Tribune

Le développement est-il en faillite?

Par Pr. Abdelmajid IBENRISSOUL | Edition N°:5342 Le 03/09/2018 | Partager

Abdelmajid Ibenrissoul est Professeurde l’Enseignement supérieur à l’UniversitéHassan II de Casablanca. Il dirige leLaboratoire de Recherche en IngénierieScientifique des Organisations-ENCG.Il est docteur d’Etat en Sciences économiques(économétrie), docteur enIngénierie des Organisations. Sesrecherches portent sur la modélisation etl’évaluation des décisions organisationnellesdans le risque (Ph. Privée)

La mort de Samir Amin me pousse, en tant qu’économiste, à lui rendre un hommage scientifique. Il ne s’agit pas d’évoquer des louanges, ou de citer en quoi il a été reconnu comme un des économistes du développement les plus marquants du XXe siècle. Il s’agit d’une réflexion sur les limites des modèles de développement, à la lumière de ses apports, et de ceux d’autres économistes du développement. 

Durant les années 1960, le tiers-monde commence à se former. Composé des pays d’Afrique et d’Asie, tout juste décolonisés, et des pays d’Amérique latine, indépendants de longue date, il cherche une voie économique lui permettant de réduire l’écart qui le sépare des deux blocs: l’Occident (sous l’égide américaine) et l’Est (sous domination soviétique).

Sur le plan théorique, deux modèles de développement lui sont proposés. Le premier de W.W. Rostow considère que le développement est un processus historique fait de cinq étapes. Selon ce modèle libéral, ces pays peuvent rattraper leur retard s’ils se débarrassent de leur héritage (social, politique et culturel), s’ouvrent aux échanges internationaux, et adoptent des politiques économiques «rationnelles». Le second, porté par des économistes comme S. Amin et A. Belal, considère que le tiers-monde ne peut se développer que s’il s’affranchit de la domination des pays développés.

Sur le terrain, deux stratégies se distinguent. La première est celle mise en place par la Corée du Sud. Axée sur l’extérieur, elle favorise la promotion des exportations de produits manufacturés exigeant une main-d’œuvre importante. Ce pays va au-delà d’une division internationale du travail qui lui réserve des industries peu rentables.

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Economiste et politologue de renom, et défenseur jusqu’au bout de l’altermondialisme, Samir Amin aura exercé une forte influence en Afrique

L’Etat coréen cible des industries prioritaires (confection, tissage, stylisme, industries automatique et informatique), et favorise des conglomérats d’entreprises familiales (les Chaebols), qui entretiennent des participations croisées, en leur accordant des financements à taux réduits, une fiscalité allégée, etc. Cette stratégie est une réussite pour deux raisons. 1- La Corée du Sud bénéficie d’une aide financière américaine inconditionnelle. 2- Son industrialisation initiale est faite sans recourir aux emprunts extérieurs et aux investissements étrangers.

La deuxième stratégie est celle  adoptée par les pays d’Amérique du Sud, donnant la priorité à l’industrialisation et à la restriction des importations. Cette stratégie «d’import-substitution» repose sur l’appui de l’Etat pour mettre en place des politiques protectionnistes et obliger les banques à octroyer des prêts aux entreprises nationales à des taux intéressants.

Bien qu’elle ait amélioré la croissance dans certains pays, comme le Brésil et le Mexique, cette stratégie produit, dans les années 1980, des effets socioéconomiques négatifs: augmentation des inégalités, inflation galopante et incapacité à rembourser la dette. Selon le FMI et la BM, les difficultés économiques de ces pays ont pour cause la poursuite de mauvaises politiques économiques, et l’insuffisance des mécanismes de marché. Ils acceptent de leur prêter des fonds uniquement s’ils s’engagent à se réformer. Le «consensus de Washington» est né.

