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SDF cherche coin chaud!

Par L'Economiste | Edition N°:2167 Le 08/12/2005 | Partager

. Ils ont l’art de s’adapter aux conditions les plus dures. Petits boulots, mendicité, vols… pour vivoter. Les centres d’accueil, un cauchemar pour euxAbdessamad K. a, depuis deux ans, élu domicile dans l’un des coins obscurs de la vaste gare routière d’Ouled Ziane à Casablanca. Depuis qu’il a fugué de chez lui, c’est là qu’il passe ses journées mais aussi les longues nuits hivernales. Filiforme, Abdessamad dit avoir 17 ans mais, à voir sa petite taille et son aspect juvénile, on ne lui donnerait pas plus que 12 ou 13 ans. Emmitouflé dans deux gros pulls qui ont connu des jours meilleurs, il se faufile entre les autocars en stationnement, salue des courtiers qu’il interpelle par leur prénom.Pendant la journée, Abdessamad est un peu partout. Bon à tout faire, il s’occupe comme il peut, donnant un coup de main par ci, renseignant par là. «Cela me permet de survivre. Je ne veux pas retourner chez moi ni aller dans le centre de Tit Mellil». Pour gagner sa vie, raconte-t-il, il a été, tour à tour, gardien, cireur, porteur… et même mendiant. Aujourd’hui, il vend des friandises dans cette gare. Une activité qui lui plaît. Elle est dure, mais «assez rentable», reconnaît-il. Cela lui rapporte quotidiennement entre 30 et 50 dirhams. Dans les meilleurs jours, il peut gagner jusqu’à 60 dirhams, voire plus, avoue-t-il. Mais, il faut toujours être sur ses gardes. «J’ai passé une sale journée aujourd’hui. On m’a piqué ma marchandise, des biscuits et quelques friandises». Par «on», Abdessamad fait allusion aux forces de l’ordre qui multiplient leurs rafles ces jours-ci. «C’est pour anticiper sur les risques liés au froid», explique un responsable de l’autorité locale. . Les cachettes ne manquent pasAzzeddine est lui aussi un sans-abri. Venu de Fès, cela fait plus de quatre ans qu’il «loge», à son tour, à la gare routière. Comme beaucoup d’autres jeunes SDF, il ne fait pas non plus son âge. Il avoue 20 ans alors qu’il en paraît 5-6 ans de moins. «J’étais en Libye avec mes parents qui ont décidé de me renvoyer chez mes grand-parents à Fès pour poursuivre ma scolarité». Il a fugué pour échapper à un oncle, dit-il, autoritaire. «Il me menait la vie dure. Je ne pouvais pas continuer à subir ses violences». Ses vagabondages l’ont mené à différents endroits, et même en prison, avant qu’il n’atterrisse dans l’enceinte de la gare qu’il estime relativement sûre. «En dépit des rafles, nombreuses ces derniers jours, on arrive à trouver un abri». Les cachettes ne manquent pas. Entre le sous-sol de la gare, les différents recoins des terrains vagues qui l’entourent, les autocars abandonnés, ils n’ont que l’embarras du choix. Au fil des jours, ils ont appris à apprivoiser le froid et les différents risques qui peuplent la rue où la loi du plus fort est la règle. «Ils ont une grande capacité d’adaptation et ils savent dénicher les abris les plus sûrs», explique Rachid Ajidar, éducateur. La plus grande hantise des SDF est, non pas de perdre la vie à cause des conditions de grande détresse qu’ils vivent mais, plutôt, de se faire embarquer par les «flics» ou encore une ONG. Curieux, mais ils ont tous les centres d’accueil en horreur. Un vrai cauchemar pour tous les SDF qui sont passés par là. Tous disent en avoir gardé des souvenirs amers: «C’est exigu et trop sale. Il y a la promiscuité avec des fous et des criminels». Mais, c’est surtout un synonyme de pénitencier, les privant de la liberté et des possibilités de se faire de l’argent. «A Tit Mellil, on n’est pas libre. Moi je veux être indépendant!», tonne Azzeddine. Il s’interrompt brusquement arrêtant là le fil de ses confidences. Il sera difficile de le sortir de son mutisme. A 21 heures, la gare routière, très animée il y a peu, commence à se vider. Elle devient moins bruyante et plus lugubre. Seuls quelques voyageurs, hommes et femmes emmitouflés dans de gros djellabas, attendent l’heure de départ. Et les courtiers, des rabatteurs toujours à l’affût, n’arrêtent pas, eux, de héler les nouveaux arrivants. Abdessamad se dirige vers un groupe de quatre jeunes, ses compagnons d’infortune. Ils sont là, silhouettes noires, tapis dans ce coin chichement éclairé, légèrement en retrait des regards indiscrets. Une odeur âcre d’urine et d’alcool à brûler empeste les lieux. Mais, elle ne semble pas pour autant trop incommoder les occupants des lieux qui dégagent eux-mêmes une forte odeur d’alcool et de colle. Recroquevillés sur eux-mêmes, ils se serrent les uns contre les autres, pour mieux lutter contre le froid. Mais est-ce suffisant, quand des gens chaudement habillés grelottent? Un