Finances-Banques

Régime de change: Le Maroc prêt à introduire plus de flexibilité

Par L'Economiste | Edition N°:4566 Le 10/07/2015 | Partager
«Les conditions d’une transition réussie semblent à nouveau se profiler»
Le taux de change, une arme pour la compétitivité extérieure, mais pas décisive
L’innovation, la stabilité macroéconomique, l’efficience du marché du travail sont aussi essentielles

 Pour Jean-Pierre Chauffour, économiste principal de la Banque mondiale pour la région Mena, «un régime de change plus flexible permettrait au taux de change de trouver en permanence son «juste prix» en fonction des politiques, mais aussi des aléas économiques internes et externes. Ceci étant, la compétitivité d’un pays ne peut pas s’améliorer durablement par la simple gestion du taux de change»
 

Le Maroc a effectué un petit pas vers le régime de change flexible avec le réaménagement du panier de cotation du dirham en avril dernier. Avec une fixation plus forte au marché international, le pays ne peut plus ignorer les sirènes du FMI ou encore de la Banque mondiale pour une transition vers un système flottant. Cela permettrait de mieux intégrer l’économie internationale et de s’ajuster plus facilement aux chocs extérieurs, explique Jean-Pierre Chauffour, économiste principal de la Banque mondiale pour la région Mena. Pour l’expert, les conditions se profilent pour opérer cette migration. L’une d’entre elles est le rétablissement des équilibres macroéconomiques. Cela dit, le pays gagnerait à lisser l’impact des changements conjoncturels sur ces indicateurs de performance.  
- L’Economiste: Pensez-vous que les conditions soient réunies pour aller vers un régime de change flottant? Travaillez-vous avec Bank Al-Maghrib sur un calendrier?
- Jean-Pierre Chauffour:
La transition d’un taux de change fixe à un taux de change flottant peut être délicate et doit effectivement être préparée soigneusement. Elle suppose qu’un certain nombre de conditions préalables soient satisfaites, notamment une solidité du secteur bancaire, y compris une capacité de supervision des risques de change pris par les banques, des finances publiques saines, et un niveau confortable de réserves de changes.
Par ailleurs, le fonctionnement même d’un régime de change flexible suppose le développement d’un marché des changes profond et liquide de façon à éviter les fluctuations de change intempestives. Afin de préparer les conditions d’une transition réussie, le FMI a fourni une assistance technique complète au cours des dernières années.  
Nous estimons que les conditions d’une transition réussie semblent à nouveau se profiler au Maroc. La réduction maintenant durable des déficits budgétaires et de la balance des transactions courantes et les perspectives de réduction supplémentaires de ces déficits en 2015-2016 créent les conditions d’une libéralisation: les réserves de changes sont croissantes, le pays a solidifié un accès favorable aux marchés financiers, et les banques marocaines ont continué à renforcer leurs fonds propres et leur gestion des risques de change. Ce diagnostic est aussi partagé par les services du FMI qui considèrent qu’à l’avenir, un régime de change plus flexible permettrait au Maroc de mieux intégrer l’économie internationale et de s’ajuster plus facilement aux chocs extérieurs.  
- De nombreux pays ont utilisé le taux de change pour améliorer leur compétitivité extérieure. Le Maroc s’y est toujours refusé. Considérez-vous que le dirham soit sur ou sous-évalué?
- Il est vrai qu’un certain nombre de pays ont utilisé, notamment dans leur phase de décollage industriel, le taux de change comme instrument de compétitivité supplémentaire. Cependant, les résultats ont été plus ou moins flagrants en fonction des expériences. Utilisée en accompagnement de politiques de transformation structurelle ambitieuse, une sous-évaluation de la monnaie nationale permet de donner un avantage, parfois significatif mais rarement décisif, au secteur de l’économie le plus exposé à la concurrence internationale. S’agissant du Maroc, le taux de change est l’ancrage principal pour gérer la liquidité du pays, y compris les effets de la politique budgétaire sur cette liquidité. Le Maroc est sujet à ce que l’on appelle en sciences économiques, «l’impossible trilogie»: il ne peut avoir en même temps un régime de taux de change fixe, une politique monétaire indépendante, et une ouverture du compte de capital. Seulement deux de ces conditions peuvent être réunies simultanément. Ayant choisi un taux de change fixe et une convertibilité partielle mais grandissante du dirham, l’autonomie dans la gestion de la liquidité est limitée. Au cours des dernières années, les autorités ont cherché à maximiser les marges de manœuvre disponibles dans la gestion de cette liquidité, ce qui n’a pas eu pour effet de déprécier le taux de change effectif réel du dirham.
- Sur quels autres leviers faut-il travailler à part la parité de la monnaie?   
- Un régime de change plus flexible permettrait effectivement au taux de change de trouver en permanence son «juste prix» en fonction des politiques, mais aussi des aléas économiques internes et externes du pays. Le prix d’équilibre du dirham sur les marchés fluctuerait en fonction de la gestion de la liquidité interne, y compris des besoins de financement du budget de l’Etat, de la productivité relative de l’économie marocaine, des fluctuations des termes de l’échange, et de multiples autres facteurs liés aux anticipations des marchés. Parmi celles-ci, les perspectives en matière d’investissements directs étrangers (IDE) et autres investissements de portefeuille contribueraient à positionner le dirham vis-à-vis des autres devises étrangères en fonction des forces du marché.
Ceci étant, la compétitivité d’un pays ne peut pas s’améliorer durablement par la simple gestion du taux de change. De manière plus structurelle, la compétitivité reflète la capacité et l’efficience productive d’un pays. Elle dépend de nombreux facteurs structurels, tels que la qualité des institutions, le développement des infrastructures, le maintien de la stabilité macroéconomique, la qualité du système éducatif, l’efficacité du marché dans l’allocation des facteurs production (travail, capital) vers leurs utilisations les plus efficientes, le développement du secteur financier, l’innovation technologique, pour ne citer que les facteurs les plus importants. Comme vous le voyez, des sujets compliqués qui ne se résument pas au taux de change.

