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Société

«La prospérité mène à l’oubli de Dieu»

Par Ghizlaine BADRI | Edition N°:5752 Le 30/04/2020 | Partager
Au sens théologique, c’est la pire des épreuves…
Rappelée à l’évidence, l’Humanité se rend compte de sa vulnérabilité
Une faiblesse multipliée par les mondialisations, les liens économiques entre les pays
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Pour Tareq Oubrou, islamologue, essayiste et imam de la ville de Bordeaux, «l’épidémie dont nous sommes frappés, n’a pas que des côtés négatifs. Elle révèle ce qu’il y a de bon en nous: la solidarité, la compassion et l’entraide qui rapprochent les êtres humains, les peuples et les pays». Son décryptage de la situation (Ph. TO)

- L’Economiste: L’Humanité vit des moments difficiles à cause de la pandémie et du confinement qui la privent de sa liberté fondamentale. Est-ce l’occasion de faire le point sur sa spiritualité?

- Tareq Oubrou: Partout dans le monde, les êtres humains vivent une situation inédite. Le bouleversement lié à cette pandémie mondiale liée au Covid-19 a conduit beaucoup de personnes à se retrouver chez elles, seules ou en famille et faire face à leurs peurs, leurs doutes et leurs incertitudes. Certains ont cédé à la panique et vivent très mal cette privation quasi totale de liberté, alors que d’autres qui ont davantage de prédispositions spirituelles ont renforcé leur foi, leur spiritualité et profité de ces moments de retrait pour méditer, prier et se recueillir. Nous avons des croyances diverses, un rapport à la vie, au destin et à l’altérité qui varie en fonction de chaque individu. Au sens théologique, chaque instant est une épreuve dont la pire est probablement celle de la prospérité qui conduit à l’oubli du sens de la vie, de l’existence et de Dieu. C’est dans les moments où surviennent les calamités les plus éprouvantes, que certaines personnes se raccrochent à la transcendance. Le retrait de la vie sociale va bouleverser les habitudes des individus, qui pour certains vont tourner cette situation à leur avantage et en profiter pour se rapprocher de leur famille, alors que d’autres vont vivre plus difficilement cette promiscuité qui va les fragiliser. Des frottements qui vont créer des tensions entre les membres d’une même famille, contrainte de cohabiter dans des espaces souvent réduits.

- Nous nous rendons compte de notre vulnérabilité, et cela fait peur…
- C’est une remise en cause individuelle et une réflexion méditative sur la vulnérabilité humaine. Un filament d’ADN, qui n’est même pas un être vivant terrorise la monde entier, et crée beaucoup de dégâts. C’est un moment théologique et éthique. L’être humain est un être oublieux, qui, rappelé à l’évidence, va prendre conscience de sa vulnérabilité. Une faiblesse multipliée par les mondialisations, les liens économiques entre les pays et cette interdépendance qui nous pousse à revoir la question de la relocalisation des industries essentielles pour les économies de tous les pays du monde. Force est de constater que même si cette interconnexion est importante, il y a des éléments qu’il est difficile de sous-traiter comme le secteur de la santé. En ces temps difficiles, nous devons être solidaires, même si le confinement peut être un moment de retraite spirituelle, il reste partiel grâce à la technologie, car nous arrivons tout de même à communiquer,  ce qui nous permet d’entretenir et de conserver certains liens sociaux.

- Des vidéos sur les réseaux sociaux ont fait état de rapprochements interreligieux, de personnes de toute religion priant ensemble pour leur «Salut». Que révèle cette crise au niveau sociologique?
- Nous sommes dans une période spirituelle très prolifique, car les 3 religions monothéistes célèbrent des moments importants. Il y a quelques semaines, les juifs ont célébré «Pessah», qui célèbre l’exode des juifs hors de l’Egypte. Les catholiques ont pour leur part fêté «Pâques», qui représentent la résurrection de Jésus-Christ. Enfin, les musulmans viennent d’entamer le mois de Ramadan, un mois sacré. En fin de compte, cette épidémie a révélé la présence des religions et mis en lumière des zones de notre société qui étaient jusque-là invisibles, tels que le deuil, l’enterrement, besoin du sacré et le besoin de l’attachement à la transcendance. Aussi, il y a notre rapport à la morale et le lien mécanique entre la catastrophe et le rapport humain. Ces rapports intrinsèques ont provoqué un certain nombre d’interrogations et de liens entre les communautés religieuses. Les religions ont été interrogées sur la façon d’assurer le rite à travers des communautés collectives mais également à travers des communautés connectives.

