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    Chronique

    Comment Ceuta a failli remplacer Gibraltar comme forteresse anglaise

    Par L'Economiste | Edition N°:4105 Le 04/09/2013 | Partager

    Ville fortifiée sur un rocher et occupation anglaise depuis 1704 en terre ibérique, Gibraltar constitue une réplique des présides occupés de Ceuta et de Melilla par l’Espagne en terre marocaine. Elle devint une importante base militaire et un entrepôt de l’Empire britannique contrôlant ainsi une  importante jonction de l’Atlantique et de la Méditerranée, puis de la route des Indes avec l’ouverture du canal de Suez. Ceuta, de l’autre côté du détroit en territoire marocain, qui fut conquise en 1415 par le Portugal, pour être cédée à l’Espagne deux siècles plus tard pour le demeurer depuis, comme l’enclave de Melilla qui sera à son tour annexée en 1497 par la même puissance.

    Peu de valeur militaire

    La question d’échanger Gibraltar contre Ceuta a été soulevée par la partie anglaise et a donné lieu à un large débat, suite à une lettre de l’amiral Grey, ancien commandant naval de la place et publiée par le Times de Londres en 1868. Allant à l’encontre d’une opinion publique qui n’était pas acquise à un tel transfert, la position diplomatique telle qu’exposée par Sir John Hay Drummond Hay, alors ambassadeur de l’Empire britannique à Tanger, y était plutôt favorable(1). Plaçons ce détail historique dans son contexte de l’époque, pour en comprendre les raisons, les motivations et les difficultés qui ont empêché une entreprise souhaitée tant par la Grande-Bretagne que par le Makhzen.
    Il était admis que le port de Gibraltar, fort utile pour surveiller le trafic du détroit en temps de paix, était de peu de valeur militaire en cas de guerre comme refuge éventuel et une flotte était jugée nécessaire pour en assurer la protection  et celle des six mille personnes qui s’y  trouvaient alors. La Grande-Bretagne s’obligeait de sauvegarder des relations amicales et autant que possible pacifiques avec une Espagne qui n’a cessé de réclamer la restitution de la place forte de Gibraltar que la première  a occupé d’abord  militairement avant d’être  officiellement confirmée à partir de 1713 par  les traités d’Utrecht.
    A cet égard, plusieurs tentatives guerrières et sièges aux côtés d’autres puissances alliées, furent menés en vain par les Espagnols au cours du XVIIIe siècle pour récupérer le site. Aussi, il devenait stratégique pour l’Angleterre  surtout de préserver de bons rapports avec l’Espagne et de ménager le sentiment  national de cet autrefois grand empire qui fut en compétition le sien. Néanmoins, tant que Gibraltar demeurera sous cette emprise étrangère, il était pour le moins difficile de concevoir des rapports conciliants et aisés entre les deux empires, n’excluant pas ainsi l’éventualité d’une guerre européenne au sujet de cette possession contestée, rappelant le précédent de Trafalgar. A la même époque, les dirigeants marocains voyaient plutôt d’un bon œil une présence réelle de la Grande-Bretagne sur leurs côtes méditerranéennes comme un gage de sécurité contre d’éventuels envahisseurs externes, et en particulier de leurs remuants voisins et ennemis héréditaires espagnols qui n’avaient de cesse de vouloir annexer toujours plus de terres marocaines et algériennes pour agrandir leurs possessions et exerçant  une terreur constante au sein des populations locales. Ils cherchaient en conséquence une protection physique auprès de la Grande-Bretagne, voire auprès des USA, ces derniers accaparés  par leur plan d’expansion géographique de cette deuxième moitié du XIXe siècle n’y ont pas donné de suite favorable(2).
    Cependant au cas où un tel échange de Ceuta contre Gibraltar se produisait, il devait alors respecter les objections éventuelles des puissances européennes, que la Grande-Bretagne s’abstienne notamment d’agrandir sa présence sur le sol marocain au-delà de l’équivalent de ce qui a été restitué aux Espagnols, tout en respectant ce qu’il était convenu d’appeler alors la neutralité et l’indépendance du  Maroc. Les tenants anglais de l’approche échangiste entrevoyaient qu’une fois établis officiellement sur les côtes marocaines, ils seront plus en mesure encore d’exercer les pressions appropriées sur le Makhzen pour permettre une plus grande ouverture du pays au commerce anglais et à une exploitation du sous-sol marocain et de ses minerais constamment repoussées par celui-ci en raison du refus d’adhésion des populations marocaines à toute présence étrangère.

