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    Chronique Militaire

    L’avenir inquiétant d’un Irak libéré de l’occupation américaine
    Par le colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:3687 Le 28/12/2011 | Partager

    Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

    Il n’aura pas fallu attendre longtemps. Au moment où les derniers soldats américains quittaient l’Irak, son premier ministre, Nouri al-Maliki, lançait une campagne d’arrestations de personnalités politiques sunnites. C’était le 18 décembre. Le 22, Bagdad résonnait de quatorze explosions, quasi simultanées, quatorze attentats, dont un suicide, mené au moyen d’une ambulance piégée. Bilan: 69 tués, 138 blessés, majoritairement chiites. Une autre attaque, le 26 décembre, a visé le ministère de l’Intérieur. Ces attentats non revendiqués ont aussitôt été attribués à des groupes sunnites, réputés pour leur aptitude à coordonner des actions terroristes.
    Ces jours-ci, les éditorialistes sont tentés d’évoquer une «mauvaise fin pour une mauvaise guerre(1). Cette guerre détestable d’Irak avait été lancée en 2003 pour de fausses raisons(2), armes de destruction massive inexistantes, présence inventée d’Al Qaida. 110.000 vies humaines étaient sacrifiées pour rien si l’on excepte celle de Saddam Hussein, l’incontestable tyran.
    Neuf ans plus tard, l’Irak n’est toujours pas reconstruit, l’électricité pas rétablie partout, les systèmes hospitaliers, scolaires et universitaires sont toujours délabrés. Le pays demeure dévasté, parfois en pire état qu’il ne l’était en 2003, profondément divisé en religions et ethnies, toutes communautés prêtes à s’affronter pour assurer leur survie. Aujourd’hui, la tension est à son comble. A se demander si la «fin de la guerre d’Irak» ne préfigure pas des drames plus terribles encore, guerre civile et décomposition du pays que l’envahisseur yankee entendait surtout éviter.
    Ce départ des Américains laisse l’Irak désarmé, isolé face à l’Iran, affligé d’un semblant de gouvernement dirigé par un chiite plus désireux, semble-t-il, d’établir la prééminence de sa communauté que de fonder une démocratie viable. Premier ministre depuis 2006, Al-Maliki gère aussi la Défense, l’Intérieur, la Sécurité nationale… Il n’a eu de cesse de mettre au pas tout ce que l’Irak compte de militaires, de policiers, de services spéciaux, ces derniers purgés de leurs éléments douteux, en même temps qu’il créait nombre d’officines parallèles.

    Deux minorités très menacées

    Kurdes et sunnites(3) se sentent gravement menacés. Pour les Kurdes, l’enjeu est double, autonomie de leur province, question de l’énergie. Depuis 2003, avec des Etats-Unis pas fâchés de pouvoir s’appuyer sur une région homogène aux habitants plutôt amicaux, les Kurdes avaient gagné un protecteur. Al-Maliki leur interdisait de signer des contrats avec l’étranger et d’engranger des royalties. Pourtant, la population profitait d’investissements pétroliers et autres, générateurs d’emplois et de salaires propres à relancer l’économie locale. Aujourd’hui, les Américains sont partis, les Kurdes sont seuls. Soutenu par Washington, longtemps Exxon Mobile avait cru possible de négocier avec le Kurdistan un accord d’exploration du gaz naturel. Vain espoir! Bagdad a menacé Exxon de l’inscrire sur la liste noire. Le 16 décembre, après qu’Al-Maliki ait reçu les dirigeants de la société américaine, celle-ci renonçait à tout accord avec le Kurdistan.
    Probablement plus inquiétante est la situation des sunnites. Déjà minoritaire, cette communauté a aggravé son cas en boycottant les élections de 2005 et décidé de s’insurger. Chiites et Kurdes ont alors préempté les postes dominants de l’Etat. Le président est Kurde, le Premier ministre est chiite. Aux sunnites échoient les postes peu reluisants de vice-Premier ministre et de vice-président. Les élections de 2010 n’ont pas changé grand-chose. Les élus sunnites ont rejoint le parti centriste al-Iraqiya qui, du coup, est le premier en nombre de sièges. Cependant, les promesses faites aux sunnites de leur attribuer des postes, à raison du nombre de leurs élus, ne sont pas tenues. Al-Maliki recouvre vite l’ensemble de ses pouvoirs, semblables, dit-on, à ceux que s’était attribués Saddam. Les sunnites tentent alors de s’allier avec les Kurdes en jouant à leur tour d’une possible autonomie pour les provinces où ils sont largement majoritaires, comme à Anbar et Salah ad Dinn, ou très nombreux comme à Diyala. Proclamée, cette autonomie est jugée illégale par le Premier ministre. A raison! Aux termes de la Constitution, une autonomie doit être approuvée par un referendum régional. Al-Maliki en profite pour donner ordre aux milices chiites de se déployer dans Diyala.
    Le 17 décembre, le parti al-Iraqiya, scandalisé par la centralisation excessive du pouvoir, quitte le Parlement. Le lendemain, Al-Maliki lance son offensive politique contre les hauts responsables sunnites