- En islam, quelles sont les significations de l’arrivée de catastrophes sur terre, y a-t-il des messages à déchiffrer?
- La théologie des catastrophes perçoit les événements comme des épreuves et non pas des châtiments. C’est-à-dire que toute loi admet des exceptions. Le pouvoir régit la possibilité de réaliser l’exceptionnel. Les catastrophes sont provoquées par celui qui a instauré un ordre dans ce monde et il est capable de créer ces exceptions. Ce n’est pas un châtiment divin pour punir les mécréants sur terre, comme pourraient le croire certains. Si Dieu avait à punir tous les hommes qui faisaient des injustices, il n’y aurait personne sur terre. Dans plusieurs passages dans le Coran, il est stipulé que le jugement se fera à la disparition du monde terrestre. Nulle prospérité n’est une bénédiction, comme aucune misère n’est un châtiment de Dieu. Il n’y pas de cause à effet, la lecture chrétienne  précise pour sa part que nous devons nous affranchir de nos péchés dans ce bas monde. Ce sont les œuvres qui font la bénédiction, riches ou pauvres, malades ou en bonne santé.

- Comment ce retrait intérieur peut-il aider les musulmans à renforcer leurs convictions et leur spiritualité?
- La mort renvoie au sacré. C’est un moment intellectuel qui a attrait à la transcendance. Ce confinement est une occasion pour plus de solidarité, de piété, d’entraide avec les voisins, les membres de la famille et les personnes dans le besoin «une bonne parole est une bonne aumône», selon le prophète. Le musulman doit être dans la transcendance et il peut manifester la solidarité de mille manières par le biais d’actes solidaires. C’est une occasion d’avoir une pratique assidue et un début de cheminement spirituel. Le Ramadan se passera cette année dans le confinement. Il faudra s’adapter et assumer une forme d’autonomie dans les moments de prière et de recueillement.

- Au Maroc, en France et dans le monde, les actions de solidarité envers le personnel soignant et les individus dans le besoin se multiplient. Ce rappel était finalement nécessaire pour éveiller les consciences?
- Les gens réagissent naturellement car ils sont dotés d’un instinct  de solidarité et un besoin anthropologique d’utilité. Ces instants de solidarité qui jaillissent étaient jusque-là enfouis.
Par conséquent, cette épidémie n’a pas que des côtés négatifs, cela révèle un élan de solidarité et certains élans d’égoïsme aussi qui se découvrent dans leurs aspects positifs. Les citoyens se sentent redevables envers les soignants et nous réalisons de plus en plus que nous avons besoin les uns des autres, dans une société de plus en plus individualiste. «Il est dit que le bien peut être enfoui dans l’enveloppe du mal», mais de placer sa confiance en Dieu est aussi une manière de faire confiance à soi-même.

Pour un islam libéral

Tareq Oubrou est né en 1959 à Taroudant. Essayiste, islamologue et imam de la ville de Bordeaux, il est connu pour ses prises de position publiques en faveur d’un islam libéral. Le théologien qui a présidé l’association Imams de France il y a quelques années, avait été choisi par le ministre Bernard Cazeneuve après l’attentat contre Charlie Hebdo, comme interlocuteur privilégié des pouvoirs publics pour relancer le dialogue avec les représentants musulmans.
 En 2013, il est fait Chevalier de la légion d’honneur  et en 2016, l’organisation terroriste «Etat islamique» lance une fatwa contre lui, appelant à son assassinat. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages: avec Leïla Babès il co-écrit «Loi d’Allah, loi des hommes. Liberté, égalités et femmes en islam» édité chez Albin Michel en 2002 et «Profession imâm» publié au sein de la même maison d’édition en 2009. Il est également l’auteur d’un «Imam en colère» aux éditions Bayard, «La Féministe et l’Imam» en 2017 ainsi que «Foi musulmane et valeurs de la République française» chez Plon en 2019.

Propos recueillis par Ghizlaine BADRI

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