Economie

Social: la soif de dialogue

Par | Edition N°:50 Le 22/10/1992 | Partager


Les élections dans les entreprises et les administrations donnent le ton à la campagne électorale. Dans l'attente des résultats définitifs, une table ronde organisée par l'AGEF (Association des Gestionnaires et Formateurs du Personnel), en présence de l'UMT, revèle des tendances: le besoin et la disponibilité au dialogue, le vote-sanction des candidats sortants, la montée des sans appartenance syndicale. Le social est à l'image du politique.



LES résultats des élections des délégués du personnel au sein des entreprises ne sont pas encore connus. La période impartie par le décret ministériel, le mois de Septembre, ayant été trop courte, les élections sont encore au stade d'organisation dans certaines entreprises. Avant d'arriver au Ministère de l'Emploi, les résultats doivent transiter par les préfectures, car les élus professionnels forment un collège pour l'élection de certains représentants au parlement, au suffrage indirect. Dans l'attente, des tendances peuvent être dégagées.
L'AGEF, Association des Gestionnaires et Formateurs du Personnel a organisé une table ronde. Une trentaine de membres voulaient échanger leurs impressions en présence de responsables de l'UMT. Des inspecteurs du travail apportaient, à titre personnel, leur témoignage.
C'est un signe: le "dialogue social" se poursuit, à un niveau informel, entre des responsables d'entreprise, de syndicat, en présence de quelques fonctionnaires. Il révèle un besoin de relations sociales.

Vote-sanction


Si les situations sont diverses, à l'image du tissu d'entreprises, des valeurs nouvelles émergent. Les comportements rejoignent étrangement ceux observés pendant les élections locales.
Il y a par exemple une tendance à dénigrer les délégués sortants. Ils sont souvent accusés d'être inefficaces. Leur rôle, leurs prérogatives sont mal connus. De la même façon les conseils municipaux ou communaux ont été mis à l'index par l'ensemble des partis politiques qui, pourtant, représentaient pour les 2/3 les mêmes candidats. Un "vote-sanction", de l'avis de M. Driss Basri sortait des urnes.
Dans deux organismes financiers, le personnel biffait, sur les bulletins de vote, les noms de candidats. Pourtant les candidats se présentent sur des listes, et de tels signes annulent le bulletin.
Le principe même du scrutin de liste est donc mis en cause. Fréquemment, un candidat constitue une liste... tout seul, refusant même d'y admettre un suppléant.
Les "listes individuelles" recueillent çà et là les suffrages, au détriment de la notion syndicale. Leur succès rappelle, au niveau communal, les fameux "Sans Appartenance Politique", qui talonnent le RNI, lui-même constitué il y a quelques années, par des "sans étiquettes".
Quand les listes se constituent, elles se démultiplient: 10 dans une entreprise d'électronique à Aïn Sebaâ, 18 dans une grande usine de l'automobile.
Les listes syndicales sont bousculées mais finissent par l'emporter. Mais l'alarme est sonnée: les syndicats ont compris qu'ils n'ont pas le monopole de la représentation du personnel. L'UMT a le courage "d'enregistrer une crise de confiance" qu'elle s'explique. Ainsi, dans des grandes entreprises, elle était si bien implantée, que les délégués géraient les oeuvres sociales. Résultat, les délégués, au lieu de "faire du syndicat", gèrent les colonies de vacances, les buvettes des COS (Comité des Oeuvres Sociales). "L'UMT a fini par être victime de sa propre force", explique Fouad Benseddik, chargé des études à la Centrale Syndicale.

Rappels à l'ordre


Les délégués sont rappelés à l'ordre, des comptes leur sont demandés. Au besoin, ils sont traduits devant un "conseil de discipline" - une bonne méthode d'entreprise organisée - exclus si nécessaire. Ceci, car il arrive que les délégués deviennent véreux, se laissent acheter, deviennent les pantins d'une direction. Dans ce cas, le personnel se détourne complètement du jeu social, surtout s'il a vécu une grève, une épreuve de force, qu'il a perdue. Ayant vécu des "problèmes sociaux", un directeur des Ressources Humaines, dans la métallurgie, n'ayant reçu aucune candidature, tournait dans les ateliers, pour rappeler son existence. En vain.
Finalement, les élections, quoiqu'organisées dans la précipitation, connaissent des taux de participation de 50% à 70%, rarement plus élevés, ou plus faibles. En-dessous, un deuxième tour est exigé: une banque a enregistré 5% puis 15% de participations au second tour.
Ce qui n'a pas surpris, ce sont les résultats. La CDT conquiert quelques nouveaux fiefs comme la SOMACA, consolide des positions locales à Fès, ou dans d'autres villes. L'UMT reste le syndicat majoritaire dans les zones industrielles traditionnelles comme Aïn Sebaâ. Elle remporte la quasi-totalité des sièges dans la chimie, l'industrie pharmaceutique ou pneumatique.
La centrale confirme son implantation dans la métallurgie, la construction navale, les assurances, les banques, avec qui elle a signé des conventions collectives. Dans l'attente de statistiques officielles, elle s'affiche comme "l'organisation syndicale représentative du secteur privé". Les sans appartenance arrivent en 2ème position à Aïn Sebaâ. Pour la fonction publique, le succès des deux autres syndicats, CDT et UGTM, sont attendus. Ce que l'UMT attribue à une "clientélisation", après les contrôles de Ministère par les différents partis politiques.