    L’offensive chiite

    Le 18, via un vote du Parlement, le vice-Premier ministre est destitué. L’intéressé, Saleh al-Mutlak, est estimé coupable d’avoir déclaré dans une interview que «Al-Maliki est pire que Saddam». Le même jour, le vice-président Tareq al-Hashemi est poursuivi pour avoir fomenté des actions terroristes. Tout homme politique sunnite redoute d’être le prochain sur la liste des arrestations. Aussi, la communauté est-elle confrontée à des choix déchirants: s’entendre avec les chiites, quitter le pays, résister… Les Kurdes, aussi, doivent prendre des décisions délicates. Leurs opposants arabes, sunnites et chiites, sont tous désireux de les empêcher de s’approprier les richesses pétrolières. Toutefois, ceci n’empêche pas Kurdes et sunnites, temporairement au moins, de vouloir coopérer. On les dit désireux de former un gouvernement qui entraînerait la chute du cabinet Al-Maliki et ralentirait la consolidation de la prééminence chiite. Toutefois, cette union de circonstance peut au contraire favoriser Al-Maliki dont les positions sortiraient renforcées de la crise. Pour avoir perfectionné sa mainmise sur le système, l’actuel maître de Bagdad sait comment manœuvrer. D’ailleurs Kurdes et sunnites, s’ils ont théoriquement le moyen de renverser Al-Maliki, n’auraient pas suffisamment d’élus pour investir leur gouvernement. Le Parlement, alors paralysé, laisserait les mains libres à un Premier ministre, fort d’un appareil sécuritaire à sa dévotion. L’avenir est sombre car il est sans issue. Les dernières arrestations ne sont pas de bon augure. Pas de compromis imaginable que l’Iran ferait d’ailleurs tout pour contrecarrer. Des années de dictature sanglante, des massacres affreux intercommunautaires, des centaines d’attentats meurtriers ont laissé des traces indélébiles. L’occupation américaine n’a rien arrangé. Avoir armé, financé et lancé les milices sunnites dans la mêlée, n’a fait qu’amplifier les mortelles rivalités entre factions. Accueillant le 14 décembre à Fort Bragg (Caroline du Nord) un contingent de G’I retour d’Irak, le président Obama a été clair. Pour lui, le destin de ce pays est désormais entre les mains des Irakiens; pas question d’y renvoyer les boys! Tant mieux, bien qu’il soit stratégiquement hasardeux d’annoncer à l’avance que l’on ne fera rien. L’Iran, désormais, a les mains libres, les autres aussi!

     

    Le pétrole en Irak

    Le pétrole est la clé d’or de l’Irak. L’activité pétrolière représente 55% du PIB, 86% des ressources budgétaires, 98% des exportations du pays. Les réserves prouvées de naphte seraient les troisièmes du monde, la moitié de ces réserves étant situées au Kurdistan irakien, Kirkuk inclus. L’Irak produit actuellement 2,4 millions de barils/jour. Il espère atteindre 7 millions de b/j à la fin de 2012 et prévoit d’en extraire 12 millions en 2018. Ce qui ferait de ce pays, toutes choses égales, le premier producteur mondial. Toutefois, ces objectifs paraissent quelque peu irréalistes au regard des capacités restreintes actuelles d’écoulement de la production.

     

                                                                                                

    (1) Titre de l’éditorial du quotidien Le Monde, dans sa livraison du 22 décembre 2011.
    (2) Même le nom de l’opération était malvenu; le 24 mars 2003, le porte-parole de la Maison-Blanche parle de l’«operation iraqi liberation», jusqu’à ce que des journalistes s’aperçoivent que les initiales OIL signifient pétrole en anglais ; un nouveau nom est aussitôt donné; ce sera l’OIF pour «operation iraqi freedom», valable jusqu’au 19 août 2010, changé alors en «operation new dawn», ou «opération nouvelle aurore»…
    (3) La communauté sunnite irakienne est arabe, ce que ne sont pas les Kurdes, musulmans sunnites.

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