grand gaillard se dégage du groupe. Il avance vers Abdessamad, lui parle dans un jargon incompréhensible, une sorte de code qu’ils sont seuls à comprendre. Il n’arrête pas de jeter des coups d’œil furtifs tout autour en gardant sa main, où il tient un chiffon sale, collée sur le nez. Une longue balafre hideuse lui lacère le visage, elle va de l’oreille jusqu’à la commissure de la bouche.. Les «anciens», les plus agressifsOmar, c’est son prénom, est moins âgé que Abdessamad. Il n’a que 15 ans. Mais, il semble avoir de l’ascendant sur ses compères. Une autorité qui lui vient, sans doute, d’une longue expérience de la rue. «Il y a carrément grandi. Tout le monde le connaît par là», confie Abdessamad. Omar, moins volubile, dit ne pas se rappeler exactement du nombre d’années qu’il a passées dans la rue. Il ne se rappelle pas non plus de ses parents (ou ne veut pas en parler). «J’ai toujours vécu dans la rue. Je suis un vrai bidaoui». Originaire de la vieille médina, il est né à Derb El Kébir, l’un des quartiers les plus chauds de la métropole. Avant d’atterrir à la gare d’Oulad Ziane, il a squatté différents bâtiments abandonnés ou en chantier. Il a même habité dans le cimetière à proximité de la gare. «Dès que les flics nous repèrent, il faut changer de refuge», explique-t-il. Autres lieux, autres SDF. A la place Seraghna dans le quartier Derb Soltane, un adolescent, de taille moyenne, se dirige d’un pas titubant vers un petit groupe de jeunes devant la devanture fermée d’un magasin sous les arcades de la place. Une grande partie de son visage est cachée par un chiffon sale qu’il colle à son nez de temps à autre. Hésitant au départ, il jette des coups d’œil furtifs tout autour avant de sortir des pièces de monnaie de sa poche qu’il se met à compter furtivement. «Je ne veux pas aller à Tit Mellil», lance-t-il d’emblée sans arrêter de sniffer sa colle. . Des histoires qui se ressemblentPas facile d’engager une conversation avec ces laissés-pour-compte agressifs dès qu’on les approche. «Ils voient un risque dans tout ce qui bouge. Ils fuient les éducateurs associatifs, les autorités,…», explique Omar Saâdoune, éducateur et responsable du programme Rue de l’association Bayti.  Amadoué et mis en confiance, Saïd, c’est son prénom, commence à livrer quelques bribes de sa vie d’une voix mal assurée et craintive. Il a 15 ans et vient d’arriver à Casablanca, à peine depuis 7 mois, dit-il. Il compte revenir chez lui, à Taza, où il a laissé sa mère avec ses quatre frères et sœurs dont une handicapée (le père ayant déserté depuis belle lurette). A la place de Seraghna où il a donc élu domicile, chaque nuit, lui et ses acolytes, dorment, recroquevillés, serrés les uns contre les autres sur des cartons. Très fréquentée le jour, cette place est maintenant vide. Sous les arcades, dos contre la boutique fermée, un vieillard est endormis sur des cartons. Plus loin, une bande regroupée en un cercle est livrée à un jeu de cartes. L’endroit empeste l’urine, l’alcool et la colle. Beaucoup de SDF viennent y passer la nuit ou se cacher des rafles de policiers. Ici, les sans-abri sont beaucoup plus nombreux, une vingtaine environ. Leurs histoires se ressemblent. Certains ont fui un père ivrogne, d’autres une belle-mère tyrannique ou tout simplement des conditions intenables et une précarité indescriptible. D’autres encore, attirés par les appels des sirènes de la ville, sont venus chercher une situation et sont tombés dans le vagabondage et la vie d’errance. Mais, curieusement, ils affichent tous la même résignation à accepter un sort qu’ils vont jusqu’à qualifier de «normal». «Ce n’est pas plus mauvais que le sort des milliers de Marocains vivant dans la précarité», disent-ils, même si les viols et les abus de tout genre constituent leur lot quotidien. Certains vivotent en s’adonnant à divers petits jobs. D’autres, plus téméraires, préfèrent gagner leur vie en recourant à des petits larcins. Mais beaucoup, à en croire des responsables associatifs, finissent par verser dans la criminalité. C’est surtout vrai pour les «anciens» qui sont sans abri depuis plus de quatre ans. D’après les éducateurs, ils ont tendance à être plus agressifs et plus dangereux. «Aujourd’hui, les SDF ne se contentent plus de petits vols. Ils commencent à s’organiser en bandes pour accroître leur force de frappe», commente Omar. Pour lui, plus que jamais, l’urgence d’une véritable politique de prise en charge se fait sentir pour endiguer ce fléau qui commence à prendre des proportions inquiétantes. «Ce n’est pas une fatalité, il suffit juste d’une vraie volonté politique», tonne-t-il. Et surtout, fait-il remarquer, il faut éviter l’approche répressive, qui n’a donné aucun résultat à ce jour.