Du consensus de Washington au modèle de l’Etat compétitif

Le consensus de Washington est un guide de bonne conduite économique, fondé sur des préceptes libéraux: stabilisation monétaire, privatisation, libéralisation et déréglementation. Avec la chute du mur de Berlin, le courant libéral se renforce, et prône un nouveau modèle de développement, celui de l’Etat compétitif. Ce modèle estime que l’ouverture de toutes les économies (développées ou non) au commerce international les confronte à la concurrence extérieure. Il en résulte que seule la compétitivité leur permet d’améliorer le niveau de vie de leurs habitants. Dans ce cadre, la notion de bien commun ne doit plus passer par l’élaboration de politiques sociales visant à fournir des services de base (santé, éducation, retraite), mais par la promotion des entreprises afin d’assurer la croissance économique.
Les pays en développement, sous le poids de la dette, adoptent ce point de vue et s’engagent dans des politiques économiques fondées sur la synthèse néoclassique (mélange du néoclassicisme et du keynésianisme). C’est ce qui explique que des pays se soient engagés dans ces plans appelés «l’émergence industrielle», réalisés par des cabinets d’études étrangers.

                                                                            

Les fausses vertus du mimétisme

Joseph E. Stiglitz  estime que les résultats du consensus de Washington sont mauvais pour deux raisons. 1- L’obtention de la croissance n’est pas corrélée avec le respect des principes de l’économie libérale. Le Chili, par exemple, réalise une très forte croissance mais, en maintenant des déficits budgétaires, et en pratiquant le protectionnisme. 2- La croissance est obtenue sans emploi. C’est le cas de la Chine et l’Inde, qui réalisent une croissance élevée, mais avec des taux de chômage dépassant le taux moyen mondial.

La réalité des pays du tiers-monde contredit l’affirmation du modèle libéral, selon laquelle la croissance économique réduirait la pauvreté et renforcerait la cohésion sociale. D. Cohen écrit: «Le monde compte aujourd’hui un milliard de riches, 2,5 milliards de pauvres, et 2,5 milliards de gens très pauvres. En dollars courants, l’ensemble des pays pauvres et très pauvres ne représentent que 20% de la richesse mondiale, pour 85% de la population totale. S’agissant des pays les plus pauvres, le chiffre est encore plus saisissant: ils ne comptent que pour 3% de la richesse mondiale, alors qu’ils rassemblent 40% des habitants de la planète».

Beaucoup d’économistes remettent en cause le modèle de développement libéral proposé aux pays du tiers-monde. S. Amin souligne que «si les années 60 avaient été marquées par un grand espoir de voir amorcer un processus irréversible de développement à travers l’ensemble de ce que l’on appelait le tiers-monde et singulièrement l’Afrique, notre époque est celle de la désillusion. Le développement est en panne, sa théorie en crise, son idéologie l’objet de doute».

A. Belal  estime, de son côté, que l’espoir de voir amorcer un processus de développement dans les pays du tiers-monde est une illusion s’il ne s’accompagne pas par une action sur les facteurs non économiques. L’une des raisons d’échec du modèle libéral de développement, est de croire aux vertus du mimétisme et de se présenter comme norme de conduite pour les pays du tiers-monde.

Si l’on reconnaît, à la suite de E. Durkheim  que l’élaboration d’un modèle du social a toujours un enjeu prescriptif, qui est l’amélioration de ce qui existe au sein d’une société, il n’en reste pas moins que ce modèle doit émaner de la société sur laquelle il doit s’appliquer. Il ne doit pas se réduire à la formulation d’un projet qui viendrait de l’extérieur donner sa raison d’être à la société en question. Se contenter d’imiter l’Occident pour accéder à la modernité n’est pas suffisant.

Par ailleurs, si dans les pays développés, depuis l’époque faste des trente glorieuses, la croissance économique est synonyme de développement, il n’en est pas de même dans les pays du tiers-monde où les deux notions renvoient à deux types de changement social différents.

En effet, les quantités produites peuvent augmenter sans qu’il y ait amélioration du niveau de vie de la population, sans que les structures se transforment de manière à ce que l’économie satisfasse plus de citoyens. Le développement, comme le souligne F. Perroux est «la combinaison des changements sociaux et mentaux d’une population qui la rendent apte à faire croître cumulativement et durablement son produit réel global». C’est donc ce processus des changements sociaux, cognitifs et culturels qui rendent possible la croissance économique, et non pas le contraire.

 

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