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Tazmamart… Côté femmePar Rabéa BENNOUNANeuvième épisode: «Partez, les détenus ne sont plus ici»

Par L'Economiste | Edition N°:1153 Le 28/11/2001 | Partager

. Résumé des épisodes précédentsLa jeune madame Belkbir compte les jours. Le capitaine, qui était l'adjoint d'Ababou à l'Ecole d'Ahermoumou, a fait plus du quart de sa peine. Il sera de retour quand leur fils apprendra ses premières lettres. Chaque semaine, elle fait le voyage de Fès à Kénitra pour voir son mari et lui apporter ce qu'il demande. Ce dimanche-là, le 12 août 1973, sa vie avait une nouvelle fois basculé, mais elle ne le savait pas encore.Comme de coutume, depuis une année et demie maintenant, elle remplit la veille son cabas de nourriture en l'agrémentant de quelques douceurs glanées ici et là sans toujours tenir compte du fait que son salaire d'enseignante ne pouvait raisonnablement pas le lui permettre. Elle le chargea plus que de raison, laissa le bébé avec sa grand-mère et entreprit le voyage vers Kénitra. Le bruit mécanique et monotone du rail la plongea dans ses pensées.. Porte close“Encore deux années et demie, et Belkbir retrouvera la liberté. Deux années à tenir. Heureusement que le sort m'a placée entre les mains une mère comme la mienne. Financièrement presque à l'aise, je me demande comment j'aurais pu gérer toute cette situation avec mon seul salaire de fonctionnaire?” A destination, la grande porte métallique restait étrangement close. Pourtant, c'était bien jour de visite.. “Ne rôdez plus ici!”En fait, entre le 11 août et le 12 août 1973, son destin avait fini par basculer dans l'horreur absurde. Coeur et gorge serrés. Ce fut la première manifestation de son extrême anxiété. Pendant plusieurs minutes, elle n'eut pour écho que ses propres coups sur la porte. Pas de réponse. Finalement, un des matons daigna montrer un morceau de son visage anguleux. Il murmura quelque chose d'incompréhensible en faisant non de la tête avant qu'un autre gardien plus vigoureux des cordes vocales ne prenne le relais. Elle n'entendit pas grand-chose.Elle se renseigna auprès des familles qui attendaient l'ouverture de la visite pour se faire répéter ce qu'ils avaient dit.“Les détenus ne sont plus ici. Ils ont été emmenés dans une destination inconnue. On n'est pas en mesure de vous donner le moindre renseignement. Ne venez plus jamais ici! Le directeur ne veut plus personne rôder autour des portes! S'il vous plaît, soyez compréhensifs, si vous restez là, c'est nous qui allons écoper! Partez! Que Dieu soit avec vous!”Les petits groupes de famille se formèrent, supputant à haute voix de l'endroit où les détenus pourraient avoir été transférés. L'épouse de Belkbir ne s'en laissa pas conter pour autant. Elle frappa de nouveau à la porte des gardiens. On essaya de la calmer, de l'ignorer, de l'intimider, de la menacer, de la bousculer. Rien n'y fit. Inflexible elle et son cabas. Elle exigea la présence du directeur. Ni plus ni moins. Le directeur ou elle ne quitte pas les lieux. Une partie de bras de fer absolument déloyale où les armes sont par trop disproportionnées, et dont l'issue est connue d'avance. Le rapport de force dans ces cas-là, contexte historique et géographique s'entend, se joue rarement en faveur des familles des détenus. Le directeur, plein des pouvoirs investis en lui par la puissance publique, face à des lambeaux de vies évidées et impuissantes. De guerre lasse, elle quitta l'endroit sans avoir vu le directeur. La rage, tel un barrage fit obstacle à ses larmes. Elle retourna à la gare traînant son cabas trop plein…. Que penser? Qui croire?Quoi de plus lourd que cette nourriture destinée à un proche incarcéré et qui n'arrive jamais à destination? Que penser? Qui croire? Comme si les hypothèses croisaient le fer avec la réalité.Peut-être qu'on l'a transféré dans une autre prison?Peut-être les a-t-on fait fuir sciemment? Histoire de mieux les abattre en toute légalité? Peut-être qu'il a été admis à l'hôpital? Peut-être qu'on l'a “disparu”? Peut-être qu'il est mort?Fès l'accueillit en pleurant.Un doux crachin s'y déversait sans discontinuer. Imbibée de pluie, d'injustice et d'abattement, elle raconta les dernières nouvelles à sa mère.La nuit durant, elles ébauchèrent la série de mesures pour faire un peu de lumière sur ce sombre cas. Le babillage de bébé associé, elles placèrent leur confiance en l'Etat et s'armèrent de force pour la prochaine tournée dans les administrations judiciaires du Royaume heureux.Quelques jours plus tard, la fille et la mère réussirent à obtenir une entrevue avec Moulay Mustapha Alaoui, fils de Cheikh Al Islam, Mohamed Belarbi Alaoui, le vénérable f'qih salafiste et le noble alem qui seul entre tous les ouléma du pays, avait à l'époque refusé l'allégeance au sultan fantoche Ben Arafa.Son fils occupait les fonctions de directeur de l'Administration Pénitentiaire au Ministère de la Justice. C'est surtout en tant que veuve et fille du très regretté Mohamed Bennouna qu'il les reçut. Un lien particulier forgé dans les luttes contre le Protecteur français unissait leurs deux parents.. Au nom des souvenirs communs D'abord le voisinage. La demeure des Bennouna était située à Derb Bensalem dans la Talâa de Fès et celle de Cheikh Al Islam était dans ce qui s'appelait Qâa Al Arsa, quelques mètres plus bas. Les deux hommes avaient pour habitude entre deux discussions théologico-politiques de goûter aux plaisirs des cartes arrosées de thé au jasmin cueilli dans leurs vergers.Mieux (!), Cheikh Al Islam faisait partie lui aussi de l'équipée de Boulemane avec le f'qih Bennouna et Allal Al Fassi, qui avaient été pris en embuscade par des traites, des résistants… à l'indépendance marocaine. L'épouse de Belkbir se souvenait toujours comment dans une tente caïdale au milieu de plusieurs notables, elle s'était levée pour aller s'installer sur les genoux de Cheikh Al Islam et passer et repasser sa petite main sur la vénérable barbe du noble f'qih Belarbi Alaoui amusé par tant de hardiesse et de candeur innocente et pure. La veuve Bennouna évoqua ce souvenir devant le futur ministre de la Justice tout comme d'autres épisodes qui rappelaient les mémoires de leur père respectif. Le directeur de l'Administration Pénitentiaire écouta longuement les deux plaignantes exposer la disparition des détenus de Kénitra. Il se tut un long moment…Demain, jeudi 29 novembreLe mur du silence

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