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Une cuillère comestible pour lutter contre la pollution

Par L'Economiste | Edition N°:5294 Le 14/06/2018 | Partager
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La société produit 10. 000 cuillères par jour en utilisant 500 kg de farine de millet, une quantité égale de farine de riz et d’autres ingrédients. Chaque cuillère a un coût de production de quatre roupies, distribution comprise (Ph. Bakeys)

Contribuer à réduire les superficies utilisées en Inde pour la riziculture, qui exige beaucoup d’eau, et lutter contre la pollution et la mauvaise utilisation du plastique, telle est l’ambition de la start up Bakeys. Celle-ci fabrique des cuillères constituées principalement de farine de millet, de riz et de blé, déclinées en trois saveurs.

En 2005, alors qu’il effectuait une visite à Mahabubnagar, une région du Telangana exposée à la sécheresse en Inde, Narayana Peesapaty a précommandé un jowar roti (pain au millet) pour le déjeuner. Mais il a pris du retard, et lorsqu’il est arrivé, le roti était froid et dur. 
«J’ai dû casser le pain en morceaux pour recueillir le dal et le curry et j’ai mangé le tout. Et ce fut une révélation pour moi. Si une spatule plate pouvait servir de couvert, pourquoi pas une cuillère tridimensionnelle? Je me suis dit que je pouvais faire d’une pierre deux coups», raconte Peesapaty.  

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Ces deux coups faisaient allusion à deux problèmes majeurs; la nécessité de réduire les superficies utilisées en Inde pour la riziculture, qui exige beaucoup d’eau, et celle de lutter contre la pollution mondiale et les mauvais usages du plastique. Bien que ce matériau ne soit pas intrinsèquement mauvais, Peesapaty explique qu’il ne devrait pas être utilisé lors de la manipulation des denrées alimentaires, car il contient des produits chimiques cancérigènes et neurotoxiques qui migrent dans la nourriture.
Sa solution? Produire des couverts comestibles grâce à l’entreprise qu’il a créée, Bakeys.
Celle-ci fabrique des cuillères constituées principalement de farine de millet, de riz et de blé, qui se déclinent en trois saveurs: salée, sucrée et naturelle. «En tant que chercheur en agronomie, je veux faire en sorte que ce monde devienne un meilleur endroit où vivre», assure l’entrepreneur. Sa femme, Pragyna Keskar, précise que ces cuillères «ont un goût de crackers» et qu’on peut les manger sans danger. Si on ne les mange pas, on peut les jeter sans risque pour l’environnement car elles sont biodégradables.
Traditionnellement, le millet était l’aliment de base des pauvres en Inde et le riz était consommé lors d’occasions spéciales telles que les festivals, devenant un aliment prestigieux jusque dans les années 1980. C’est à cette époque-là que le gouvernement indien commence à subventionner le secteur agricole. Depuis, la production de riz connaît une croissance exponentielle, aux dépens du millet qui a perdu sa place de choix à table.  En 2016, le gouvernement indien a acheté un stock régulateur de près de 50 millions de tonnes de riz, soit un tiers de la production nationale. «Le riz pourrit dans des entrepôts et personne ne s’en soucie. Quelque chose ne va pas», souligne Peesapaty, ajoutant qu’une solution à la crise imminente serait de réduire la culture du riz de 25% et d’encourager la consommation de millet. 
Il a mené une enquête pour savoir ce qu’il advenait des cuillères en plastique utilisées. En scrutant les poubelles, il a trouvé différents objets et sacs en plastique, mais seulement des cuillères cassées, prouvant que les gens les réutilisaient. «Cela a renforcé ma détermination à faire des couverts comestibles et j’ai commencé mes expérimentations à la maison», se souvient-il. «La cuisine était mon laboratoire». 
Il a essayé différents mélanges de farines pour faire ses couverts. Une fois la bonne combinaison obtenue, il s’est employé à trouver un fabricant de moules, puis a dû lutter pour trouver des investisseurs. 
Le couple a recueilli plus de 20 millions de roupies (300.000 dollars) par ses propres moyens, mais ce n’est qu’en 2014 qu’ils ont obtenu enfin un prêt bancaire. 

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Les cuillères sont constituées principalement de farine de millet, de riz et de blé, qui se déclinent en trois saveurs: salée, sucrée et naturelle

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En 2016, Bakeys a levé 18,7 millions de roupies via un crowdfunding sur Kickstarter, et plus de 2,4 millions de roupies sur Ketto, grâce à un film devenu viral sur les réseaux sociaux.
L’entreprise emploie désormais 11 personnes; huit travaillent dans l’usine située en périphérie d’Hyderabad, en plus d’un comptable, d’un concepteur de sites Web et d’un chercheur. La société produit 10.000 cuillères par jour en utilisant 500 kg de farine de millet, une quantité égale de farine de riz et d’autres ingrédients.
Chaque cuillère a un coût de production de quatre roupies, distribution comprise. Depuis son lancement, l’entreprise a vendu 2,2 millions de cuillères. Plus de 120 pays tentent actuellement de passer des commandes, mais Bakeys ne peut les prendre.
Les commandes les plus importantes proviennent des États-Unis, du Royaume-Uni, du Canada, de l’Australie, de Dubaï, de Singapour, de Taiwan et de Chine.
«Nous ne voulons pas en produire plus. Désormais, nous souhaitons vendre les machines et apprendre aux clients à les utiliser. Laissons-les vendre leurs produits sous leur propre marque car nous ne pouvons pas produire en masse avec une seule machine», reconnaît Peesapaty, ajoutant que les machines coûteront 1,4 million de roupies (environ 20.000 dollars) chacune. Les bénéfices de ces ventes aideront Bakeys à étendre sa gamme de produits à la vaisselle. Le brevet est en attente depuis 2012. «Je me suis rendu compte que le monde avait pris connaissance de nos produits, mais il nous a fallu deux ans avant que la machine destinée à fabriquer des cuillères comestibles en série soit au point», conclut l’entrepreneur. «Maintenant nous sommes prêts».

 

Prashanth Chintala

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