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Comment l'Espagne s'est transformée en s'ouvrant au monde

Par L'Economiste | Edition N°:615 Le 13/10/1999 | Partager



· Pourquoi les gens refusent-ils l'ouverture qu'ils réclament?
· Une demi-vie humaine en Espagne pour changer la vie des enfants pauvres et des femmes écrasées
· Une expérience probante: Ce sont les plus démunis qui gagnent dans l'ouverture


Ouvrir le pays sur le monde? Chacun n'en veut que ce qui lui plaît: des programmes de télé, mais pas l'élévation des standards de qualité qui oblige à travailler plus et mieux. Inversement, les employés des télévisions nationales, eux, veulent de meilleures chemises, de meilleures charcuteries et moins chères, mais pas la rivalité des programmes des autres télévisions.
La règle de la peur de l'ouverture est la suivante: "d'accord pour l'ouverture par toutes les portes, sauf par la mienne". Chacun veut les bénéfices de l'ouverture, mais refuse que cette ouverture change la façon de travailler. L'un ne va pourtant pas sans l'autre.
Et le résultat est donc réglé comme du papier à musique: la somme des exceptions et des refus donne strictement la fermeture totale du pays, le repli sur soi. Egoïsme de ceux qui veulent tout avoir sans rien donner? Sans doute, et c'est la nature humaine. Mais ce n'est pas que cela. Il y a aussi et fondamentalement un manque de confiance en soi. On recherche dans les gloires passées mille et une raisons d'être fier de soi, tout en sachant très bien que le présent n'est plus à la hauteur de ces gloires-là. Et on redoute, avec l'ouverture sociale et économique, que le chemin descendant continue à descendre si des rapprochements trop directs sont faits avec ceux qui ont les gloires présentes. C'est humain aussi. Il y a encore de l'altruisme: ce chemin descendant coûte cher à une bonne partie de la population. Il coûte en misère, en analphabétisme, en enfants et femmes négligés, rabaissés. L'esprit humain est ainsi fait que la majorité imagine aisément ce qu'elle peut perdre en changeant. Rarement, cet esprit humain sait imaginer ce qu'il peut y gagner.
Permettez-moi, ami lecteur, de partager avec vous quelques souvenirs: les souvenirs ne sont-ils pas les levains de l'imagination?
Pays fermé, économiquement et politiquement
Je me souviens de l'Espagne économiquement et politiquement fermée, que j'ai connue enfant, il y a moins de 40 ans, il y a moins d'une demi-vie humaine donc. Des images me reviennent qui disent plus que les chiffres. Il y a 40 ans, le PIB espagnol par tête était inférieur de 40% à la moyenne européenne. Aujourd'hui, le différentiel n'est plus que de 18%. Cette progression fulgurante, plus rapide et plus profonde après Franco que pendant, c'est pour moi des images, des images de la vie des gens, pas une courbe sur du papier.
L'enfant-touriste que j'étais se souvient des théories de femmes en noir, fichus noirs, robes noires jusqu'à la cheville. Visage ridé et silhouette usée mais avec des enfants de mon âge qui se cachaient dans leurs jupes quand on les regardait. Ils portaient leurs doigts à la bouche. Je sais aujourd'hui que c'est le signe que font tous les enfants du monde quand ils sont effrayés. Mais de quoi avaient-ils peur, ces enfants comme moi? Ils avaient peur de moi, de mes cheveux bien peignés quand les leurs n'avaient pas vu de brosse sans doute depuis plusieurs jours. Etrangement, c'étaient les petites filles qui étaient les moins peignées, les cheveux sales, emmêlés en queue de rat. On disait à l'époque que c'était parce que la religion des Espagnols méprisait les filles. De l'autre côté du Golfe du Lion, les Italiennes, avec la même religion, étaient pourtant si jolies! Et elles ne l'avaient pas toujours été...!
Enfants comme je l'étais, ils avaient pourtant peur de moi, de mon short et de ma chemisette colorés, quand, en plein été, ils portaient un pull de mauvaise laine terne, effiloché aux manches ou pelé au col. Peur de mon sourire, montrant l'inévitable appareil dentaire qui redresse les dents de trop peu d'enfants dans le monde, alors que leur maman, la femme ridée en noir, ne leur avait pas débarbouillé le visage le matin. Aujourd'hui, les enfants de la campagne espagnole ne sont plus comme ceux-là. Les points de PIB gagnés, ce sont eux qui les ont encaissés. Et cela en moins de la moitié d'une vie humaine. Merci mon Dieu, merci surtout aux hommes et aux femmes qui ont travaillé pour changer l'Espagne, pour mettre fin à tant d'années de repli, de fierté mal placée.

Fier, mais de quoi?


"Fillette, fais attention, recommandait mon père, ne dis jamais rien qui puisse vexer, ne me pose pas de questions en public, les Espagnols sont un peuple fier". Oui, c'était un peuple fier, mais de quoi? Des mamans en noir, vieilles avant l'âge, qui ne souriaient pas et dont on voyait les dents cassées quand elles parlaient? Je sais aujourd'hui que c'était bien pire que ce que je voyais. Pour vingt mamans en noir, une n'était pas là, partie au ciel. Ce petit encore plus mal habillé, qui portait ses doigts sales à sa bouche, mais qui ne venait pas se cacher dans les jupes de la maman en noir, c'était celui d'une autre maman, morte en le mettant au monde. Nourri et toléré, il n'avait pourtant pas le droit à la sécurité de la jupe noire. La solidarité de la misère est souvent ambiguë.
Ce petit-là, il en a eu plus que sa part des points de PIB, parce que c'est lui qui en avait le plus besoin. Aujourd'hui, sa maman n'est pas morte, elle est avec lui, en robe claire. Certes, les statistiques le disent aussi, il n'a pas tout ce dont il rêve en passant devant les magasins ou en regardant la télévision. Il n'ira sans doute pas en vacances à l'étranger. Mais les points de PIB lui ont conservé sa maman. Ils lui ont en plus donné une école et sa famille a une voiture à crédit. Les Espagnols ont perdu leur réputation de peuple ombrageux de fierté, mais c'est maintenant qu'ils devraient être fiers.
Pourquoi le Maroc n'arrêterait-il pas d'avoir peur de descendre, quand il peut faire que son chemin remonte? Pourquoi en une demi-vie humaine ne ferait-il pas ce qu'a fait l'Espagne, mais aussi le Portugal, l'Irlande... ce que sont en train de faire le Mexique, le Chili, la Jordanie, la Corée...?

Nadia SALAH

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