Chronique

Le pari audacieux en vue d’un statut de pays «émergent»

Par Mohammed GERMOUNI | Edition N°:5091 Le 23/08/2017 | Partager

Successivement directeur à la BNDE (Banque nationale pour le Développement économique, aujourd’hui disparue), haut fonctionnaire et professeur d’université, Mohammed Germouni (diplômé de Sciences Po et docteur ès-Sciences éco de Grenoble en France) a publié deux ouvrages de référence. Un sur l’ingénierie et l’investissement, le deuxième, qui gagnerait à être davantage connu, sur le bilan du protectorat: «Le protectorat français au Maroc, un nouveau regard»,Ed. L’Harmattan, Paris, 2015

Selon les projections établies par  la Banque mondiale, en accord avec les autorités marocaines, en l’espace des  deux décennies à venir, le revenu marocain moyen devra être en principe multiplié au moins  par trois si le pays s’acheminait progressivement vers le statut des pays dits «émergents», catégorie qui aura probablement évolué entre-temps. Le revenu par habitant des principaux pays de cette catégorie oscillait récemment entre quelque 9.000 dollars (Chine, Brésil, Turquie) et 27.000 dollars (Corée du Sud), en moyenne, à titre de rappel.

Le Maroc se projette économiquement ainsi de devenir aussi visible que ces pays constituant par exemple le fameux Groupe dit des 20, dépassant le niveau  de  développement moyen, pour retenir l’attention à la fois des pays encore peu développés constituant la grande majorité, et de ceux peu nombreux qui sont dits très avancés. Ce qui requiert une croissance constante à un taux annuel moyen ambitieux de l’ordre de 5,6% au cours des vingt prochaines années. En somme, une schématisation visant à faciliter le classement des pays en les répartissant selon le critère du niveau de revenu moyen annuel atteint par habitant.

Comme dans tout processus de simplification, il y a un risque évident de déformer la réalité car le revenu moyen enregistré par exemple par certains pays du Golfe arabo-persique, aussi élevé soit-il, ne représente en fait qu’un simple revenu résultant d’une division par le nombre d’habitants, sans lien avec leur faible niveau de développement économique global en considérant des critères plus pertinents.

A supposer que les principales questions préalables aient trouvé quelques éléments de réponse, les projections économiques pour l’horizon 2040 incitent à rappeler des précautions d’usage, car une prévision économique à long terme se fonde en principe sur deux séries d’éléments historiques stables. A savoir la population d’abord, qui est la donnée relativement la plus prévisible avec laquelle traitent les chercheurs, et la croissance de la productivité du travail. Celle-ci est le résultat de l’accumulation du savoir et constitue la source d’une croissance soutenable, à travers la production horaire, un indicateur usuel de  la productivité qui parfois peut décliner.

Outre le fait de s’interroger si l’autorité de la loi sera toujours assurée en prescrivant une place adaptée aux institutions et en aménageant les rapports de celles-ci avec les règles d’un  marché moins dictées par les intérêts pressants des seuls nouveaux grands conglomérats locaux qui se sont constitués autour de la banque, l’assurance, l’immobilier, l’énergie, les télécommunications et l’agro business au cours des deux dernières décennies.
Le pays devra impérativement remédier aux sérieuses carences de son système scolaire, primaire, secondaire et supérieur, d’autant que ses décideurs ont été convaincus de privilégier le capital humain, immatériel, dans leur démarche comme  fondement de la future croissance.

Inverser un demi-siècle d’augmentation des inégalités

Si l’impact d’une réforme réussie du système d’éducation au Maroc sur les niveaux  de l’activité économique  à long terme n’est pas aisé à mesurer, il faut avant tout la réussir pour inverser un demi-siècle d’augmentation des inégalités de revenus et de réduction limitée de la pauvreté, notamment pour préserver les liens culturels et sociaux qui pourraient commencer à se défaire ici ou là comme on l’observe de plus en plus. L’indifférence, le recul de l’autorité et la violence éventuelle à grande échelle pourraient en être les conséquences rendant difficile un processus de croissance.

D’ailleurs, les actes de terreur de la période ne sont pas sans effet négatif sur les niveaux des transactions et d’activité en général, sur la circulation des capitaux, sur les déplacements des hommes et du  tourisme devenu une activité essentielle pour l’emploi des jeunes dans plusieurs régions du monde. L’aspect le plus encourageant de la croissance de cette productivité est sa remarquable stabilité depuis le début du protectorat français au Maroc en particulier, le passage des travailleurs de l’agriculture vers les activités urbaines de l’industrie et des services en fut la principale manifestation.

Les trois principales causes économiques de l’augmentation de la productivité horaire auront été l’intervention d’une plus grande quantité d’équipements et d’usines mis en œuvre, une qualité du travail reflet du niveau moyen d’éducation, en plus d’une productivité globale des facteurs résultant des changements organisationnels et de la manière de produire du pays.  A l’instar d’une grande partie du monde en développement, le rendement horaire au Maroc a enregistré une croissance annuelle  similaire, de près de 2% en moyenne, en  achetant et en empruntant les technologies éprouvées du monde développé sans avoir assumé l’effort graduel pour développer les technologies de pointe existantes.

Il n’est guère besoin de rappeler que des millions d’innovations s’ajoutant annuellement les unes aux autres ont amélioré cette productivité générale. De façon résumée, une prévision crédible du produit intérieur brut réel, à un certain horizon, est juste un début, mais cela ne renseigne pas sur la dynamique qui entraînera l’activité éco dans le quart de siècle prochain, ni sur la qualité de nos vies. S’il se poursuit, le simple élargissement du club des nouveaux milliardaires ne saurait réduire les fortes inégalités sociales en voie de se creuser ici et là.

R&D, une indispensable présence critique

Il faut parfois des décennies pour qu’une idée ou une découverte nouvelle parvînt à modifier les niveaux de la productivité. En témoigne le remplacement du moteur à vapeur par le moteur électrique. Il en sera de même des ordinateurs et de l’Internet qui s’imposeront presque partout dans les deux décennies à venir et requerront un niveau d’éducation minimal.  La croissance de la productivité des dernières décennies dérive largement de l’amélioration constante et du renforcement des  réseaux de communication entre les technologies. L’innovation rend obsolète une partie des réseaux existants, les nouvelles technologies venant les remplacer. Cela explique les délais nécessaires et une indispensable présence critique en recherche développement dans ces activités qui pointent.

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