×
  • Compétences & RH
  • Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste Docs de Qualité Enquête de Satisfaction Chiffres clés Prix de L'Economiste 2019 Prix de L'Economiste 2018 Perspective 7.7 milliards Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    Dossiers

    Le téléphage malgré lui

    Par L'Economiste | Edition N°:168 Le 23/02/1995 | Partager

    Ssirius W. Pakzad est journaliste et photographe indépendant depuis 1985. D'origine iranienne, âgé de 34 ans, il travaille pour la presse écrite, la radio et la télévision -essentiellement dans le domaine de la musique. Il vit chez lui reclus, mangeant les pizzas commandées par téléphone entre ses claviers et ses magnétoscopes. Mais il résiste.

    Pourquoi sortir encore de chez soi? Depuis que les pizzas, le poulet Tikka Marsala et le canard rôti bien croustillant aux pousses de bambou nous arrivent tout chauds à domicile je n'en vois vraiment plus l'utilité. Travailler, se distraire, se soigner et entretenir sa forme (grâce au home-trainer programmable) sous un même toit -que peut demander de plus l'ermite des temps modernes? Si je me consens malgré tout à mettre un pied -et même les deux- dehors chaque jour c'est pour ne pas passer aux yeux de mes semblables pour un être complètement asocial. Et puis, l'air frais est bon pour la santé -en tout cas, c'est ce que prétend ma mère.

    Vaisseau spatial

    Mais seize heures par jour j'aime bien jouer au reclus qui fait venir à lui le monde en appuyant sur un bouton. De mes amis, je connais maintenant mieux la voix (via le téléphone) et les pattes de mouche (on s'envoie sans arrêt des fax désopilants) que le visage.

    Les physionomies de Mme Christiansen et de M. Wickert, Monsieur Spock, McGyver et Bill Cosby me sont bien plus familières. Ce sont eux qui m'accompagnent quotidiennement d'une pièce à l'autre.

    Car je suis ce que l'on appelle un téléphage. Dans chaque pièce (y compris la cuisine mais pas la salle de bain) trône un récepteur couleur. Avec magnétoscope. Comme ça, les jours de grand ménage, quand l'aspirateur (modèle traditionnel) se glisse dans les couloirs, l'image reste dans mon champ de vision où que je me trouve ou presque. Oui, j'ai besoin de la télévision. C'est encore ce qu'on a trouvé de mieux pour digérer un bon repas et s'endormir rapidement. Et puis, consommée à petites doses, elle me distrait agréablement de ces articles hautement intellectuels que je suis tenu de produire chaque jour. Pas à la machine à écrire, bien sûr. Sur un ordinateur très sophistiqué mais que j'utilise plus ou moins comme une machine à écrire, parce qu'à part les commandes "interlignes", "marges", "enregistrer" et "imprimer", son fonctionnement dépasse largement mon entendement.

    Vous n'avez pas idée à quel point il m'est pénible de voir, dans un grand magasin ou dans une boutique informatique, des mômes de quatre ans manier en virtuoses un PC, ou d'entendre des amis de passage s'extasier sur les possibilités hallucinantes de mon somptueux matériel électronique.

    Souvent je me dis: "Mon pauvre vieux, question technique, tu es un vrai demeuré, un de ceux pour qui un interrupteur est déjà le summum de la technologie de pointe". Je reconnais aussi que, comparée à mon appartement, la cabine d'un vaisseau spatial fait figure de nid douillet. Pour me rassurer, j'essaie de me persuader que mon incapacité à maîtriser les nouveaux moyens de communication tient au jargon prétentieux de leurs modes d'emploi.

    Répondeur

    Ce qui ne m'empêche pas de procéder sans l'ombre d'un complexe à de nouvelles acquisitions. Un vrai gouffre financier. Pendant des années, j'ai dû faire l'impasse sur mes vacances et vivre sans voiture pour le plaisir d'être à la pointe du progrès.

    D'ailleurs, je viens de décider de faire installer sur mon ordinateur un CD-Rom. Et une banque de données type "Compu Serve" s'impose évidemment elle aussi. Ca vous met en prise directe avec le monde entier, non? A condition de savoir s'en servir...

    Le plus souvent, ce sont mes amis qui s'efforcent de m'expliquer les nouveaux miracles de la technique, comme si j'étais Forrest Gump. Avec les anecdotes qui circulent derrière mon dos d'attardé de la technique, on pourrait remplir des volumes entiers. Mais j'ai d'autres qualités. Par exemple, je sais dire non quand la raison l'impose. C'est ainsi que je me refuse obstinément -d'ailleurs je laisse l'interrogateur à distance de mon répondeur téléphonique à la maison pour avoir de temps en temps la paix à posséder un téléphone portatif. Je trouve parfaitement ridicules les gens qui gesticulent avec ce truc dans tous les supermarchés et à chaque feu rouge.

    Récemment, je me trouvais dans un cinéma de Londres quand trois rangs derrière moi un de ces téléphones portatifs s'est mis à sonner. Son propriétaire a eu le culot de se faire appeler cinq ou six fois pendant que passait sur l'écran le chef-d'oeuvre de poésie d'Arnold Schwarzenegger "True Lies". L'individu n'a même pas essayé de clouer le bec à son interlocuteur, ou au moins fait l'effort de chuchoter. Et vous croyez que des comportements aussi aberrants sont l'exception? Avant la séance, je me suis aperçu avec étonnement que le gérant de la salle avait affiché le message lumineux suivant: "Assurez-vous que votre téléphone portatif est débranché". Il y a des limites à tout. Même à la technique. Ne serait-ce que des limites morales.

    Ssirus W. Pakzad,

    Die Süddeutsche Zeitung,

    Germany

    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc