Competences & rh

R&D: Les entreprises pourront-elles reprendre le flambeau?

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5436 Le 22/01/2019 | Partager
Surtout en l’absence d’incitations financières et fiscales
Toujours pas de stratégie nationale pour la recherche, ni de pilote à bord!
Faibles dépenses, effectifs réduits, fuite des talents… ces perpétuels freins
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Le Maroc intègre toujours peu de hautes technologies à ses exportations. Néanmoins, par rapport à la région Mena, les entreprises marocaines apportent plus de valeur ajoutée technologique. Selon l’Enquête entreprises (Enterprise Survey) de la Banque mondiale de 2017, le pourcentage des sociétés innovantes en produits, services et procédés au Maroc est supérieur à ses concurrents, comme la Turquie, la Tunisie, la Jordanie, ou encore la Malaisie et le Vietnam

Peu de choses ont changé pour la R&D au Maroc durant les dix dernières années. Les constats sont toujours les mêmes: absence d’une stratégie nationale de recherche, de faibles budgets, une implication timide du secteur privé, un déficit monstre en chercheurs… Et une dépense globale qui stagne à moins de 0,8% du PIB depuis de nombreuses années (contre une moyenne de 2,3% dans les pays de l’OCDE).

Le colloque X-Maroc, organisé par les alumni marocains de l’Ecole polytechnique, a consacré son édition 2019 à «la R&D comme levier de croissance». L’évènement, tenu le 15 janvier dernier à l’Université Mohammed VI des sciences de la santé de Casablanca, a permis de mettre à nouveau en évidence le retard pris en matière de recherche et d’innovation.

Cela peut paraître inconcevable sous d’autres cieux, mais, au Maroc, il  n’existe pas de stratégie nationale de la recherche, ni aucune entité pilotant le secteur. Il est donc normal que ce chantier n’avance pas… ONG et instances diverses (R&D Maroc, CESE…) n’ont eu de cesse de relever cette fâcheuse réalité pendant des années. Le gouvernement, lui, n’a jamais pris la moindre initiative pour y remédier. Question de volonté politique?

Le budget de la recherche reste trop faible. La vision stratégique 2030 pour l’enseignement vise à porter la part de la recherche dans le PIB de moins de 0,8% à 1% à court terme, avant de passer à 1,5% en 2025 et à 2% en 2030. Les dépenses R&D bondiraient ainsi à 30 milliards de DH à cet horizon, contre 5,6 milliards en 2010.

«Afin d’atteindre cet objectif de 2%, le secteur privé se doit d’être la locomotive», estime le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation professionnelle et de la recherche scientifique. Cependant, le  privé est-il à même d’y arriver?

Porter la contribution du privé à 63% des dépenses
de recherche d’ici 2030

Pour l’heure, sa part est de moins de 30% dans la dépense globale, contre 68% pour le secteur public et 2% pour la coopération internationale, selon le Conseil. D’après ses projections, le privé devrait faire passer sa contribution à 63%, soit 19 milliards de DH, contre 27% pour le public (8 milliards de DH) et 10% pour la coopération internationale (3 milliards de DH).

Cette transformation semble, cela dit, trop ambitieuse. Les entreprises ne bénéficient d’aucune incitation fiscale les encourageant à investir plus dans la recherche. «10% de notre R&D est réalisée en France, où nous avons racheté une société, en Aix-en-Provence, en 2010. Nous avons découvert qu’elle bénéficiait d’un programme gouvernemental lui octroyant un prêt de 800.000 euros avec 0 intérêts, un différé de 4 ans, et un remboursement sur 4 ans, uniqument en cas de réussite commerciale. Au Maroc, où nous réalisons 90% de notre recherche, nous n’avons rien de comparable», témoigne Mohamed Horani, PDG du spécialiste mondial du paiement électronique, HPS.

«La société profite, de surcroît, d’un crédit impôt recherche de 30%», ajoute-t-il. Au Maroc, les entreprises ne peuvent compter que sur elles-mêmes. 80% recourent à l’autofinancement de leurs dépenses R&D. A titre d’exemple, HPS consacre chaque année un minimum de 12% de ses revenus à la recherche.

Les milieux académiques mal perçus

Pour leurs projets, les opérateurs privés ne font que rarement confiance aux universités. «Les entreprises marocaines font partie de celles qui ont la plus mauvaise perception des milieux académiques», relève le secrétaire d’Etat chargé de l’Investissement, Othman El Ferdaous.

«De son côté, l’université marocaine reste peu ouverte sur le monde socioéconomique», souligne Chakib Nejjari, président de l’Université Mohammed VI des sciences de la santé. Les établissements qui le font se heurtent à des procédures administratives complexes et dissuasives.

«Pour faire de la recherche pointue, il faut importer du matériel de l’étranger. Les formalités peuvent prendre plusieurs semaines. Par exemple, pour importer une petite plateforme aérodynamique, il faut compter au minimum deux mois», déplore Hicham Medromi, directeur de l’Ensem. Sans compter les procédures de déblocage des financements qui peuvent prendre des années (3 à 4 ans dans certains cas).

Les 2/3 des chercheurs ont plus de 45 ans

Pour leur part, les universités publiques forment toujours peu de chercheurs. En 2017, quelque 1.931 docteurs ont été diplômés, alors que le nombre de doctorants était de 32.180. Le taux de graduation de docteurs est ainsi d’à peine 6%.

«Nous ne produisons pas assez de cadres de la recherche, et nous n’avons pas suffisamment d’enseignants-chercheurs pour les former», regrette le secrétaire perpétuel de l’Académie Hassan II des sciences et techniques, Omar Fassi-Fehri. Selon le Forum euroméditerranéen des instituts de sciences économiques (Femise), il n’existe que 1,9 chercheur pour 1.000 actifs au Maroc, contre 8,3 en France et 10,6 au Japon.

Le secteur reste peu attractif pour les jeunes talents. Selon une étude de l’OCDE, les deux tiers des chercheurs marocains ont plus de 45 ans. Les meilleurs choisissent de s’expatrier. 50 à 60% seraient en Europe.

Actuellement, le Maroc se classe 76e dans l’indice mondial de l’innovation (Innov Index 2018). Sans une stratégie dédiée, et sans une instance de pilotage relevant du sommet de l’Etat, difficile d’imaginer une quelconque avancée dans le domaine.

Mascir, un modèle unique

En dix ans d’existence, Mascir, le premier centre de recherche orienté industrie au Maroc, a pu se hisser parmi les plus grands pourvoyeurs de productions scientifiques et de brevets. La fondation compte actuellement quelque 600 publications scientifiques et 156 brevets d’inventions (dont une trentaine internationaux). C’est aujourd’hui le deuxième plus grand déposant de brevets d’origine marocaine au Maroc, après l’Université internationale de Rabat. Mascir emploie environ 140 personnes, dont des chercheurs dans l’industrie, des ingénieurs, professeurs universitaires et doctorants. Chaque année, une quarantaine de doctorants de toutes les universités y sont encadrés. «Nous arrivons à jouer le rôle d’interface entre le public et le privé. Dans tous nos projets, nous avons des consortiums avec des partenaires académiques et industriels», précise Nawal Chraïbi, directrice générale. Au Maroc, son modèle est unique.

Ahlam NAZIH

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