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Chronique

Merci de veiller sur notre sécurité morale et spirituelle!

Par L'Economiste | Edition N°:4552 Le 22/06/2015 | Partager

Chercheuse et consultante en bioéthique et droits humains, Nouzha Guessous est ancienne professeure de biologie médicale à la Faculté de médecine de Casablanca. Le Pr. Guessous a été présidente du Comité international de bioéthique de l’Unesco. Elle a aussi participé à la Commission consultative royale chargée de la réforme de la Moudawana

Heureusement que je n’ai pas cédé à mes pulsions rebelles de droit-humaniste. Depuis la publication du texte de l’avant projet de Code pénal, elles me titillaient constamment pour m’exprimer, entre autres, sur ce que j’y voyais comme régression des libertés individuelles.
Par chance, une voix intérieure venait me rappeler la sage devise populaire que mes parents s’évertuaient à me répéter: «il faut tourner ta langue sept fois dans ta bouche avant de parler». Je l’ai écoutée et attendu plus de sept semaines. Grand bien m’a pris, car la déferlante d’évènements et de polémiques qui se sont succédés m’ont fait repenser et réviser radicalement ma première opinion à son sujet. Et clairement, j’affirme que les rédacteurs de l’avant projet de Code pénal ont eu des dons de visionnaires en appliquant le principe de précaution de manière systématique  dans sa version «interdire pour prévenir».
Ayant constaté que les Marocains sont facilement manipulables et influençables, ils ont décidé de tout contrôler pour éviter des dérapages. En voici deux exemples c’est parce que l’homosexualité est pénalisée au Maroc qu’elle n’y a jamais existé. Pourtant, la vigilance doit rester de mise car, on l’a vu,  les ennemis de notre beau pays et les personnes à leur solde ont réussi à orchestrer tout un cocktail d’incitation et de promotion de l’homosexualité lors de ce  scandaleux festival de Mawazine. C’est pour cela que l’homosexualité doit rester pénalisée.
La même conclusion s’est imposée à moi concernant le maintien de la pénalisation de la rupture du jeûne en public durant le Ramadan. Imaginez si cela avait été supprimé, les Marocains seraient déstabilisés dans leur foi et abandonneraient ce pilier de l’Islam. On verrait alors en plein ramadan des pique-nique organisés à midi sur les plages, dans les places et les jardins publics. Les quelques musulmans qui s’obstineraient à jeûner seraient obligés de se cacher chez eux. Au total, c’est parce qu’ils sont conscients de l’immaturité des Marocains en tout y compris dans leur foi que nos gouvernants ont peur pour «la sécurité spirituelle(1)» de notre pays. Ils doivent tout régenter pour nous protéger des tentations sataniques.Ils ont aussi le devoir de protéger la morale publique et ils l’assument parfaitement. D’où les projets d’articles dudit Code relatifs à la sexualité hors mariage entre adultes consentants, non mariés. Je reconnais que je ne réalisais pas que dans le cas contraire, le Maroc deviendrait un champ ouvert de prostitution et de toutes sortes de débauches et de comportements immoraux; ce dont, Dieu merci, il a toujours été épargné. Imaginez ce qui se passerait dans ce cas. On aurait laissé projeter dans les salles de cinéma du Maroc le film Ezzine Li fik, et donné de mauvaises idées à des hommes et des femmes faibles qui n’y auraient jamais songé autrement.
D’ailleurs, je ne comprends pas comment le réalisateur a fait pour réussir à détourner la vigilance de nos anges gardiens en obtenant l’autorisation de tournage sur la base d’un script qu’il a dû leur soumettre. Certains disent même qu’il a pu obtenir une subvention du CCM pour réaliser son film honteux. C’est là que j’ai réalisé que s’il n’y avait pas eu ce sursaut de nos responsables pour interdire ce film, ce Ayouch aidé par ses nombreux sponsors étrangers ennemis du Maroc, aurait très bien pu trouver les moyens d’obliger les Marocains à aller voir ce film qui porte un grave préjudice aux valeurs morales et à l’image du Maroc et de ses femmes(2). Et c’est parce que  j’ai réalisé que par son langage, ce film porte atteinte à nos valeurs morales que j’ai révisé mon opinion sur  les articles proposés dans le projet de code pénal pénalisant les propos  grossiers ou portant préjudice à notre Sainte Religion sur la place publique.
Je me disais dans mon inconscience que cette pénalisation reviendrait à transformer la rue marocaine en prison à ciel ouvert, regorgeant de jeunes vu leur langage cru. En fait, nous courions un risque très grave. Imaginez si les ennemis du Maroc réussissaient à imposer ce film comme matériel pédagogique  à projeter dans les établissements d’enseignement préscolaire? Nos enfants auraient été abreuvés de propos grossiers et indécents, en darija de surcroît! Vous voyez jusqu’où cette pulsion de liberté aurait pu nous mener?
Heureusement que notre gouvernement a entendu la dénonciation des Marocains actifs sur facebook guidés uniquement par leur intuition citoyenne car, tout comme moi, ils n’ont pas pu voir ce film. Le peuple marocain et ses gouvernants se sont alors levés comme un seul homme (les femmes devaient rester chez elles comme il se doit). Il y a même eu un Imam qui en a fait le thème d’un prêche dans une mosquée(3). Sur un ton fougueux et parfaitement convaincant il a appelé les fidèles à s’insurger, au nom de leur foi musulmane contre ce genre d’attentats à la sécurité morale et spirituelle des Marocains. Mais d’autres citoyens n’ont pas démérité en termes de défense de notre moralité nationale.
Une actrice marocaine connue a affirmé vouloir «enfermer les acteurs de Much Loved sans leur donner à boire ou à manger(4)». C’est certainement sa «sensibilité féminine» qui l’a empêchée d’être aussi radicale que ceux qui ont appelé au meurtre du réalisateur et des acteurs. Comment peut-on encore s’insurger contre la non abolition de la peine de mort dans le projet de code pénal? Ou contre le retour de l’allègement de peine en cas de crime d’honneur?  
Je crois vraiment qu’il y a des forces obscures qui par jalousie complotent et menacent la pureté de notre beau pays. Je vous en donne une dernière preuve, celle du scandaleux spectacle de Jennifer Lopez. Aucun Marocain n’en avait entendu parler auparavant, ne l’avait vue à la télé ou sur internet. Personne ne pouvait se douter de sa façon scandaleusement obscène de se dandiner sur scène. Or voilà qu’elle a été propulsée sur la scène à Rabat devant dit-on plus de 100.000 spectateurs. On se demande ce qui a pu les y conduire? Ce qui est rassurant, c’est qu’à la fin du spectacle, ils ont tous assuré qu’ils avaient été choqués. Pire encore, ce spectacle a été rediffusé par une chaîne de télévision publique! C’est le comble car il a ainsi été imposé à tous les Marocains qui ne pouvaient même pas changer de chaîne pour échapper à cette offense immorale; toutes les télécommandes de zapping ayant été mystérieusement bloquées. Maintenant je comprends l’article du projet de code pénal qui punit «la violation de la pudeur publique».  Aujourd’hui, et à la veille des très prochaines élections, des leçons magistrales ont été données aux sceptiques sur les droits humanistes universalistes comme moi. Le peuple marocain en est conscient et se trouve rassuré notamment par le projet de nouveau code pénal qui va protéger sa sécurité morale et spirituelle. Ainsi, comme on le dit si bien chez nous «Notre malade  n’a pas de problème». Nous pouvons donc nous planter en famille en toute sérénité devant nos télévisions nationales pour suivre les émissions et séries qu’elles nous ont préparé sur mesure pour ce mois de Ramadan.

