×
+ L'ÉDITO
Par Khalid BELYAZID
Le 29/11/2021
Explications

A la moindre blessure, on coupe tout le membre pour éviter la gangrène; c’est la médecine du Moyen...

+ Lire la suite...
Recevoir notre newsletter

Convertibilité totale du dirham: possible… mais sous certaines conditions(1)

Par Ahmed AZIRAR | Edition N°:6048 Le 07/07/2021 | Partager

Ahmed Azirar est  économiste et président de l’Association marocaine des économistes d’entreprise-AMEEN (Ph. AA)

L’occasion de la parution du livre-manifeste de Omar Bakkou traitant de la question de la convertibilité a permis de faire le point sur le déroulement du processus de flexibilisation du taux de change opéré par le Maroc dans sa dernière phase  depuis 2018, et de poser la question attendue: le Royaume devrait-il franchir les quelques pas qui lui restent pour l’achèvement du processus menant vers la convertibilité totale du dirham? En réponse, trois positions distinctes se sont exprimées.

omar_bakkou.jpg
Le débat de l’AMEEN a pris pour toile de fond l’excellent ouvrage que vient de signer Omar Bakkou

D’abord une convertibilité à remettre en ordre.  Celle d’abord de l’auteur du livre analysé, qui adopte une posture réformiste. Pour Bakkou, à sa création, il y a 62 ans, le dirham était presque totalement inconvertible. Les personnes qui détenaient cette monnaie et qui souhaitaient la convertir en devises, pour quelque motif que ce soit, étaient obligées de recevoir un accord spécifique auprès de l’Office des changes, érigé en entité publique en charge de «l’ordonnancement des dépenses en devises du Maroc». 

capital_opennex_index1.jpg

Depuis lors, le dirham s’est inscrit, notamment sous l’effet de la politique d’ouverture extérieure entamée au début des années quatre-vingt, dans un processus de convertibilité croissante: sa conversion en devises pour la réalisation d’une multitude de transactions économiques internationales s’effectue désormais sans l’accord de l’entité précitée. Or, constate l’auteur, qui a mobilisé une batterie d’outils scientifiques empruntés à la littérature économique consacrée à la convertibilité et une typologie benchmarking, «le dirham est déjà totalement convertible sur le plan macroéconomique, mais d’une manière désordonnée». Cette affirmation signifie que «le dirham se convertit librement, et selon des règles souvent moins rigoureuses que celles en vigueur dans les pays ayant une monnaie totalement convertible, pour la réalisation des opérations économiques majeures. En parallèle, il ne peut être converti pour la réalisation de certaines opérations marginales sans aucun enjeu économique». Outre, «un anachronisme du maintien de restrictions administratives applicables à certaines opérations de conversion de dirhams en devises», la politique de contrôle des changes adoptée actuellement par le Maroc «recèle des inconvénients certains et des avantages incertains». 

capital_opennex_index2.jpg

Pour réajuster ce régime «atypique», l’auteur propose un plan de réforme destiné à organiser la transition vers «un régime de convertibilité ordonnée». Ce régime «de convertibilité de jure ordonnée du dirham» est basé sur des règles uniformes destinées à remplacer le système actuel fondé sur un recueil de dérogations incohérentes. Le plan de réforme que prône l’auteur «permettra, d’une part, d’harmoniser le cadre réglementaire régissant les opérations de conversion du dirham en devise avec le modèle libéral adopté par le Maroc depuis le début des années 1990 et, d’autre part, d’améliorer l’efficacité   du dispositif de change et celui plus global de régulation des échanges économiques du Maroc avec l’étranger».

