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La force des mots des livres recyclés

Par L'Economiste | Edition N°:5294 Le 14/06/2018 | Partager
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Entrer dans la maison de José Alberto Gutierrez, c’est se faufiler dans un labyrinthe de milliers de livres empilés sur près de 15 mts2. Parmi eux, des classiques universels comme Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, une édition anglaise du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry et une collection d’œuvres de l’écrivain espagnol Miguel de Cervantes Saavedra, tous sauvés des ordures (Ph. lord of the books)

Depuis 21 ans, José Alberto Gutierrez, 55 ans et ancien employé du centre de recyclage de Bogotá, en Colombie, consacre sa vie à récupérer les livres jetés à la poubelle afin qu’ils puissent être réutilisés par les enfants et les jeunes des zones les plus défavorisées du pays.

E jour où j’aurai rempli la Colombie de livres, je me sentirai comme Ulysse après avoir sauvé Pénélope et éloigné la guerre d’Ithaque», affirme José Alberto Gutierrez d’un air stoïque. L’homme de 55 ans a consacré les deux dernières décennies de sa vie à peupler les étagères de 450 bibliothèques, écoles et salles de lecture partout en Colombie, avec des livres récupérés dans des poubelles. 

En sauvant ces ouvrages, le «seigneur des livres», comme l’appellent les habitants du quartier populaire de La Nueva Gloria, à Bogotá, a aidé plus de 22 000 Colombiens à imaginer un avenir meilleur dans des zones défavorisées, principalement rurales, à travers tout le pays.

Entrer dans la maison de José Alberto Gutierrez, c’est se faufiler dans un labyrinthe de milliers de livres empilés sur près de 15 mts2. Parmi eux, des classiques universels comme Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, une édition anglaise du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry et une collection d’œuvres de l’écrivain espagnol Miguel de Cervantes Saavedra, tous sauvés des ordures.

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«Le seigneur des livres»

Les livres commencent à arriver intempestivement vers la fin 1997, alors que José Alberto Gutierrez commence à travailler comme éboueur pour l’entreprise de gestion des déchets de Bogotá. Parcourant son itinéraire nocturne à l’ouest de la ville, il est frappé par le potentiel de tant de livres jetés. Avec la complicité de son épouse, il décide alors de construire une bibliothèque populaire dans sa propre maison. Dix ans plus tard, elle est devenue la Fundación La Fuerza de las Palabras (Fondation La force des mots). Depuis, le seigneur des livres a sauvé et distribué plus de 50.000 exemplaires – de sciences ou de littérature, sur les affaires ou la médecine – à des centaines de centres communautaires et d’écoles rurales du pays.

La méthode de La Fuerza de las Palabras est simple, mais efficace. La fondation reçoit l’appel de celle ou celui qui, où qu’il ou elle se trouve dans le pays, souhaite faire ou recevoir un don de livres. Puis la famille Gutierrez sélectionne les ouvrages pertinents en fonction du destinataire – livres pour enfants, littéraires ou scientifiques. Selon la distance, l’organisation livrera les livres dans son propre véhicule ou cherchera le moyen le plus rapide et le plus efficace de financer la livraison. A ce jour, leurs efforts ont permis d’atteindre plus de 450 localités dans le pays.

«L’héritage le plus précieux que nous pouvons laisser à nos enfants, c’est l’éducation», affirme José Alberto Gutierrez, précisant que des dizaines d’enfants bénéficiaires ont pu accéder aux études supérieures grâce à la fondation.

Chaque année, seuls 4 jeunes sur 10 accèdent aux études universitaires

Selon les chiffres du ministère colombien de l’Éducation, chaque année, seulement 4 jeunes sur 10  accèdent aux études universitaires. La proportion est encore plus faible dans les zones touchées par des problèmes socio-économiques, comme le quartier de La Nueva Gloria.
Fin 2017, la fondation a envoyé cinq caisses de livres par avion à la communauté indigène de Huitotacueimaní, dans une région de jungles et de rivières, dans le sud de la Colombie. Quelques jours plus tard, l’un des dirigeants de la communauté a répondu par message vidéo que toutes les communautés indigènes de la région attendaient le seigneur des livres – ainsi que d’autres livres – à bras ouverts.

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Depuis le démarrage de son opération, le seigneur des livres a sauvé et distribué plus de 50.000 exemplaires – de sciences ou de littérature, sur les affaires ou la médecine – à des centaines de centres communautaires et d’écoles rurales du pays (Ph. lord of the books)

Le livre, «un symbole d’espoir»

Le seigneur des livres a également livré des dizaines d’œuvres de lauréats du prix Nobel de littérature, comme son compatriote Gabriel García Márquez ou l’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa, à un groupe d’anciens combattants des FARC, l’organisation de guérilla qui a sévi dans la région pendant 50 ans avant de signer un accord de paix avec le gouvernement colombien en 2016.

Depuis que le centre de recyclage qui l’employait s’est séparé de lui, en février, José Alberto Gutierrez et sa famille rêvent de construire une bibliothèque musée à Bogotá. Elle comprendrait un atelier de recyclage, une banque de livres et une collection de classiques littéraires, le tout dans le but de continuer à mettre le monde merveilleux de la lecture à la portée des communautés du pays en situation de précarité. La fondation estime que la construction de cette bibliothèque musée coûterait environ 800 millions de pesos colombiens (295. 000 dollars), une somme qu’elle espère obtenir bientôt. 

«Le monde a besoin de plus d’initiatives de ce genre. Dans une région privée d’accès à de nombreuses ressources, un livre devient un symbole d’espoir», insiste José Alberto Gutierrez. «Ecoutez, si les humains se traitaient comme dans beaucoup de livres que j’ai lus, cette planète ne serait gouvernée que par l’amour».

Julián Vivas BANGUERA

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