Machiavel était peut-être marocain

J’ai peut-être été influencée par les séries américaines mettant en scène «l’art de la conquête et de la conservation du pouvoir, en particulier en se fondant sur la compréhension et la manipulation des sentiments humains et populaires», définition du machiavélisme selon Wikipedia. N’empêche que je ne peux m’empêcher de faire le lien entre ces déchaînements successifs autour d’un film ou d’une danse de star étrangère en comparaison des défis qui se posent au Maroc d’aujourd’hui. Tout cela à quelques semaines d’échéances électorales importantes, et peu de temps après l’annonce d’un projet de code pénal fort décrié pour ses dérives totalitaires. Paraphrasant Lamia Berrada, une déferlante d’intolérance allant jusqu’à l’appel au meurtre est venue «s’appuyer sur les réactions émotionnelles et hystériques d’une frange large de la société, induites par quelques cyber activistes nourris par la culture du non-dit et du tabou, refusant de reconnaître … toute réalité qui bouscule leur équilibre schizophrène/ bipolaire précaire»  
Et le gouvernement a emboîté le pas à la Vox Populi de la planète bleue, pendant que les réactions des politiques allaient des vociférations populistes au silence ou à l’incohérence des positions déclarées. J’ai bien peur qu’encore une fois, la religion et la morale n’aient été mises au service de calculs politiques conjoncturels. Et au vu du succès de l’opération,  je comprends que, précisément en ce moment, le chef du gouvernement mobilise ses contingents de «Cyber Guards». Qui oserait encore dire que nous ne sommes pas dans la modernité?

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(1)  Propos de Mr Bouanou, chef du groupe PJD, qui a déclaré au parlement que « Les marocains craignent pour la sécurité spirituelle de leur pays » Assabah, N° 4173 du 11/06/2015, http://www.assabah.press.ma/index.php?view=article&catid=37%3Acat-laune&... format= pdf&option =com_content&Itemid=782
(2) Communiqué du  ministère de la communication en date du 25 mai annonçant l’interdiction du film Much Loved   vu qu’il comporte un outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine, et une atteinte flagrante à l’image du royaume».
(3) https://www.youtube.com/watch?v=s4roowoktTM&feature=youtu.be
(4) http://telquel.ma/2015/06/10/revue-du-web-32-naima-bouhmala-veut-enferme....

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