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Une bonne saignée: Quand les coiffeurs deviennent médecins!
Par Hanane HACHIMI et Leila HAFYANE

Par L'Economiste | Edition N°:1678 Le 07/01/2004 | Partager

. La saignée, c'est la noblesse du coiffeur. Du fin fond de l'Antiquité, la pratique se perpétue• L'hygiène, il ne faut pas en parlerIl est des pratiques et des coutumes qui ne souffrent pas du temps. Elles mènent leur chemin, ignorant et narguant les doutes et le progrès. Elles restent à l'abri de la science et des lois. Il demeure au sein de nos capitales, de nos villages et de nos patelins, à travers les nombreuses pratiques de notre médecine traditionnelle, celle qui résiste, perdure et requiert le même grand respect et engouement: «la hajjamia» (la saignée, curieusement, le mot n'est pas très connu, même à Casablanca, d'où il a l'air pourtant d'être issu). Venue des temps reculés, elle reste jusqu'à aujourd'hui une pratique courante dans certains milieux. . Ce matin, zankat Marco, à CasablancaCasablanca, un matin. Au détour d'un grand boulevard commerçant, tapie dans une allée d'un calme quelque peu suspect, ne pâtissant pas trop des criées et de la chaleur du marché avoisinant, une rue dite «zankat Marco» ou rue «des chemins de fer», vu qu'elle surplombe la voie ferrée. Elle s'offre aux passants comme par enchantement tellement le contraste est fort mais apaisant. Il semble que le mythe de la salle de cinéma Atlas la jouxtant ait plus déteint sur cette rue que tout le reste. On y respire une espèce de quiétude assez rare dans ce type de quartiers. En somme, cette rue ne compte qu'une rangée de baraques, qui fermées pourraient rappeler à s'y méprendre des ateliers d'un temps révolu, tellement les planches qui ont servi à leur fabrication sont vétustes et miteuses. Leurs teintes altérées se confondent avec le ciel trouble de cet automne pluvieux et froid. Il est un air zolien qui plane, faisant de ses petits ouvriers des personnages ancrés dans le dur vécu qui sublime leur quotidien.Zankat Marco aurait pu tout autant porter le nom de «rue des hajjama» puisqu'elle n'abrite que ce corps de métier et que ses échoppes ne servent qu'à cet effet. Les baraques qui paraissent plus grandes et plus spacieuses qu'elles ne le sont véritablement, sont de petits salons de coiffure. Des espaces contigus qui ne souffrent pas plus d'une chaise ou une espèce de banc confectionné par le maître des lieux selon son humeur et son talent. Le coiffeur, ou plutôt le «hajjam» (coiffeur, barbier ou saigneur) et on tâchera de le nommer ainsi tout le long de ce papier, se tient souvent à la porte de son échoppe non pour guetter malicieusement le client de passage mais pour converser paisiblement avec son voisin. Les «hajjama» portent des blouses blanches qui, faute de témoigner d'une irréprochable propreté, leur confèrent indéniablement de la solennité. Les échoppes répondent à des numéros mais comme c'est souvent le cas dans nos quartiers, on passe du 80 au 72, sans souci de logique.. Le hajjam du n° 80Ses doigts longs, fins et habiles, ravinés de nervures profondes, exécutent mécaniquement leur travail. Une main grande ouverte maintient la tête du client dans la position souhaitée pendant que l'autre manie le grand rasoir (dit aussi «le coupe-chou»!). Le barbier fait une coupe. Le mot est tout à fait inapproprié: je dirai plutôt qu'il fait un coup de rasage général puis une tonsure intégrale. Il dispose sur une tablette ses outils. Quelques rasoirs d'une qualité suspecte, plusieurs fioles contenant huile d'olive, alcool et autres liquides à la vertu désinfectante. Deux récipients éraillés dont la transparence appartient désormais au registre du passé. On se croirait plus chez un «attar», si les reptiles momifiés et autres babioles de ce genre n'avaient pas fait défaut dans le décor. Quelques vieux tubes de crème à raser d'une marque connue sont là pour rappeler la vocation de ce lieu: raser. Mais la vocation est double: raser et saigner.Le hajjam nous accueille avec sympathie mais s'enquiert très vite du but de notre visite: deux femmes chez un barbier, c'est peu courant. Le mot «hajjamia» a l'effet d'un sésame sur lui. Ces trois syllabes brisent toute sa défiance. C'est que, il faut se le dire, la saignée, c'est