaine artistique. Pourtant, même si l'on sait que "tout est économique ", le soupçon de voir l'art se transformer en simple produit commercial se dessine immédiatement, et lui fait perdre son sens. Parallèlement, une question fondamentale était posée lors du colloque "Economie et Culture" qui avait eu lieu à Mohammédia (Faculté des Lettres et Sciences Humaines) en 1990: "peut-il y avoir création s 'il n 'y a plus de marginalité du créateur, reconnue par l'économie?".

    Développement de l'art pictural

    Il existe aujourd'hui un développement pictural intense au Maroc, sans préjuger de la valeur des oeuvres produites ni entrer dans les diatribes concernant l'existence d'une peinture "marocaine". Le phénomène est intéressant en soi. On peut essayer d'en donner des raisons. Pour sa part, Fouad Bellamine invoque le lieu de rencontres que constitue le Maroc, le fait que "le Marocain est d'abord un manuel" - mais il risque de tomber dans "l'artisanat plastique".

    Un amateur d'art insiste aussi sur le fait que la peinture étant une "surface animée" est palpable, plus facile d'accès, plus corporelle que l'écriture par exemple. Il s'agit aussi d'un phénomène relativement récent, datant de quelques années avant l'Indépendance du Maroc. A cette époque, il n'y avait que sept ou huit peintres marocains, qui faisaient essentiellement leurs études en France. Les ventes directes avaient lieu par relations, dans un esprit de soutien aux artistes. Puis les expositions se développent dans des hôtels, des centres culturels, avant que les choses ne se professionnalisent.

    Les premières galeries naissent, à Rabat et à Casablanca (Venise-Cadre, Nadar, Demazières), mais il s'agit encore de galeries polyvalentes où l'on vend, à côté des tableaux exposés, généralement, des meubles pour faire vivre la galerie. Elles se transforment ainsi en "boutiques de luxe". Depuis six ou sept ans, elles se consacrent à la peinture, avec les risques que cela comporte.

    Il n'en demeure pas moins que la vente se fait toujours, essentiellement, aux relations -d'affaires-, aux administrations, aux organismes financiers qui ouvrent en ce domaine une nouvelle période, enfin, aux particuliers des classes aisées qui achètent autant par ostentation que par goût. Avec pour conséquence qu'“aujourd'hui les murs sont couverts", et qu'il faut trouver de nouveaux "débouchés", créer un marché de l'art pour l'instant inexistant.

    Les objectifs du mécénat

    Dans ces conditions, et pour éviter une commercialisation destructrice de l'art, même si elle est rentable, il reste le mécénat. Un mécénat qui a été particulièrement le fait, depuis 1985, de plusieurs fondations dont la Fondation ONA et la Fondation Wafabank. La Fondation est un "acte de mécénat", d'un "mécénat d'entreprise qui dote sa fondation des moyens nécessaires" pour se "mettre au service du public". Ou pour reprendre les termes de M. Abdelhaq Bennani, vice-président directeur général de Wafabank, en 1991, l'occasion de créer "les rapports les plus sains et les plus féconds entre l'argent et la culture " Chaque fondation se concentre sur des objectifs précis, réduits pour être réalistes: économiques, humanitaires, parfois patrimoniaux, parfois sportifs et bien entendu culturels. Il faut en effet rappeler que "les artistes ont toujours été soutenus par les mécènes”, quels que soient par ailleurs les intérêts de ces derniers (stratégie de communication, acte de gestion... ).

    Ainsi, la Fondation ONA cherche-t-elle pour l'instant à faire connaître la peinture marocaine depuis 1960 au grand public, à mettre à sa disposition des oeuvres d'art plastique dans un Centre d'Art Contemporain qui fournira, outre des expositions permanentes et ponctuelles, une animation culturelle, des moyens audiovisuels et techniques adaptés aux jeunes, amateurs et artistes.

    De son côté, la Fondation Wafabank, intervenant dans le domaine des arts plastiques, cherche à mettre en valeur leurs racines culturelles, à rappeler le souvenir de grands peintres marocains comme Cherkaoui, Gharbaoui, Saladi à qui elle vient de rendre hommage. Elle représente la peinture contemporaine et aide des peintres débutants par la biennale de la peinture au Maghreb dont la troisième édition a eu lieu en juillet 1993. En quelque sorte, l'objectif essentiel est éducatif, pédagogique, et les fondations se trouvent investies d'une "mission" de médias culturels, en jouant aussi sur l'encouragement à la création et sur l'édition de livres d'art. L'édition récente d'un livre autour de l'oeuvre mythique de Gharbaoui, par la Fondation ONA, reste la meilleure illustration de cette mission où il faut rassembler l'oeuvre, faire connaître l'artiste...