Syndicat des non-syndiqués


Cependant, "le premier syndicat est celui des non-syndiqués", reconnaît là F. Benseddik qui attribue ces défections des troupes à la politique de pluralisme syndical.
C'est là tout le paradoxe d'une centrale qui s'affiche comme "démocratique", luttant pour la "liberté syndicale", mais hostile à la pluralité des syndicats... c'est-à-dire à la liberté syndicale.
Les dirigeants de l'UMT expliquent que le pluralisme syndical est une "exception dans l'espace", limité aux pays de l'Europe latine. Il est une "exception dans le temps": les syndicats sociaux démocrates chrétiens se créaient, pendant la guerre froide (en France par exemple, la CFDT
et la CFTC), pour échapper à la mainmise communiste, pro-soviétique (en France, la CGT). Ailleurs, "l'unité syndicale" est la norme: les T.U.C en Grande-Bretagne, l'AL-CIO aux USA... Ils rappellent les liens politiques affichés de la CDT et de l'UGTM avec l'USFP et l'Istiqlal. Ils s'irritent quand leurs détracteurs leur reprochent les "flirts" avec l'UNFP, dans le temps, ou le P.P.S, plus récemment. L'UMT reste jalouse de sa liberté tout en cultivant une image de syndicat moderne et ouvert. Une limite: l'UMT ne se retrouvera jamais autour d'une même table avec la CDT ou l'UGTM.
En revanche, elle conçoit, à un dialogue constructif, un système de relations professionnelles, au-delà de la formalité des élections. L'essentiel est de trouver un répondant au côté patronal.

Trois catégories de patrons


C'est au niveau des multinationales que l'UMT reconnaît le plus d'égards au droit syndical. Un comble pour ces entreprises, accusées il y a 20 ans d'accompagner "l'impérialisme américain et le néo-colonialisme", et donc "l'exploitation du Tiers-Monde". Désormais, elles sont à la pointe du progrès social.
Quant au patronat marocain, il est l'objet d'une classification syndicale simple:
- le patronat moderne qui applique d'abord les lois, accorde des avantages sociaux supplémentaires et admet le "partenariat" social, voire syndical,
- le patronat rétrograde qui considère les moyens humains comme sa propriété, à l'instar des biens d'équipement. Il est hostile à toute représentation salariale. Il sévit même dans les grandes entreprises. Un patron leader a refusé d'organiser l'élection des délégués du personnel donnant l'exemple à ses confrères. Il a proposé de désigner "ses" délégués,
- la 3ème catégorie est l'économie souterraine et informelle. Elle ne perd rien pour attendre. Il faut encore la trouver. Mieux encore, les jeunes cadres de l'UMT, F.Benseddik ou E. Al Moukhareq, déplorent l'approche encore trop conflictuelle des relations de travail.
Pour preuve, ils évoquent les statistiques du Ministère de l'Emploi. Les inspecteurs du travail ne rapportent que les conflits, les arrêts de travail, les heures perdues.
Ils pourraient rapporter quelques éléments positifs, conforter un nouvel intérêt pour le Ministère de l'Emploi, dont le rôle social pourrait être réactivé. Le Ministère avait été progressivement dépouillé de ses prérogatives.
La formation professionnelle était rattachée au T.P., la CNSS à la Santé, l'émigration à un secrétariat d'Etat particulier, l'Emploi au CNJA, la gestion des conflits sociaux à l'Intérieur.
Avec M. Oudghiri, "homme neuf", le Ministère récupère la CNSS, l'artisanat, les affaires sociales. Une attente d'une régulation sociale, par l'Etat a été révélée par cette table ronde.

Khalid BELYAZID.

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