Economie

Colloque des finances publiques: «Nous avons perdu le sens de l’intérêt général»

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5356 Le 24/09/2018 | Partager
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Marylise Lebranchu, 71 ans, est socialiste dans l’âme. Elle a été ministre à trois reprises: Justice, Commerce, Fonction publique… (Ph. Bziouat)

Marylise Lebranchu a été invitée à témoigner au colloque international sur les «Finances publiques et la justice sociale». L’ancienne ministre insiste sur une seule idée: l’Etat doit bien expliquer ses orientations financières. Le projet d’une société est en jeu.

- L’Economiste: Maire, député, ministre… Malgré ce parcours politique, une amertume se dégage de votre témoignage. Y a-t-il eu un ratage?
-  Marylise Lebranchu:
C’est le cas de le dire. Le politique et sa haute administration ont souvent la certitude de détenir une vérité. Il oublie qu’il est mandaté par les citoyens à qui l’on a tenu des promesses. Après la grande crise financière de 2008 par exemple, nous n’avons pas su leur expliquer la situation et les choix budgétaires. Nous nous sommes laissé aller par les petites phases et les incantations. Il n’y a pas eu un vrai échange avec les contribuables sur la voie à prendre. Je me rappelle d’un entretien télévisé où l’on m’a accordé 30 secondes pour parler de la délinquance des mineurs. C’est peu pour échanger sur un sujet sérieux et inquiétant pour les Français.

- Vous étiez ministre de la Justice sous la présidence de Jacques Chirac. Peut-on rendre justice en ce XXIe siècle avec des moyens du siècle d’avant?
- Je suis arrivé à un ministère pauvre en 2000. C’était le début de la digitalisation. Nous aurions pu au moins gagner du temps. Je tenais une réunion mensuelle avec les procureurs de la République. Il fallait qu’ils se déplacent la veille depuis leurs juridictions. Nous aurions pu recourir à la vidéoconférence et utiliser la technologie même dans les échanges entre magistrats. Il fallait évidemment un système sécurisé de communication. La technologie peut pallier le manque de moyens. Des conditions décentes de travail et des salaires corrects comptent aussi. L’accès à la justice doit être appuyé par une assistance judiciaire. J’ai initié une réforme dans ce sens. Mais elle était insuffisante. Une justice est juste dans les moyens qu’elle offre aux usagers.

- Les finances publiques, c’est de la pédagogie…
- Il faut arrêter de parler en pourcentage. Les chiffres abstraits donnent l’impression aux citoyens d’être dans une crise perpétuelle. L’Etat n’explique pas assez les difficultés et les choix budgétaires affrontés. Il faut partager les arbitrages politiques avec les citoyens. Baisser les dotations des collectivités territoriales pour sauver l’hôpital public est une décision que j’ai défendue et expliquée devant l’Assemblée générale.
- Encore faut-il le faire clairement et honnêtement
- L’enjeu est de définir un projet de société. Ne pas expliquer l’orientation des finances publiques revient à pousser l’électeur à penser que le politique est impuissant, que la mondialisation et l’UE lui dictent ses décisions. Pourquoi le dernier mandat du président François Hollande est un échec? Il a fait campagne en critiquant les dérives de la finance. Les citoyens n’ont pas vu venir la crise après une régulation bancaire suffisante.  

- La majorité des contribuables français paye ses impôts. Ce n’est pas encore le cas au Maroc
- Tout le monde essaye d’y échapper. L’optimisation fiscale est «une vertu» chez ces entreprises qui veulent payer le minimum. Or l’impôt a ses lettres de noblesse. C’est ce que je peux donner à la collectivité pour que mon pays avance. Nous avons perdu le sens de l’intérêt général.

Propos recueillis par Faiçal FAQUIHI     

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