abdelouahed_el_jay.jpg
Abdelouahed El Jai

Ensuite une position de prudence. C’est la posture adoptée par Abdelouahed El Jai, ancien directeur à Bank Al-Maghrib, et enseignant. Il adosse sa position à la théorie d’incompatibilité de Mundell(2). Pour lui, le passage à l’ouverture totale du marché de change ne peut se faire par le simple cadre juridique à rénover, ni par le seul aménagement des compétences respectives des autorités de contrôle. L’économie réelle et le comportement des agents économiques ont une importance primordiale. Selon lui, l’économie nationale a révélé à la faveur de la pandémie et de sa crise, des névralgies persistantes, malgré une gestion rigoureuse de cette forte secousse. L’endettement a atteint des niveaux importants, et l’attrait de capitaux étrangers est en baisse. En outre, la libération totale du taux de change peut susciter des poussées spéculatives, voire des attaques, que le Maroc pourrait durement subir.
Les cas de l’Egypte, de Turquie et de Tunisie  ont été cités.  Pour El Jai, le marché de change marocain est purement bancaire. Les banques, ou plus précisément, les trois plus grandes, maîtrisent le marché des changes et en fixent les modalités, sans intervention directe de BAM depuis que la fourchette de fluctuation a été élargie, sans abolition du système de cotation adossé au panier de devises euro-dollar. Enfin, la troisième position, celle de l’économiste et analyste français, Alexandre Kateb et membre du panel du débat. Il prône un engagement immédiat de la convertibilité totale du dirham. 
Se basant sur le «Chinn Ito Financial Openness Index»(3), un des outils de référence, il place le Maroc dans le concert mondial et  parmi  un lot de pays du voisinage et un autre de pays émergents.

alexandre_kateb.jpg
Alexandre Kateb

Cette analyse basée sur les statistiques de 2018 montre, notamment, que si le Maroc reste tout naturellement dans la zone des pays  modérément ouverts financièrement parlant, il paraît en retrait par rapport à des pays de sa région comme la Jordanie. Néanmoins, le Maroc avec un indice de 0,16 est du niveau de la Turquie, mais aussi et curieusement de pays émergents à grandes dimensions comme la Chine et le Brésil. 
Ce qui montre d’emblée que la convertibilité totale n’est pas conditionnée par la dimension globale et économique des pays, mais par le dynamisme financier et l’agilité des agents économiques et institutions de pilotage des finances. Kateb se prononce pour une ouverture du marché des capitaux marocain et pour des actions plus décidées pour redonner à la place financière de Casablanca son dynamisme pour en faire le hub régional visé et dont elle a toutes les capacités (voir Figures 1 et 2).
Pour conclure, la santé du dirham est aujourd’hui excellente avec tendance à l’appréciation. Le marché des changes est maîtrisé et s’acquitte convenablement des missions qui lui incombent.
C’est un fait que les ambitions marocaines de faire de Casablanca un hub financier intercontinental et de donner au développement industriel marocain un fort dynamisme, dans le sillage des mutations des chaînes de valeur mondiales,  militent pour une consolidation rapide du marché des capitaux et un approfondissement du processus de libéralisation du mouvement des capitaux. Néanmoins, cette décision d’engager les quelques pas qui restent pour la convertibilité totale du dirham est une décision souveraine que les Autorités compétentes prendront en temps opportun suivant l’évolution des marchés mondiaux, l’évolution des conditions internes marquées par une entreprise de relance durable et forte de l’économie et une consolidation de la confiance, toujours grande, dans l’économie nationale et ses perspectives de développement. 