Délit de vagabondage

La gare routière d’Ouled Ziane et les deux gares ferroviaires (Casa Port et Casa voyageurs) sont particulièrement prisées par les SDF. D’autres quartiers de la métropole économique sont aussi un terrain de prédilection des sans-abri: le Port, Sidi Belyout, le marché de gros, hôtel Lincoln, les cimetières, les parcs... Ces points constituent des refuges idéaux pour eux, des havres de paix. Ils se trouvent dans des zones à forte animation pendant la journée (à proximité soit de zones portuaires ou encore du centre-ville), où ils peuvent faire la manche ou offrir un quelconque service. La nuit, les SDF y sont à l’abri du vent, de la pluie, mais aussi, des rafles de la police, seulement le temps que celle-ci repère les nouveaux «abris». Une fois repérés, ils peuvent êtres embarqués à tout moment, pour délit de vagabondage.


Ouled Ziane: Gare de SDF

Rien que dans la gare de Ouled Ziane, 12 à 15 SDF sont embarqués chaque jour, indiquent les autorités locales. Parfois plus. Certains parlent d’une quarantaine. «Aujourd’hui, c’est une soixantaine qui ont été pris», confie un agent sous couvert d’anonymat. A l’approche des nuits glaciales de l’hiver, les autorités disent multiplier les campagnes. Au rythme de deux coups de filet tous les 24 heures (jour et nuit), elles visent à assainir les lieux. Mais pas seulement. «Nous anticipons ainsi sur les risques de décès par hypothermie», explique un responsable de la Sûreté nationale. Même si, selon lui, à ce jour, aucun cas de décès n’a été enregistré pour cause du froid. Les SDF sont embarqués chaque jour à destination du centre de Tit Mellil. Mais au grand dam des policiers, ils sont «relâchés» aussitôt et reviennent dès le lendemain vadrouiller dans les allées de la gare. Et pour cause, le centre, dont la capacité d’accueil est limitée, ne peut contenir autant de SDF. «Il y en a de plus en plus. Ils viennent de tous les coins du pays. Des fugueurs, des clochards, des repris de justice et mêmes des malades mentaux qu’on embarque à destination de Casablanca pour s’en débarrasser», explique-t-on auprès des autorités locales. En 2004, quelque 1.500 SDF étaient pris rien que dans la gare de Ouled Ziane. En 2005, ils sont plus de 2.200. Khadija EL HASSANI

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