    Blocus espagnol

    En période de guerre, le port de Gibraltar ne pouvait être approvisionné par voie de terre, en raison du blocus espagnol. Qu’on se rappelle celui du siècle dernier qui avait été imposé par le général Franco en 1966 et qui allait durer près de vingt ans, faisant du Maroc le principal pourvoyeur de la ville forteresse de denrées de première nécessité et de main-d’œuvre.
    Néanmoins, les difficultés de l’opération de déménagement anglais à Ceuta n’auraient pas été pour autant négligeables, quand on pense aux onéreuses fortifications du rocher de Gibraltar. Même si le port marocain d’alors n’était pas opérationnel tel qu’il était, l’ambassadeur John  Hay n’en pensait pas moins qu’après quelques travaux nécessaires même coûteux pourrait offrir des avantages  et services similaires à ceux rendus par le port se trouvant en Espagne, tant la paix véritable n’a pas de prix.
    A cet égard, il convient de rappeler que les arguments des diplomates  anglais sur cet éventuel déménagement s’inspiraient  notamment des réflexions du  héros de la bataille de Trafalgar en 1801, près du port de  Cadix. Car, Lord Nelson avait l’habitude de dire que les succès navals au sud de l’Europe dépendaient notamment des relations amicales avec le Maroc même sans la possession de Tanger, car selon lui une  grande puissance à l’instar de la Grande-Bretagne devait être bien établie sur la côte marocaine pour mieux maîtriser la circulation dans le détroit sur quelque soixante dix miles.
    Il n’est pas exclu que Sir John Hay, longtemps représentant de l’Empire britannique au Maroc, et en poste surtout à Tanger, très au fait des réalités locales et dont les bons offices étaient bien appréciés tant par les divers rois qui se sont succédé que par plusieurs tribus dont il s’était fait l’ami, et reçu avec du lait et des dattes à la cour de Fès, avait méthodiquement assuré le bon suivi de navigation dans la passe du détroit de ce côté-ci de la Méditerranée sans éprouver le besoin de dominer la position militairement.
    Ayant même été sollicité plus tard pour le poste de ministre des Affaires extérieures par le roi Hassan 1er, tant il avait pu bénéficier de la confiance de celui-ci, l’ambassadeur a souhaité continuer à dispenser quelques conseils de façon régulière sur la nécessité d’introduire certaines réformes relativement hardies par le Makhzen, notamment sur les plans judiciaire, financier et administratif en priorité. Il pensait ainsi qu’en établissant officiellement à Ceuta, la présence anglaise aurait ainsi davantage facilité peut-être une telle entreprise de modernisation d’un pays dans lequel il avait déjà passé une bonne partie de sa vie et en famille.
    Si les nombreuses raisons avancées et développées par l’ambassadeur John Hay, fruit d’un long séjour et d’une large expérience du terrain et des hommes rencontraient un intérêt évident du Foreign Office, le ministère des Affaires étrangères britannique, le contexte international  d’alors et surtout l’attitude vigilante des principales puissances de l’époque, chacune mesurant les conséquences d’un tel déménagement sur la côte africaine à l’aune de ses propres et seuls intérêts, le Maroc devant seulement garder la même configuration, sans compter les intrigues et les alliances en coulisse émaillant les rapports avec ce pays. Certes, l’Espagne, la première concernée par une éventuelle libération de son territoire, le verrait plus que d’un bon œil et devrait en principe encourager un tel déménagement, en bénéficiant d’une autre position  fortifiée  sur le détroit avec Cadix. Mais les intérêts colonialistes espagnols y réfléchiront à deux fois. Car, ils étaient en train de préparer une sorte de redéploiement d’un empire en perte de territoires et d’influence, notamment après la perte de Cuba  dans les Caraïbes et des Philippines dans le pacifique, vers des contrées plus proches et n’excluant pas de s’étendre au Maroc, à l’instar de ce que la France a fait en Algérie en 1830, et Ceuta avec Melilla et les présides de Velez sont autant de points fortifiés pour annexer le nord du Maroc qu’ils ont longtemps convoité et qu’ils estimaient devoir  leur revenir en cas de négociation avec les autres puissances de la fin du XIXe siècle.

    «Feuille de route» pour Ceuta

    Devenant un centre d’approvisionnement en charbon pour les navires de commerce et de guerre et lieu d’entreposage des marchandises ainsi qu’une cale de réparations des bateaux, le nouveau port franc de Ceuta sous protection britannique remplirait la même fonction de garantir la paix dans la région tout en permettant la libre circulation dans le détroit. Bien ancré dans la côte marocaine, le nouveau port anglais pouvait devenir ainsi un centre d’exportation des produits agricoles marocains à de bonnes conditions de prix et de coût de transport, des céréales en particulier, d’après les prévisions des commerçants anglais habitués à la région, compensant ainsi les restrictions et retentions de certaines exportations européennes intervenant de temps en temps, et notamment en périodes de conflits. Cette cité a enregistré les diverses vagues d’invasions et de conquêtes qui se sont succédé depuis le cinquième siècle avant le Christ avec les Carthaginois, jusqu’à l’arrivée de l’islam et des Arabes, en passant par les Romains, les Wisigoths ou les Vikings. Les navires anglais pourraient s’abriter à Ceuta sans les constants risques et menaces d’attaques espagnoles, puis poursuivre leur itinéraire soit vers les Indes, soit vers la métropole ou vers les Amériques.

    (1) A memoir of Sir John Drummond Hay, London, John Murray Albemarle Street, 1896, p.234 et suivantes.
    (2) Une de nos chroniques antérieures, consacrée à la demande de protection non aboutie  présentée aux USA par le Maroc au XIXe siècle, avait essayé de couvrir cet autre détail historique.

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