mohamed_hmidouche.jpg
Mohamed H’midouche

Adoptant, pour sa part, une optique d’analyse, centrée sur l’Afrique, Mohamed H’midouche, ancien vice-président de la BAD et actuel vice-président de l’Asmex, a multiplié les exemples de pays d’Afrique tant du nord que subsaharienne, qui contrastent avec le cas marocain,  tout en étant différent par rapport à la situation de leurs monnaies respectives. Il constate une dollarisation très poussée des systèmes monétaires de beaucoup de pays d’Afrique, un manque de confiance manifeste dans les monnaies nationales de ces pays (Egypte, Algérie), avec pourtant une convertibilité totale dans certains parmi eux comme le Rwanda ou le Kenya. H’midouche insiste, à contrario, sur le professionnalisme du secteur bancaire et financier du Maroc et son internationalisation réussie, ainsi que sur la bonne santé du dirham et le gap négligeable existant entre le taux de change officiel et celui pratiqué dans le marché parallèle, extrêmement limité du reste. L’adhésion à la Cédéao et l’avènement de l’Eco, monnaie prévue pour remplacer le Franc CFA, amènera le Maroc à une analyse du nouveau contexte pour déterminer la marche à suivre. Il prône une ouverture totale des transferts de capitaux pour permettre de donner au pays une posture mondiale de confiance et de dynamisme économique et financier et pour donner aux opérateurs du commerce international les moyens d’action les plus larges nécessaires. 


mfadel_el_halaissi.jpg
M’fadel El Halaissi

La position la plus franchement favorable à la convertibilité totale du dirham et dans la foulée du post-Covid-19, est celle développée par M’fadel El Halaissi, DG délégué de Bank of Africa, une du trio leader du système bancaire marocain. Rappelant l’évolution bancaire et monétaire du pays depuis l’indépendance, et particulièrement, l’étape importante de mutation du système monétaire mondial en 1973, lorsque le Maroc a réagi de manière déterminée en adoptant son propre système de change adossé à un panier de devises. Il a souligné les performances réalisées, la solidité du dirham, et le professionnalisme du secteur bancaire à gérer un marché de change largement ouvert à presque 95%. Il a néanmoins souligné la nécessité de renforcer le marché des capitaux marocains dont les indicateurs restent en dessous du potentiel du pays et de ses ambitions internationales. Il souligne la nécessité pour le Maroc de profiter de suite des mutations que connaissent les marchés financiers mondiaux dans le cadre de la mondialisation en mutation, et d’engager rapidement ce qui reste de la convertibilité totale du dirham, surtout que l’expérience récente a montré la maîtrise totale du processus par les opérateurs nationaux sous la conduite des Autorités monétaires.
Il rattache cette décision à des conditions majeures:
- La consolidation de la confiance, par notamment, un engagement plus dynamique du capital privé national;
- Une plus grande harmonisation des politiques économiques, conjoncturelles et structurelles, dont celle du commerce extérieur, des plans sectoriels et du marché des capitaux, et ce, dans la perspective d’engagement du nouveau modèle de développement.
En attendant, la gestion du risque de change par les opérateurs doit être de mise. 


(1) Cette contribution synthétise le compte-rendu du débat organisé à distance le 30 juin 2021, par l’Association marocaine des économistes d’entreprise-AMEEN, sous le thème de «La convertibilité du dirham en question». 
(2) Le triangle d’incompatibilité est un principe économique théorisé par Mundell et Fleming qui établit l’impossibilité pour une économie nationale de simultanément atteindre trois objectifs économiques: un régime de change fixe, une politique monétaire indépendante et la liberté de circulation des capitaux. 
Robert Mundell, «The Monetary Dynamics of International Adjustement under Fixed and Flexible Exchange Rates», Quarterly Journal of Economics, vol. 74, 1960.
 (3) Chinn, Menzie D. and Hiro Ito (2006). «What Matters for Financial Development? Capital Controls, Institutions, and Interactions», Journal of Development Economics, Volume 81, Issue 1, Pages 163-192 (October).
-The Chinn-Ito index (KAOPEN) is an index “measuring a country’s degree of capital account openness. The index was initially introduced in Chinn and Ito (Journal of Development Economics, 2006). KAOPEN is based on the binary dummy variables that codify the tabulation of restrictions on cross-border financial transactions reported in the IMF’s Annual Report on Exchange Arrangements and Exchange Restrictions (AREAER)».

 

La suite est réservée à nos abonnés.

Dèjà abonné ? S'abonner pour lire la suite