la partie noble du métier de barbier, n'est-ce pas? L'objet de notre visite crée en peu de temps une complicité rare, favorise l'échange et facilite… l'épanchement. A partir de ce moment, ses gestes ont pris de l'ampleur. Sa langue s'est déliée sans retenue: le coiffeur est devenu médecin.Le passé de cet homme, son village des Doukkala, son père, l'émotion des souvenirs, la satisfaction d'avoir maîtrisé cet art ancestral, la fierté d'être un sujet d'intérêt pour des journalistes… sont autant d'étoiles scintillantes dans son regard, qui garde toute sa jeunesse et sa vivacité. «La hajjamia?! Oui, bien sûr, c'est grâce à mon père que je la pratique aujourd'hui». Il reprend à peine son souffle pour débiter d'un seul trait: «J'ai commencé à l'âge de 16 ans dans la région de Doukkala; cela fait 60 ans que j'exerce ce métier; je suis né en 1927; je suis même amine de la hajjamia». Pour montrer sa science, il est tout à fait partant: «Vous tombez à pic, j'attends un client pour une hajjamia; vous allez rester et vous verrez comment elle se déroule, il ne suffit pas d'en parler, il faut y assister, la vivre», entonne-t-il fièrement. Malgré la confiance qu'il paraît nous accorder, notre hajjam refuse de décliner son identité:  «Vous n'avez pas besoin de mon nom, le plus important, c'est de voir et de comprendre le but de la hajjamia», nous reproche-t-il. Presque fâché, il baisse les yeux et se concentre sur son client qu'il n'a pas fini de raser. Celui-ci, tout le long de l'opération, n'est nullement gêné, ni par notre présence, ni par notre discussion. Il n'est pas incommodé non plus par son hajjam qui ponctue son travail de multiples arrêts, tantôt pour nous montrer un instrument, tantôt pour appuyer d'un geste théâtral un propos qui l'exige. . «Il faut être professionnel»Sans avoir nettoyé ses instruments, il rase de près la tête et le menton du client. Il les enduit d'un liquide antiseptique, sans faire cas ni du vilain bouton sur la joue ni de la plaie apparemment infectée qui se trouve sur le crâne. Le coiffeur taille une fine moustache qui rehaussera élégamment un visage trop anguleux. La hajjamia est un sujet de conversation qui excite autant notre hajjam que son client. De temps à autre, il soutient les propos de son barbier ou appuie fortement les explications. Et il n'en est pas avare! Le hajjam n'hésite pas à en appeler au Prophète lui-même. «Le Prophète recommandait la saignée aux croyants. Mokhtar Soussi en était un adepte. Parmi mes patients, je compte plusieurs ouléma car eux, ils connaissent son intérêt». Il affirme que cinq médecins également viennent le voir pour leur saignée. «J'ai vécu en Arabie saoudite et là-bas, c'est presque une institution. Seulement, il faut savoir qu'il n'est pas donné à tout le monde de la pratiquer. Il faut être professionnel». Cela a l'air de lui tenir vraiment à coeur de dire qu'il faut «être professionnel». Il le dit et le répète une dizaine de fois. Vu le travail et les circonstances, force est de constater que le professionnalisme est bien relatif. Abstenons-nous cependant de la moindre polémique… après tout, n'y a-t-il pas des autorités sanitaires au Maroc, plus compétentes que nous, pour traiter ce genre de sujet?. La saignée est bonne pour les colériquesUn homme s'avance, d'une cinquantaine d'années. Il salue dignement le hajjam, fait mine de nous ignorer, demande laconiquement de ses nouvelles et s'installe sur le seul fauteuil vacant. Ce client n'est pas un client, c'est le patient, celui que le barbier nous a annoncé, pour notre édification.Le barbier ne s'attarde pas trop sur le diagnostic: le patient et son hajjam entretiennent visiblement des relations étroites, depuis longtemps.Toutefois, il lui demande si son humeur était toujours aussi colérique et le client de répondre que la dernière saignée l'avait soulagé considérablement. Nous avons compris qu'il s'agissait du fameux client. Le hajjam sort deux lancettes qu'il aiguise patiemment sur une planche appelée «mirgue». Ensuite, il les nettoie avec un chiffon imbibé d'un mélange d'alcool et d'esprit de javel. Il se frotte les mains, invoque Dieu et marmonne des prières inintelligibles. Il commence par masser le crâne de son patient, pour «faire monter le mauvais sang à la tête». «Lorsqu'on