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Politique

Mehdi Ben Barka, le pédagogue
Mon témoignage à l’occasion du 40e anniversaire de sa disparitionPar le Pr Mahdi ELMANDJRA, Université Mohammed V de Rabat

Par L'Economiste | Edition N°:2140 Le 28/10/2005 | Partager

DEPUIS la disparition d’un grand militant du tiers-monde qui luttait contre l’humiliation des ressortissants des pays dits «nouvellement indépendants», nous avons assisté à un manque total de respect pour les normes les plus élémentaires des droits de l’homme, de la part de plusieurs instances nationales et internationales. En cette triste occasion, mon témoignage est avant tout une marque de révolte contre un système international qui tolère des abus aussi flagrants.J’ai surtout connu Mehdi Ben Barka pendant sa période d’exil, qui débuta en janvier 1960 car je me trouvais à Paris en tant que fonctionnaire international. Je le voyais souvent durant ses voyages en France mais pour la dernière fois, ce fut en octobre 1965 quelques jours seulement avant sa disparition. Je ne manquais pas non plus de lui rendre visite à Chambésy quand je me trouvais à Genève pour des conférences internationales.. Contre «l’impérialisme rapace»La date du 29 octobre est celle d’un jour de mémoire et de recueillement pour tous les défenseurs de la liberté et les militants de la décolonisation. Mehdi Ben Barka avait très vite compris que les indépendances des pays du tiers-monde n’étaient qu’une fragile escale d’un très long parcours(1). Il était également conscient du fait que le prix de la libération nécessite une intense coopération Sud-Sud ainsi que le cumul d’une masse critique capable d’endiguer un impérialisme rapace qui n’avait quitté les lieux qu’en apparence pour mieux s’y incruster. C’est pour cela qu’il consacra une très grande partie de ses efforts à la promotion de l’unité des pays africains comme étape essentielle à la collaboration entre les pays du Sud. Ancien professeur de mathématiques et pédagogue réputé, il accordait une importance primordiale à l’éducation comme facteur de progrès et de libération. Il avait l’intention de publier une revue africaine qu’il envisageait en tant «qu’instrument d’orientation et de clarification» car, selon ses propres paroles, il était parvenu à deux conclusions.«Premièrement, que l’union politique est actuellement impossible à cause des séquelles du colonialisme traditionnel; et deuxièmement, que l’union est possible et essentielle dans le domaine économique par rapport à l’aide étrangère et au commerce»(2).La lutte contre le colonialisme et l’impérialisme, d’une part, et la mise en valeur politique des rôles de l’éducation et de la pédagogie de la libération, d’autre part, furent les axes principaux de son action. Une action qui commençait à donner des résultats surtout vu la reconnaissance de son militantisme en Afrique et son rôle primordial en tant que président du Comité préparatoire international de la Conférence de la Tricontinentale qui s’était tenue à La Havane en janvier 1966, trois mois après son assassinat. Cette synchronisation donne à réfléchir.Ben Barka a payé de sa vie son militantisme efficace, sa détermination dans la lutte contre le colonialisme et l’impérialisme que l’on ne pouvait pas récupérer, une connaissance de la problématique des relations Nord-Sud et Sud-Sud avec des données précises, une foi inébranlable dans la solidarité entre les pays du tiers-monde et une maîtrise de l’environnement international qui conditionnait cette démarche. Sa pédagogie de la libération fait école à ce jour. Il dérangeait de plus en plus les dirigeants qui s’accrochaient à l’ancien colonisateur pour se maintenir au pouvoir et il dévoilait d’une manière convaincante les desseins des impérialistes. Cette pédagogie de la remise en question des politiques en vigueur a très probablement été une des causes du complot international qui a abouti à son enlèvement.. Identifier et sanctionner les responsables La manifestation du 40e anniversaire de son assassinat nous permet de partager la douleur de ses proches, de sa femme Rhita et de ses enfants Bachir, Fawz, Mansour et Saâd qui ont vécu et continuent à vivre un calvaire. Ils ont fait de la quête de la vérité et de la défense de la mémoire leur préoccupation majeure. Toute notre compassion et nos pensées sont avec eux. Le 29 octobre devrait être célébré tous les ans à travers le monde comme la Journée de la mémoire. La mémoire est une des clés du développement et du progrès car elle facilite le cumul des expériences et des leçons que l’on en tire. Elle limite les dangers de l’amnésie et l’inconscience de ceux qui parlent de «tourner la page». Mais pour tourner une page, il faut d’abord l’avoir lue attentivement en parvenant aux conclusions qui s’imposent avant d’entamer la page suivante. La page de la disparition de Mehdi Ben Barka ne pourra être tournée que lorsque les responsables auront été identifiés et que la Justice se sera prononcée.(1) «Nous sommes les adversaires du colonialisme et nous le combattrons par tous les moyens même s’il pense pouvoir compter sur des satellites qui dénaturent les faits en cherchant à imprimer à la lutte nationale un cachet de dissensions partisanes... L’expérience nous a enseigné que le voilement des réalités ne peut jamais aboutir qu’à confondre ceux qui en sont les initiateurs et qu’en fin de compte, ce sont les comploteurs colonialistes et leurs agents qui subissent la défaite». Intervention de Mehdi Ben Barka dans une rencontre avec des étudiants à Casablanca, au début janvier 1960, quelques jours avant son départ en exil, reprise dans le journal «Errai El ‘Am» (Casablanca, 10 janvier 1960).(2) Voir la lettre qu’il m’écrivait le 1er janvier 1963 ci-jointe en annexe et «Mehdi Ben Barka l’internationaliste» dans Mahdi Elmandjra, «La Décolonisation culturelle: Défi majeur du 21e siècle», Editions Walili, Marrakech (1996) et http://www.elmandjra.org/BenBarka.htm.


Castro complimente Ben Barka

IL faut relire le discours prononcé par Ben Barka à la réunion de septembre 1964 à Moshi au Tanganyika(1) pour comprendre la vision à long terme de cet homme, les finalités et les objectifs qu’il attribuait au mouvement de solidarité des pays du tiers-monde. Fidel Castro, à la clôture de la Conférence de la Tricontinentale, le 16 janvier 1966, avait déclaré: «Nous voulons reconnaître que Ben Barka, avec sa constance et son travail personnel, a joué un rôle décisif dans l’organisation de cette première Conférence Tricontinentale. Son effort et son travail étaient la cause de ce qui lui est arrivé. Il y a un accord général que Ben Barka a été cruellement et lâchement assassiné. Cette conférence de solidarité a le devoir élémentaire de témoigner dans la loyauté, du dévouement avec lequel il a travaillé pour son succès et devra exiger que cet assassinat fasse l’objet d’un examen et que les assassins soient sanctionnés»(2). (1) Lors de la réunion tenue en septembre 1964 à Moshi au Tanganyika, Ben Barka a indiqué que les mouvements anti-impérialistes de libération internationaux et nationaux devaient adopter une stratégie globale sur une échelle tricontinentale. «Nous devons parvenir à une plus grande coordination dans la lutte de tous les peuples car les problèmes au Vietnam, au Congo et la République dominicaine ont une source commune: l’impérialisme américain» - extrait repris de http://www.latinamericanstudies.org/tricon/tricon3.htm (2) http://lanic.utexas.edu/la/cb/cuba/castro/1966/19660216

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