                                                                               

Une protection contre le yoyo de l’euro-dollar

- A-t-on évité une dévaluation avec l’ajustement du panier de cotation du dirham dernièrement?
- La décision d’actualiser le panier de cotation du dirham ne visait pas à modifier la parité du dirham mais à mieux assurer que les fluctuations du taux de change entre l’euro et le dollar ait la moindre incidence possible sur le taux de change effectif du dirham – c’est-à-dire du taux de change du dirham calculé en tenant compte du poids relatif de l’euro et du dollar dans le règlement des importations et exportations du Maroc. La part relative de l’euro dans les règlements extérieurs ayant eu tendance à baisser au profit du dollar au cours des dernières années, les autorités ont pris acte de cette évolution et décidé d’augmenter la pondération du dollar de 20 à 40% dans le panier de cotation du dirham. Ainsi, quel que soit le mouvement de yoyo du taux de change euro-dollar dans les mois à venir, l’incidence sur le taux de change effectif du dirham devrait être mieux atténuée avec ce nouveau panier.

Le système financier passé au crible

Les équipes du FMI et de la Banque mondiale ont mené tout le mois d’avril dernier une évaluation du système financier. La dernière de ce type remonte à 2007. «Ces évaluations s’intéressent à la fois aux questions de stabilité et de développement du système financier», confie Jean-Pierre Chauffour, économiste principal de la Banque mondiale pour la région Mena. Les résultats de l’évaluation seront soumis prochainement aux conseils d’administration du FMI et de la Banque mondiale puis transmis aux autorités monétaires marocaines. Ils serviront notamment de base à la réflexion en cours pour le passage à un régime de change flexible.

Propos recueillis par Franck FAGNON

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