masse ainsi, le mauvais sang monte et c'est ce qu'on va aspirer. Il n'y a pas pis que le mauvais sang aiyadoubillah! Moi je ne prends jamais le sang sain». Après cela, il procède à l'incision d'un endroit précis. Le sang coule sur le crâne tondu du client sans qu'aucune grimace, ni signe de douleur ne transparaisse sur son visage resté flegmatique et digne. Sur ce, notre hajjam se lance sur un cours magistral sur le sang et ses qualités. Il soutient que le sang qui coule d'une personne atteinte de diabète est plutôt jaune, dissous et écumeux. Le sang de l'ensorcelé, dit-il, est opaque et foncé. Sans tarder, il s'empare d'une espèce d'éprouvette en cuivre appelée «kourara». Elle n'a pas tout à fait la forme d'une ventouse mais elle va en jouer le rôle. Le barbier plaque le bout cylindrique sur la plaie et place l'autre bout pointu dans sa bouche puis tel une sangsue se met à aspirer doucement le sang de son patient. La succion est l'étape décisive de la hajjamia. Il est à ce moment extrêmement difficile d'éviter de tourner de l'oeil. Il se produit un étrange glouglou visqueux… Ma consoeur et moi sommes au bord de l'évanouissement. Le hajjam, lui, est à l'apogée de son art. Il triomphe en remarquant notre malaise. La succion se poursuit et la concentration devient de plus en plus tendue, ce qui n'empêche par le barbier de poursuivre la leçon entre deux aspirations. «La hajjamia est un remède pour 72 maux différents: le diabète, la tension artérielle, la tuberculose, le rhumatisme…».Dans la bouche du saigneur, toutes ces maladies défilent gaiement, les unes derrière les autres, comme dans une farandole. Pour notre hajjam, ces pathologies semblent des noms de délicieuses friandises qu'il savoure en gourmet… Et le voilà qui y ajoute la stérilité et encore la maladie d'ensorcellement, le «toukal». Une seule limite, un seul interdit à sa science: les grossesses de plus d'un trimestre. De temps à autre, le hajjam jauge la qualité et la quantité du sang à tirer. Devant la question de savoir combien on doit retirer de sang à chaque hajjamia, le barbier est très approximatif. Quant au nombre de hajjamia à faire par an, il est tout à fait précis: pas plus de quatre par an. Jusqu'à quel point faut-il sucer? Dans l'Antiquité, la succion se prolongeait jusqu'à l'évanouissement du patient. S'agit-il des mêmes règles aujourd'hui? Comment savoir que le patient supportera la saignée? Et la stérilisation des rasoirs et des instruments comment s'effectue-t-elle? L'esprit de javel est-il suffisant pour aseptiser totalement ces lames? Le hajjam avale-t-il le sang de son patient comme le raconte la rumeur publique? Nous n'avons pas pu les poser toutes. La première a interdit toutes les autres. Nous avions commis un blasphème. «De toutes les manières, Dieu bénit cette pratique et lui seul est capable de protéger ses sujets de tous les dangers». Puis le barbier peut-être conscient de risquer la réussite de ses relations publiques, tempère ses propres humeurs: «Si tout le monde réalisait les bienfaits d'une bonne saignée, plus personne n'irait consulter le médecin». Mais nous avons bien compris qu'il ne fallait pas insister. Notre hajjam est sûr que sa science ne souffre pas le doute: les questions sont blasphématoires. Elles auraient peut-être vexé le client, à moins qu'elles n'aient introduit un doute dans son cerveau saigné, un doute commercialement désastreux. Nous nous confondons rapidement dans des excuses sans fin, puis nous nous tenons coites. Magnanime, le barbier continue sa leçon.«Les points de la hajjamia sont nombreux: les tempes, le bas du dos, les protubérances osseuses mais le plus apprécié est le dos du crâne», explique-t-il. Sans trêve, le barbier réitère le même rituel, incantations et procédure dans un point symétrique au premier. Une fois l'opération achevée, il essuie les plaies avec le même chiffon d'alcool. Puis, il masse la tête de son patient. Et il explique encore: «Avec la succion en soufflant de l'air sous la peau, je fais circuler un surplus de sang, il est donc nécessaire de masser un peu pour irriguer naturellement les vaisseaux» (sic!).Le hajjam ralentit ses gestes, la cérémonie s'achève solennellement, en silence. Il serait mal élevé de faire le moindre commentaire…


Sacré Hyppocrate!