    Une professionnalisation de l'art

    Le but des fondations est-il si différent de celui des galeristes? Les galeries qui viennent d'ouvrir à Casablanca depuis un an semblent avoir également pour objectif principal le contact avec le public, même s'il est exprimé autrement et aboutit normalement à la vente des tableaux exposés. Ainsi, Mlle Nawal Slaoui explique que son projet d'ouvrir la Galerie Meltem est né d'abord d'un intérêt profond pour l'art, de l'“envie de voir autre chose ", de savoir et faire connaître ce qui se fait dans le mondé. Elle envisage aussi de transformer ce cadre en lieu de rencontres, d'animation... De son côté, Saâd Hassani, lui-même artiste-peintre, a choisi le projet de la Galerie Al Manar pour "honorer l'art", "l'organiser", le faire sortir de la "pagaille" qui le noyait, "sans moralité ni honnêteté”, dit-il, depuis les années 70. Il s'agit d'abord pour lui de "sensibiliser" le public à l'art, de le mener à la galerie pour développer sa culture, sa sensibilité artistique (éduquer le regard à l'analyse), de démystifier l'art sans le vulgariser. Même écho à l'espace Al Wacetey, où se retrouvent artistes et universitaires. "La scène a été plus ou moins polluée par l'art commercial, par les "croûtards", ceux qui travaillent à la commande": Abdelkébir Rabi, artiste, sourit. "Aujourd'hui, on veut investir dans la bonne peinture, professionnelle... On ne vend pas des tableaux-objets... C'est le début d'une autre période; les gens ont besoin de voir des oeuvres, d'être initiés, d'avoir des garanties..."M. Hassan Smili, doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Ben M'Sick-Sidi Othman à Casablanca, précise que "le consommateur d'art moyen n'a pas forcément les critères de sélection" et qu'il ne s'agit pas de "brader l'art". Chez tous se manifeste l'exigence de professionnalisation induite par la concurrence elle-même, entre fondations et galeries, pour sauver l'art d'un enlisement dans le commerce et la facilité, ou le silence. Chacun insiste également sur l'aspect d'éducation indispensable, et la nécessité de commencer par les enfants en organisant des visites d'écoles, en touchant les Jeunes qui viennent, de plus en plus nombreux, goûter le plaisir de voir des oeuvres d'art, affirme Saâd Hassani, et "introduire toutes les dimensions de l'art, qui n'est pas seulement image, miroir magique", dit Mouline Al Aaroussi, historien a critique d'art.

    Thérèse BENJELLOUN

    L'art et son marché

    La vie de l'art n'est pas seulement financière. Ou plutôt si l'argent est vital, "il n'est pas question de lui céder", déclare M. Hassan Esmili. Les galeries prennent, en moyenne, au Maroc, 40% sur le produit des ventes des oeuvres exposées. Parce qu'elles assument le risque de l'exposition et celui d'un échec toujours possible. Les artistes l'ont compris et l'admettent. Mais elles doivent aussi pouvoir instaurer un climat de confiance mutuelle, de "complicité", comme le souligne Mlle Nawal Slaoui, entre le galeriste et l'artiste, qui réclame, souvent sans le dire, "à être rassuré dans son travail de création difficile et solitaire". D'ailleurs, Saâd Hassani choisit les exposants de la galerie Al Manar en fonction de son "intuition par rapport à une certaine qualité de peinture", et des "émotions fortes" qu'elle provoque en lui.

    Sans doute faut-il évacuer le "masque folklorique" de l'artiste parce qu'en "art on ne peut pas tricher" (le peintre Cézanne aurait d'ailleurs déclaré qu'“on entre en peinture comme on entre en religion"). Fuir également la reproduction sociale pour que l'art au Maroc se transforme en une "école de l'avenir", faire prendre conscience au public du travail créatif, le "contaminer", dit Rabi. Mais il semble aussi indispensable de faire émerger, au Maroc, un véritable marché de l'art, qui n'a pas encore vu le jour. Est-ce, comme on peut le prétendre, parce qu'il est saturé?

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