Culture

Des jnoun gourmands
Par Me Fatiha BOUCETTA

Par L'Economiste | Edition N°:2556 Le 26/06/2007 | Partager

Fatiha Boucetta a été notaire à Casablanca pendant 14 ans après avoir exercé comme avocate au barreau de la capitale économique pendant 8 ans, avec pour spécialité les contentieux commerciaux. Elle a aussi publié un roman, Anissa captive, aux éditions Eddif en 1991. Peintre et photographe à ses heures perdues, elle n’en a pas moins organisé une dizaine d’expositions pour ses œuvres. Elle se propose, à travers des chroniques racontant des cas vécus, de partager, avec les lecteurs de L’Economiste, les expériences heureuses et malheureuses des gens avec la Conservation foncière, le fisc, la justice, les avocats, les notaires…Une histoire de jnoun en cette période de prévacances? Espérons que ce récit, aussi véridique que les autres, vous distraira un peu des soucis quotidiens… Avec nos excuses aux protagonistes survivants si un ou deux détails s’avèrent inexacts.Voici une trentaine d’années, une adorable vieille dame, un peu dure de la feuille, vit avec son non moins vieux mari, aveugle quant à lui, dans une ancienne maison de Casablanca, aujourd’hui remplacée par un immeuble, après le décès du couple.La vieille dame est dotée d’enfants d’un premier mariage, dont deux occupent de hautes fonctions gouvernementales. Retenez ce détail, d’importance. Le couple habite cette maison, servi par une jeune employée et un chauffeur, l’époux étant aussi riche qu’avare.Notre Hajja F. possède de bons yeux à défaut de bonnes oreilles et veille à la parfaite sécurité de sa maison: tous les soirs, elle ferme soigneusement à clé la porte d’entrée, avant de se retirer dans la chambre conjugale, cachant la clé sous son oreiller.Une nuit, elle perçoit des sursauts près d’elle. Elle tente d’allumer la veilleuse : pas de lumière. La voici privée de la vue, sens qu’elle maîtrise, contrairement à son époux, qui n’y voit que dalle jour et nuit, mais entend bien, lui. «Que se passe-t-il?  demande-t-elle.  Je n’y vois rien ». Il crie pour qu’elle l’entende: «Au secours! Il me frappe!» «Mais qui ? » demande la dame, affolée. Le mari bêle qu’il ne sait pas, mais qu’il souffre.Puis il discerne une voix d’outre-tombe: «Obéis!» Il transmet à son épouse qui récite rapidement quelques versets du Coran. La voix se présente : celle d’un jinn exigeant de la nourriture. Et pas n’importe laquelle, s’il vous plaît: du méchoui.Notre chère dame est terrifiée. Au matin, elle charge son fidèle chauffeur d’aller acheter la viande, qu’elle mitonne et dépose devant la porte « à l’intérieur », comme l’a précisé la voix, preuve qu’il ne s’agit pas de vulgaires voleurs.Le lendemain, le méchoui a disparu : le plat est vide et bien essuyé. La nuit d’après, même scène : cette fois, la dame sent des gouttes d’eau l’asperger. Son époux lui crie dans l’obscurité (électricité encore coupée): «il m’a inondé!» révélant la nouvelle exigence de l’esprit malin: «brochettes de kabab» .Ce manège se répète pendant trois mois au cours desquels toutes les nuits, l’époux est durement molesté et l’épouse, privée de lumière, reçoit des instructions variées. Ce ne sont qu’ordres de brochettes, épaules d’agneau grillées, poulets rôtis. Apparemment, il s’agit d’un jinn gourmet. Une fois, la dame proteste timidement: «ewa ya Sidi, âyina men chiy! (nous en avons assez de faire des grillades)». Mais elle obtempère pour protéger son époux, en payant de ses deniers, son époux Harpagon ne déboursant rien, même pour sa propre survie.L’histoire fait le tour de la famille: personne ne trouve de solution devant les forces surnaturelles. Lassée, la dame s’en ouvre à son aîné, puissant ministre de Hassan II, qui décide de venir passer une nuit avec elle. Ayant le sommeil lourd, il n’entend rien; les sévices continuent.Or, l’épouse du ministre, une maîtresse femme à qui on ne la fait pas, invite sa belle-mère dans leur ferme à Fès, avec sa soubrette. Notre amie téléphone à son époux, qui lui confirme la poursuite de ses déboires: à présent, le jinn n’exige plus de plats cuisinés, le rudoyant pour le plaisir.A la ferme, la bru propose un jour à sa belle-mère d’aller faire un tour près des rosiers en fleur, par ce joli mois de mai. La soubrette les suit, portant le châle de sa maîtresse. Non loin d’un puits, la bru fait asseoir sa belle-mère sous un arbre, emmenant la jeune fille au puits. Puis elle lui dit, entre quat-z-yeux: «Maintenant, tu vas me dire la vérité. Qu’est-ce que c’est que cette histoire? Je sais que tu y es pour quelque chose». La soubrette proteste de son innocence. La dame la saisit et la perche dangereusement vers le gouffre sombre ; puis elle ajoute «tu sais que mon mari est ministre, je peux te jeter là-dedans, personne n’ira te chercher. Alors dis-moi ce qu’il en est, si tu veux rester en vie». La jeune fille, terrifiée, avoue: c’est le chauffeur qui a tout manigancé ; ils sont complices. Il a fait faire un double de la clé, qui est toute la journée sur la serrure ; la nuit, elle lui ouvre la porte. Ils font «tomber la magana» (disjoncteur), et le chauffeur déguise sa voix pour parler. Tout ça pour des plats? Oui, répond la jeune fille, Sidi est trop avare, et Lalla, la pauvre, travaille toujours très dur. «Mais pourquoi continue-t-il à le malmener même si elle est absente? - Ça, c’est pour venger notre Lalla, si gentille. Remarquez d’ailleurs, ajoute-t-elle, qu’il ne lui a jamais été fait de mal, à elle…»Moralité: en qui doit-on croire ? Les administrations publiques, privées, les à demeure ? Et si on croyait en Dieu, pour changer ? Il est seul digne de confiance, à condition de détecter Sa présence partout…

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