La hajjamia est une pratique qui relève du seul ressort des hajjama au Maroc. D'où son appellation. L'usage est très ancien, un des plus anciens dans l'histoire de l'humanité, dit-on.On en trouve trace dès le V siècle avant J.-C. Un chirurgien nommé Badois avait fait de ce bain de sang, sa spécialité.Elle a connu ses heures de gloire avec Hippocrate (129-210), qui a élaboré une théorie reposant sur les humeurs, que l'on appelle «l'humorisme» (avec une grosse nuance d'ironie!). Elle est restée la base de la médecine antique et durant tout le Moyen Age. Elle eut cours jusqu'au XIXe siècle, période de l'apparition de la nouvelle définition de la pathologie. L'équilibre physique, selon les Antiques, est basé sur les quatre humeurs du corps: sang, phlegme (lymphe), bile noire et bile jaune. Ces quatre éléments ont leurs correspondants respectifs dans les composantes de la nature: le feu, l'air, la terre et l'eau. La prédominance d'un des éléments détermine le tempérament de la personne: le bilieux, l'atrabilaire, le flegmatique et le sanguin. Selon cette théorie, tout trouble physique ou psychique serait dû à un déséquilibre dans les quatre humeurs qui régissent le corps. Hippocrate dans son «Traité de la nature» l'explique clairement: «Le corps de l'homme a en lui sang, pituite, bile jaune et noire; c'est là ce qui en constitue la nature et ce qui y crée la maladie et la santé. Il y a essentiellement santé quand ces principes sont dans un juste rapport de force et de quantité, et que le mélange en est parfait; il y a maladie quand un de ces principes est soit en défaut soit en excès, ou, s'isolant dans le corps, n'est pas combiné avec tout le reste». Sacré Hyppocrate, son serment vaut bien mieux que sa science!En vue de rétablir l'équilibre, on préconisait l'évacuation de sang pour dégorger la surabondance d'un des éléments prédominants soit par le moyen de la saignée, ou de la sangsue. L'incision et la succion devaient libérer le corps de l'excès de sécrétions à l'origine des maladies et des souffrances.Ambroise Paré, qui dans l'Europe de la Renaissance, passe pour celui qui a réintroduit l'idée de science dans la médecine, était un barbier. C'est de la saignée qu'il a évolué vers ce qui n'était pas encore tout à fait de la chirurgie, mais presque.La saignée connut un vif succès jusqu'au XVIIIe et au début du XIXe siècle, en Europe, pour perdre son efficacité sur toutes les pathologies sauf pour l'apoplexie, la pneumonie, l'œdème du poumon et les accidents cardiaques.L'incision se faisait au moyen de lancette, couteau chirurgical à pointe courte et large et à double tranchant aiguisé. Les barbiers disposaient de quatre lancettes différentes. La succion, prolongement nécessaire de la saignée, se faisait de différentes manières en fonction des maladies à traiter. On aspirait le sang au moyen de ventouses, de ventouses à lame, ou encore, «réponse de la nature à la folie de la saignée», la sangsue. Vers 100 av. J.-C., les Syriens utilisèrent une sangsue médicinale appelée hirudo medicinali. Vite adopté par les Européens. Les colons d'Amérique du Nord utilisèrent macrobdella decora, beaucoup plus longue mais moins efficace.La pratique de la saignée paraissait autrefois justifiée à l'époque où l'humorisme était la seule théorie «médicale». Sa pratique aujourd'hui répondrait-elle à un besoin ésotérique et ancestral? Il n'a pas été possible de savoir si cette pratique cause ou pas des accidents de santé.

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